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›› Editorial

Meng Wanzhou, symbole de la rivalité globale avec Washington

A Vancouver, Meng Wanzhou, 46 ans, Directrice financière de Huawei (chiffre d’affaires 92 Mds d’€ en 2017), fille de l’ancien officier de l’APL Ren Zhengfei, fondateur du premier équipementier mondial de réseaux télécom et premier concurrent global des smartphones Apple, est l’otage du frottement des rivalités stratégiques entre Washington et Pékin. Accusée d’avoir enfreint l’embargo de Washington en Iran, elle est victime du pouvoir extraterritorial du droit américain.


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S’il fallait un indice que le conflit sino-américain est à la fois global et d’ordre culturel, l’arrestation et l’emprisonnement au Canada sur injonction de la justice américaine de Madame Meng Wanzhou, vient à point nommé.

Directrice financière de Huawei, le géant chinois des télécom, n°2 mondial des smartphones derrière Samsung et devant Apple, Meng est aussi la fille de Ren Zhengfei le très discret PDG du groupe, ancien de l’Armée Populaire de Libération et régulièrement accusé par les services occidentaux d’être l’un des principaux canaux d’espionnage et de captations de technologies au profit du programme « Made in China 2025 » de modernisation accélérée du pays.

Lire à ce sujet notre article publié en 2011 : HUAWEI, le flambeau du succès High Tech, pilier de la captation de technologies ?

Appréhendée le 1er décembre à l’aéroport de Vancouver où, venant de Hong Kong, elle faisait escale en route vers le Mexique, le jour même où à Buenos-Aires Xi Jinping et Donald Trump tombaient d’accord pour un moratoire fiscal de 90 jours concédé par Washington à Pékin, Meng, 46 ans qui se fait également appeler Sabrina ou Cathy Meng, est accusée par le procureur canadien John Gibb-Carsley, qui fait suite à un mandat d’arrêt lancé par son collègue de New-York, d’avoir violé les sanctions américaines contre Téhéran en abritant ses affaires avec l’Iran derrière la société écran Skycom domiciliée à Hong Kong.

N’ignorant pas les risques pesant sur elle depuis le mandat d’amener lancé aux États-Unis contre sa personne le 24 août dernier, Meng, jadis titulaire d’un permis de résidence au Canada expiré en 2009 et aujourd’hui encore d’un passeport de la R.A.S de Hong Kong, évitait soigneusement les États-Unis où elle risque 30 ans de prison, se privant par mesure de prudence de rendre visite à son fils étudiant à Boston.

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Alors que Pékin qui contrôle étroitement ses tribunaux et leurs magistrats, a sermonné et menacé les ambassadeurs canadien et américain, accusant Washington et Ottawa de mener une guerre d’influence globale pour retarder la montée en puissance de la Chine, les responsables politiques américains et les commentateurs qui les soutiennent affirment, la main sur le cœur, que les machines judiciaires occidentales sont, au contraire de la justice chinoise, indépendantes du pouvoir politique.

En réalité, et quel que soit le bien fondé des charges, chacun voit bien que les lois américaines dilatées à la planète entière, expriment autre chose que le droit dont elles se réclament.

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Bataille culturelle globale.

La capacité extraterritoriale de la loi américaine votée par le congrès confère à Washington un pouvoir d’influence sans partage. Se réclamant de l’indépendance de la justice, elle est cependant un vecteur de l’impérialisme américain.


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En août 2016, déjà, le site « Les Crises » commentait sous la plume de Richard Labévière, l’ancien rédacteur en chef rebelle de RFI, une étude d’Hervé Juvin, intellectuel et homme d’affaires proche de Raymond Barre et de Marcel Gauchet, dénonçant la soumission culturelle et stratégique inconditionnelle des alliés des États-Unis aux manœuvres globales de Washington à la recherche d’une prévalence planétaire sans partage.

Alors qu’en Europe Sanofi, Airbus, Safran, Siemens, BNP Paribas, Alstom, le Crédit agricole, Mercedes, Renault, DCNS, Vinci et Veolia avaient déjà eu à répondre à la justice américaine leur ayant infligé de lourdes sanctions financières et, parfois des peines d’emprisonnement à leurs représentants [1] (lire à ce sujet notre article Alstom, dommage collatéral de la compétition Chine – Etats-Unis.), Hervé Juvin qui s’offusquait de la soumission européenne, dénonçait l’impérialisme américain.

« L’application extraterritoriale du droit américain, ayant pour prétexte moral, juridique, économique et stratégique la lutte anti-corruption et la moralisation des affaires, l’efficacité du capital et la libre concurrence, le respect des embargos américains et le combat anti-terroriste, vient en réalité à l’appui d’un impérialisme juridique grandissant, au bénéfice de l’intérêt national américain.

La manœuvre se propage à la faveur de l’abandon du droit international, de la faiblesse régalienne de l’Union Européenne et de la négation de sa puissance. Elle constitue un élément majeur de la stratégie de “Global Constraint – contrainte globale“ – qui renouvelle la stratégie de l’empire américain ».

Il y a quelques jours, Liu Deliang professeur de droit à l’Université Normale de Pékin, en phase avec cette analyse, expliquait que l’arrestation de Meng par le Canada se pliant sans discussion à une requête américaine était contraire au droit international. Sous couvert de légalisme, elle reflétait la volonté hégémonique de Washington.

Mettant le doigt sur de lourds contrastes culturels et la vision univoque niant les armatures sociales et philosophiques des autres groupes humains, Hervé Juvin, ajoutait que « la brutalité du procureur américain, la dureté des inculpations et des sanctions, ponctuées de campagnes d’intimidation contre les récalcitrants résultaient moins des textes que de l’extrême résolution avec laquelle ils sont mobilisés au service d’une vision particulière du monde. ».

Pour lui l’absence de nuances reflétait « une conception de l’ordre social exprimée par le droit, fondée sur la concurrence darwinienne pour la survie éliminant les plus faibles, articulé à un modèle scientiste et néo-rationaliste en vertu duquel la technique et la croissance résoudraient tous les problèmes qu’elles ont elles-mêmes générés. »

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En haussant l’analyse d’un étage on notera que l’épisode est le dernier symptôme en date du complexe hégémonique américain dont la Chine devenue un rival est aujourd’hui une cible prioritaire.

Né avec la loi anticorruption en 1977 « FCPA » (Foreign Corrupt Practicises Act), renforcé après la chute de mur de Berlin qui fut le prétexte au lancement du « nouvel ordre mondial », élargi en 1998 avec des dispositions légales visant ceux osant violer les embargos américains permettant d’écarter les concurrents sous des prétextes moraux ou juridiques, l’appétit hégémonique de Washington s’articule à la conviction chez toutes les élites américaines, quel que soit leur bord politique, que la sécurité des États-Unis dépend de la prévalence stratégique la plus vaste possible, qu’elle soit militaire, commerciale ou économique.

Premier rival stratégique et culturel de l’Amérique, la Chine dont la puissance s’affirme depuis les JO de 2008, constitue, quel que soit l’angle de vue, le plus grand obstacle à la stratégie impériale américaine.

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Colère et hésitations à Pékin

Avant l’audience au tribunal de Vancouver, la communauté des Canadiens d’origine chinoise ont réclamé la libération sous caution de Meng Wanzhou. Certains ont accusé le Canada de « faire le sale boulot de Washington ».


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C’est peu dire que dans sérail politique chinois et dans l’opinion, faisant suite aux sanctions déjà infligées le 20 septembre par la justice américaine à Li Shangfu, Directeur du département des équipements de l’APL pour avoir violé l’embargo imposé à la Russie, l’arrestation selon des lois que la Chine rejette, de la fille d’un des PDG les plus emblématiques de la « renaissance » technologique chinoise, à la tête d’une société dont l’empreinte est devenue globale, touche un nerf sensible.

Alors qu’en représailles, Michael Michael Kovrig, ex-diplomate canadien travaillant pour l’International Crisis Group et basé à Hong Kong a été arrêté en Chine, Meng Wanzhou était libérée le 11 décembre contre le versement d’une caution de 10 millions de $. Contrainte de porter un bracelet électronique et de rester sous étroite surveillance en Colombie britannique, elle attend un éventuel jugement d’extradition vers les États-Unis.

Dénonçant le « traitement dégradant, violant ses droits humains élémentaires » subi par l’accusée « menottée et, par moments, entravée aux chevilles », après avoir aussi stigmatisé l’absence de preuves d’un forfait que la Chine nie bec et ongles, – Huawei ayant vendu Skycom en 2009 – un éditorial du Global Times publié avant la libération de Meng s’étonnait que la Chinoise soit la seule à être traitée aussi durement parmi les responsables de sociétés ayant publiquement annoncé leur intention de continuer à commercer avec l’Iran, en dépit des sanctions américaines.

Sans surprise, la conclusion était une menace dirigée contre les intérêts canadiens en Chine : « Si Meng Wanzhou n’était pas libérée sous caution et extradée aux États-Unis, le Canada n’en recueillera qu’une reconnaissance minimum de la part de Washington. Il subira en revanche une riposte maximum de la part de Pékin ».

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A Pékin où chacun est persuadé que l’attaque qui n’a rien à voir avec le droit, est une manœuvre politique initiée par des faucons tel Bolton, utilisant Meng Wanzhou comme otage dans les négociations commerciales, les esprits s’échauffent depuis une semaine autour de l’hypothèse d’une possible contre offensive chinoise.

Wang Xiangwei, ancien directeur de la publication du South China Morning Post, aujourd’hui correspondant et conseiller du journal à Pékin, évoquait déjà il y a quelques jours la possibilité de représailles contre des ressortissants américains ou canadiens. En même temps, il mesurait les risques d’engrenage néfaste relaçant la guerre des taxes, affolant les marchés à peine rassurés par l’accord de Buenos-Aires et réduisant à néant l’espoir déjà fragile d’un accommodement commercial sino-américain.

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Sous la lourde pression de Washington, les plus réalistes soucieux de ramener la relation sur des chemins moins escarpés, font valoir que l’exécutif chinois commence à se donner les moyens de juguler en Chine le viol de la propriété intellectuelle, une des doléances majeures de la Maison Blanche.

Tout en s’appliquant dans ses discours à donner le sentiment de ne pas céder à la surenchère d’intimidations de D. Trump, ayant même censuré l’accès au site de la Maison Blanche qui en faisait l’inventaire, le Conseil des Affaires d’État a, le 4 décembre dernier, rendu publiques les nouvelles règles négociées par 38 administrations, y compris les douanes et la banque centrale, augmentant les sanctions contre le pillage de la propriété intellectuelle.

Les nouvelles mesures vont jusqu’à fermer aux auteurs l’accès aux prêts bancaires et aux financement publics et à leur interdire de voyager en Chine. En même temps, le 5 décembre, le premier ministre Li Keqiang présidait une réunion destinée à modifier la loi chinoise sur les brevets pour la mettre en cohérence avec les pratiques internationales. Pour mesurer le chemin parcouru depuis 2010, lire : L’innovation avec caractéristiques chinoises.

Preuve qu’au-delà des ripostes directes destinées à l’opinion publique chinoise, la Chine reste toujours disposée à apaiser les relations avec Washington, au moment même où elle augmentait le feu des pressions contre Ottawa, le Vice-ministre Liu He, ami d’enfance de Xi Jinping, membre du bureau politique, président de la Commission pour le développement et la stabilité financière s’entretenait au téléphone avec Steven Mnuchin, secrétaire au Trésor et Robert Lighthizer, en charge du commerce dans l’administration Trump.

Sur la table, à 78 jours de la fin de l’armistice décidé à Buenos-Aires, le projet chinois d’envoyer à Washington à une date non encore arrêtée, une délégation de 30 membres pour négocier la suite de réajustements commerciaux dont les contours n’ont pas encore été clairement définis, au milieu des "tweet" du président américain sur le rachat de NXP et la réduction par Pékin des droits de douane sur les exportations automobiles américaines en Chine. Lire : Au G.20, Washington concède à Pékin un armistice de 90 jours.

Tel est l’arrière plan politique, juridique et commercial de l’affaire Huawei concentrant à Vancouver l’attention des médias de la planète, tandis que des groupes de supporters chinois et canadiens-chinois qui accusent le Canada de « faire le sale boulot de Washington », ne cessaient de réclamer l’élargissement immédiat de Meng Wanzhou.

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Enfin, on constatera que les effervescences juridiques de Vancouver autour d’une figure de premier plan de la plus célèbre entreprise de haute technologie chinoise d’envergure mondiale, précisément accusée d’être un canal d’espionnage au profit de la Chine, sont en réalité la rumeur sourde du frottement tectonique entre deux rivaux, se réclamant chacun de leurs caractéristiques propres, pour faire valoir leur prévalence planétaire.

Quand à Washington on se drape dans le droit et la morale, à Pékin on évoque les très longues traces culturelles et historiques du vieil Empire.

Alors que les Américains et les Canadiens- premier ministre Trudeau en tête - répètent que la politique n’a aucune influence sur la justice, une chose est certaine, la conclusion des audiences et débats en cours à Vancouver ayant déjà mis les relations diplomatiques entre Ottawa, Pékin et Washington sous haute tension, aura un effet direct sur la nature des rapports entre les trois.

Simultanément et au-delà des musiques convenues sur l’indépendance de la justice, elle sera la mesure de la puissance d’impact de Washington ou, à l’inverse, de la capacité de résistance de la Chine faisant pression sur le Canada. Si Meng était extradée pour être jugée aux États-Unis, l’impact dans l’opinion publique chinoise serait tel qu’il mettra en péril toute tentative négociée pour sortir de la crise commerciale.

Mise à jour le 14 décembre.

Pour l’heure, les tensions s’exacerbent à un niveau rarement observé. Alors que Meng Wanzhou un bracelet électronique au pied, attend en résidence surveillée que la cour canadienne statue sur son extradition aux États-Unis, le 13 décembre, la Chine annonçait l’arrestation d’un deuxième otage : Michael Spavor.

Également Canadien, écrivain et chef d’entreprises organisant des voyages culturels en Corée du Nord, Spavor était Interrogé par la Sécurité d’État du Liaoning depuis le 10 décembre quand il a été arrêté. Comme Kovrig il est accusé, sans précisions, de crime contre la sécurité nationale, ce qui est une indication formelle et concrète d’un sérieux emballement de la situation.

Prise entre deux feux, Chrystia Freeland, la ministre canadienne des Affaires étrangères a d’abord appelé la Chine à se conformer au Droit puis exhorté la Maison Blanche à cesser de politiser un affaire, qui dit-elle n’était à l’origine que légale, dans laquelle Huawei était accusée de fraude bancaire.

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Après la mise au secret de de Spavor, le New-York Times publiait un article faisant le point des plus récentes arrestations en Chine d’étrangers, ayant des ascendances chinoises ou pas. https://www.nytimes.com/2018/12/12/world/asia/china-foreigners-detained.html?module=inline

Depuis l’automne 2018, la Chine retient en otage l’épouse et les deux enfants de Liu Changming, ancien cadre d’une Banque Publique chinoise accusé de fraudes massives et en fuite depuis 2007.

En janvier 2017, Xiao Jianhua, financier sino-canadien, bien informé de la fortune des grandes familles chinoises était enlevé dans une chaise roulante par des inconnus à l’hôtel Four Saisons à Hong Kong. Il est toujours aux mains des autorités chinoises qui n’ont jamais communiqué sur son cas. Le milieux informés suggèrent qu’il coopère avec les autorités pour débusquer les fraudeurs financiers et les canaux de fuite des capitaux.
https://www.questionchine.net/le-parti-et-ses-milliardaires-histoires-troubles-corruption-et-querelles-politiques?artpage=2-3

Début 2016, Peter Dahlin, citoyen suédois co-fondateur à Pékin d’une ONG d’assistance juridique a été interrogé par la sécurité d’État durant une période de 23 jours, à l’issue de laquelle il a été expulsé, non sans avoir avoir fait des excuses publiques.

De 2013 à 2015, Peter Humphrey, un consultant britannique effectuant des enquêtes de due diligence et son épouse Yu Yingzen, américaine d’origine chinoise tous deux également conseillers du groupe pharmaceutique GlaxoSmithKline, ont purgé deux années de prison pour, dit la justice chinoise, avoir lésé les intérêts privés chinois en obtenant des informations confidentielles.

En 2014, Kevin et Juila Garrat, missionnaires chrétiens résidant et travaillant en Chine depuis 30 ans furent arrêtés à Dandong à la frontière nord-coréenne sur accusation d’espionnage. Si Julia avait été libérée aussitôt, Kevin avait purgé une peine de prison de 2 ans. A cette époque, il s’agissait déjà de faire pression sur le Canada après l’arrestation à Vancouver d’un entrepreneur aéronautique chinois accusé d’espionnage par Washington.

Notes :

[1Depuis 2010, 4 groupes français et 3 banques ont fait l’objet de sanctions financières américaines payables au trésor américain.

En 2010 Technip : 338 millions de $ pour corruptions au Nigeria ; en 2010 Alcatel – Lucent : 137 millions de $ pour corruption au Costa Rica, au Honduras à Taïwan et en Malaisie ; en 2013, Total pour corruption en Iran ; en 2014, Alstom 772 millions de $ pour corruption en Indonésie ;

En 2014, BNP Paribas 8,9 Mds de $ pour non-respect des embargos américains au Soudan, en Iran et à Cuba ; en 2015, le Crédit Agricole : 787 millions de $ pour non-respect des embargos américains au Soudan, en Iran et à Cuba ; 2018, Société Générale : 292 millions de $ pour corruption en Libye ; 2018, Société Générale, 750 millions de $ pour manipulation du taux intermédiaire de référence du marché monétaire.

 

 

La rivalité sino-américaine change de nature

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[23 juin 2019] • Jean-Paul Yacine

Pékin – Washington : Les raisons des crispations chinoises. Plongée dans les arcanes du Parti

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