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Chronique de la « France en Chine » : A Shanghai Emmanuel Macron mise sur le « soft power » français du Centre Pompidou

Le 6 novembre après la signature des accords franco-chinois au grand palais du peuple à Pékin. (AFP).


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Alors que les relations sino-américaines sont tombées à un des plus catastrophiques niveaux de défiance depuis 1989, le président français était en Chine du 4 au 6 novembre, en même temps que la foire aux importations de Shanghai, dont, pour l’occasion, la France était l’invitée d’honneur. C’était la 3e fois que les deux présidents se voyaient depuis janvier 2018.

La composition de la délégation élyséenne était un subtil mélange affichant la stratégie hybride du président français face à la Chine. Soucieux de se présenter, comme en mars dernier à Paris (lire : Face à Pékin, la solidarité hésitante de l’Europe.), partie d’une Europe solidaire capable de montrer un front uni face à Xi Jinping, il était accompagné Phil Hogan, actuel Commissaire européen à l’agriculture et futur Commissaire au commerce et de la ministre allemande de l’Éducation et de la recherche, Anja Karliczek.

La présence de cette dernière renvoyait aux controverses politiques internes allemandes liées à la reprise en 2016 du fabricant de robots high-tech KUKA par le Chinois Midea. Lire : Les « étonnements » du Chinois MIDEA.

« En même temps », le président français avait pris soin d’ajouter à sa délégation les premiers ministres serbe et grec, tous deux proches de Pékin ayant, sous l’œil vigilant de Bruxelles méfiant des stratégies chinoises de contournement, déjà embrassé les projets des « nouvelles routes de la soie » et ceux de la 5G par le truchement de Huawei.

Au total, comme souvent lors des étapes importantes des relations franco-chinoises, la visite a été marquée par des déclarations de bonnes intentions, l’affichage d’accords vertueux « au bénéfice des deux parties » et une importante somme de non-dits ou de faux semblants.

En arrière-plan Pékin cherche à promouvoir ses intérêts directs qui, au-delà des relations franco-chinoises, sont doubles : 1) Tenter de trouver avec l’UE un improbable contrepoids stratégique aux pressions américaines. A cet effet tout le monde a noté la désignation du diplomate de carrière Wu Hongbo, ancien ambassadeur en Allemagne (2009 – 2012), comme envoyé spécial auprès de l’UE.

2) Pousser les feux d’un accord avec Bruxelles sur les investissements. En négociation depuis 2013, ce dernier bute sur les points durs de la réciprocité, de la transparence, de la protection des brevets, ainsi que sur ceux des garanties aux investisseurs et à leurs engagements financiers en Chine.

Autant d’inquiétudes européennes, liées à l’asymétrie des attitudes et aux restrictions de l’arsenal législatif chinois contredisant le discours d’ouverture, précisément bridée par la volonté de la Chine de protéger ses grands groupes, par l’opacité des arrangements commerciaux hors appels d’offre, sans compter, principal reproche de la Maison Blanche à Pékin, l’habitude chinoise de lier systématiquement l’autorisation d’entrer sur le marché chinois à un transfert de technologies et de savoir-faire.

En amont du voyage du président Macron, la Commission de Bruxelles a d’ailleurs clairement rappelé ses exigences par un communiqué du 2 novembre. Elle y mettait en garde contre « la lassitude européenne des promesses non tenues », demandait plus de réciprocité et réaffirmait sa vigilance à l’égard du système de « crédit social » dont, disait le communiqué, « la vaste portée, les limites imprécises et l’absence de critères clairs pouvaient avoir des conséquences sur les compagnies européennes présentes en Chine. »

Au-delà, le président français qui était accompagné d’une cinquantaine d’hommes d’affaires dont les responsables de Loreal, d’Airbus et de Sanofi au milieu de plusieurs dizaines de patrons de PME, cherche toujours à améliorer la part de marché française à la traîne avec seulement 1,4% (lire la note de l’Ambassade de France à Pékin) contre 5% à l’Allemagne, cependant elle-même touchée de plein fouet par la contraction du marché automobile chinois et la montée en gamme des machines et équipements chinois, ayant longtemps constitué la trame des exportations allemandes.

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La diplomatie des musées, projets et pressions chinoises.

Le 5 novembre, le Président Macron et Serge Lasvignes ont inauguré le centre Pompidou de Shanghai. Situé dans un quartier à l’ouest du Huangpu en pleine rénovation où se côtoient le Long Museum 龙美术馆, plus grand musée d’art privé de Chine, le Yuz Museum 余德耀美术馆, vitrine de l’art contemporain asiatique, fondée en 2014 par l’entrepreneur sino-indonésien Budi Tek, cette première antenne du Centre Pompidou hors d’Europe a l’ambition de diffuser en Chine, l’excellence du « soft power » chinois. Le projet dont l’idée avait été lancée en 2006 a, selon le Journal des arts, longtemps été retardé par les désaccords sur le contrôle de la programmation dont Pékin refusait qu’il soit seulement exercé par Paris.


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Faisant de Shanghai le point d’orgue de la visite plutôt que Pékin, le président Macron a inauguré au bord du fleuve Huangpu, sur l’ancien site industriel rénové du district de Xuhui, l’antenne chinoise du Centre Pompidou, construite en coopération avec la compagnie de construction « West Bund group », point focal d’un projet d’échanges artistiques et culturels programmés sur 5 ans.

Qualifié par le New-York Times de « diplomatie des musées », le projet fait en effet suite à celui du Louvre Abu Dabbi (accord de 30 ans entre les Émirats et Paris) et à celui dont il est plus proche du Centre Pompidou de Malaga inauguré en 2015.

Premier exemplaire hors d’Europe de l’ambition d’exprimer comme le dit Pierre Hasky un « soft power » culturel français, le bâtiment de 27 000 m2, assez modeste, se compose de trois salles d’exposition revêtues d’un verre aux reflets de jade et reliées par un atrium central où seront exposées des collections prêtées par le Centre Pompidou.

En échange le groupe West Bund couvrira les coûts de gestion et d’entretien en versant 2,75 millions d’€ annuels. A l’issue des 5 années les deux partenaires choisiront de mettre fin au projet ou de le prolonger.

Dans un contexte où les échanges commerciaux franco-chinois ont atteint 43,1 milliards d’euros au cours des trois premiers trimestres de 2019, soit une croissance de 5% sur un an, avec cependant toujours un déficit commercial de près de 30 Mds d’€ et, l’année dernière, une baisse de 15% des ventes des produits agricoles (lait, viande, vin [1]), la communication officielle française sur le voyage présidentiel met l’accent sur le « Plan d’action pour les relations franco-chinoises » publié à Pékin le 6 novembre.

Évitant soigneusement les sujets de controverses mentionnés sans insistance, le plan énumère 6 objectifs :

1) Le renforcement du dialogue politique et de la confiance ; 2) La protection de la planète ; 3) La promotion des liens entre l’Europe, la Chine et l’Asie qui mentionne « les nouvelles routes de la soie », sans cependant confirmer l’adhésion française au projet, mais attirant précisément l’attention sur la nécessité de vérifier la durabilité et la transparence des projets, points sensibles le plus souvent soulevés par les critiques des « nouvelles routes de la soie », accusées d’aggraver par la surenchère de projets grandiloquents, la dette des pays déjà insolvables ;

4) et 5) La promotion des liens bilatéraux et des investissements réciproques objets d’une longue suite d’échanges croisés, y compris sur les sujets difficiles du droit et de la justice, dont la communication publique de l’Élysée a cependant très peu parlé.

Dans le domaine industriel (notamment dans les secteurs émergents de l’aéronautique, de l’espace et du nucléaire), outre les échanges d’experts, notons le projet toujours en attente depuis 10 ans, objet cette fois d’un accord d’intention, pour la construction d’une usine pouvant traiter et recycler 800 tonnes/an de combustibles nucléaires usagés.

En dépit des difficultés, une coopération électronucléaire est toujours envisagée au Royaume Uni pour la construction des deux réacteurs EPR à Hinkley Point et aider à la certification par les autorités britanniques du réacteur purement chinois UK-HPR1000 « Hualong 1 ».

Lire :
- Fragilités d’EDF et d’AREVA. Le nucléaire franco-chinois menacé par les écologistes et l’après Brexit.
et
- Coopération nucléaire franco-chinoise : une page se tourne.

6) La promotion des échanges culturels et humains. Ce § qui mentionne sans s’attarder, la protection des droits des individus, sérieusement malmenés en Chine quand on les juge à l’aune des démocraties, exprime le souhait de « faire du sport un élément important de la relation bilatérale, avec notamment les échanges de jeunes sportifs, le développement d’infrastructures sportives et le partage d’expertise en matière d’industrie du sport ».

En ligne de mire, l’organisation des JO par la France en 2022 et des jeux paralympiques par la Chine en 2024.

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Au total 13,6 Mds d’€ de contrats ou projets ont été signés lors de la visite. Ils couvrent les secteurs de l’aéronautique (commande de 290 A.320 et 10 A.350) ; le développement d’un terminal de stockage GNL à Tianjin avec une canalisation de 230 km le reliant à Pékin (coopération entre Engie et Beijing Gas Group) ; un projet éolien offshore pour 1 Md d’€, à Dongtai (Jiangsu, au nord de Shanghai), objet d’une coopération entre EDF et China Energy Investment Corporation ;

D’une valeur de 105 millions d’€, un accord d’investissement entre, d’une part, le Port de Marseille et « Provence promotion » et, d’autre part, Quechen silicon chemical international development (déjà en projet depuis le printemps 2018) pour la construction à Fos-sur-Mer d’une d’usine de production de silice destinée à l’industrie pneumatique européenne. Ce site d’une capacité de production évaluée à 400 000 tonnes/an devrait créer plus d’une centaine d’emplois.

Dans le secteur agricole, en réaction à la crise du porc, et après la décision de stopper les importations américaines, l’autorisation d’exporter en Chine de semences porcines ; et la confirmation de la levée du vieil embargo datant de 2001 sur la viande bovine, suite au protocole d’accord signé lors la visite en Chine du Premier Ministre Édouard Philippe en juin 2018.

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La tentation de la force.

Ayant abandonné la stratégie de prudence oblique et ambigüe de Deng Xiaoping, exprimée par le fameux 韬光养晦 (littéralement « cachez vos “brillances“ et cultivez l’ombre »), Xi Jinping attise à l’extrême le nationalisme chinois. Sur la scène internationale les stratégies chinoises s’expriment de plus en plus souvent par des pressions exercées sur les partenaires de Pékin, non seulement à propos de la mer de chine du sud, de Hong Kong ou de Taïwan, mais également par la promotion planétaire de la norme chinoise de contrôle politique sur un vaste éventail de sujets allant du droit commercial en passant par l’organisation sociale juridique et parlementaire des États.

Les visites - en préparation au moment de la rédaction de cette note - de Xi Jinping d’abord en Grèce du 10 au 12 novembre où Cosco avait sauvé le port du Pirée de la faillite alors que Bruxelles confit dans ses normes, tardait à aider Athènes, puis dans la foulée au Brésil du 13 au 14 novembre pour le 11e sommet des BRICS relanceront la polémique de la « menace systémique chinoise ».


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Alors que le rapport de forces entre la Chine et la France a dramatiquement évolué depuis une vingtaine d’années (en 2002 le PIB chinois était équivalent à celui de la France. Aujourd’hui, il est 5 fois supérieur = 14 172 Mds de $ contre 2844 Mds de $), la relation franco-chinoise ne peut plus se prévaloir de l’exceptionnalité de la reconnaissance gaullienne en 1964.

Rentrée dans le rang des puissances moyennes, face à Pékin, la France qui souffre de la disproportion, est devenue plus vulnérable aux pressions. A l’occasion, celles-ci s’exercent sans surprise en faisant peser la menace de restrictions sur le marché chinois.

La situation contrainte bride la liberté de parole politique française, au point que durant le séjour du président français, les sujets des droits des individus, de liberté politique, ceux de l’oppression de la minorité Ouïghour tout comme la bouteille à l’encre des émeutes à Hong Kong, point aveugle démocratique du régime chinois, n’ont guère été abordés si ce n’est en comité restreint, ce qui, chacun peut le voir, ne produit aucun effet face à la Chine qui affiche un nationalisme sourcilleux opposé aux valeurs de la démocratie occidentale.

Au contraire, pour Pékin, la tentation de jouer du déséquilibre de puissance n’est jamais loin.

Interviewé par France 5, Wang Yi le MAE qui, sans expliquer pourquoi, laissait entendre que la Chine était mal traitée par l’Europe, rappelait que sans accord de libre-échange précisément bloqué par l’UE pour défaut de réciprocité, les produits européens souffriraient sur le marché chinois.

Récemment, à propos de Hong Kong, le nouvel ambassadeur de Chine à Paris a traité par le mépris la position du Quai d’Orsay alignée sur celle de Bruxelles qu’il accusait d’hypocrisie. Lire : Lu Shaye, nouvel Ambassadeur de Chine à Paris fustige les médias français. Regards sur la rigidité du pouvoir chinois.

Les mêmes pressions se sont exercées quand la France a refusé d’extrader l’épouse de l’ancien Directeur d’Interpol Meng Hongwei tombé pour corruption, puis dans l’affaire de la Banque de Chine qui court depuis plus de deux ans, soulevant l’ire de Pékin.

D’abord objet d’une enquête préliminaire pour soupçons de blanchiment d’argent portant sur 40 millions d’€, la PBOC est, malgré d’intenses pressions politiques, aujourd’hui officiellement mise examen à la suite d’une décision de la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Paris.

Mais, écrit Le Monde, « la PBOC et ses relais institutionnels du ministère des AE et de la justice manifestent leur “incompréhension“ et accusent les Français de déloyauté et de trahison, après que la justice française ait, pour mettre en examen la banque, utilisé les documents officiels de la banque transmis par le MAE chinois. » (...)

« Pour la direction chinoise, poursuit Le Monde, ces documents confidentiels n’avaient pas vocation à être transmis à la justice pour prendre en défaut la banque chinoise. » Vu de Pékin où la justice ne se conçoit qu’en référence au pouvoir politique qui la contrôle, l’incident révèle un sérieux contraste culturel.

Même le projet emblématique de l’antenne chinoise du Centre Pompidou inauguré le 5 novembre après 10 années de difficiles négociations, par le président Macron accompagné par Jean-Michel Jarre, sa compagne Gong Li et Guillaume Canet, a déjà subi les pressions de la censure politique dont Paris devra s’accommoder s’il veut poursuivre son projet de coopération culturelle.

La première des trois expositions semi-permanentes baptisée « The Shape of Time » - 100 tableaux d’introduction à l’histoire du XXe siècle - présentant à la fois des œuvres de Picasso, Brancusi, Pollock, Mondrian ou Kandinsky et celles d’artistes chinois adeptes de l’art contemporain comme Zhang Huan et Zao Wou-ki, a dû, à l’injonction de la police politique, décrocher certains tableaux, dont une œuvre de l’artiste chinoise Cao Fei.

Serge Lasvignes directeur du Centre Pompidou, remarquant lui-même « qu’il est peut-être naïf » estime que, malgré les contraintes de la censure, le jeu en vaut la chandelle et que les causes de la liberté et de la démocratie sont mieux servies en venant en Chine qu’en l’ignorant.

Pesant à quel point le pari recèle un potentiel de déception, on ne peut, en dépit de l’abîme qui sépare les deux hommes et leurs trajectoires, manquer de faire le parallèle avec le récent discours de Mike Pompeo exprimant la déconvenue américaine après les efforts consentis par l’Amérique au profit de la Chine.

« Nous avons réduit notre relation avec Taïwan en souhaitant une réunification pacifique ; encouragé l’entrée de la Chine à l’OMC ; hésité à défendre nos amis – Philippins et Vietnamiens – contre les pressions de Pékin en mer de Chine du sud » (…)

« Franchement, nous avons fait énormément pour accompagner la montée en puissance de la Chine dans l’espoir qu’elle devienne plus libre, plus attentive aux règles du marché et, en fin de compte, plus démocratique. En pure perte. Trop souvent Pékin n’a pas suivi ».

Note(s) :

[1Vers la France, la Chine exporte principalement des machines de chantier, des équipements industriels, des produits sidérurgiques, de l’électronique, des textiles, des vêtements et des appareils ménagers. Les entreprises françaises sont présentes dans l’automobile, le tourisme, l’aéronautique, le luxe, le traitement de l’eau et les produits pharmaceutiques.

 

 

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