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›› Politique intérieure

Les embarras du mensonge et la recherche d’une rédemption

Le 13 mars, à l’aéroport international de Hangzhou, un chargement de matériel médical à destination de l’Italie sur lequel figurent les notes et les paroles finales en Chinois et en Italien de l’aria Nessun Dorma de l’opéra Turandot de Giacomo Puccini. Créé en 1926, l’opéra met en scène dans une Chine médiévale imaginaire, une vieille légende perse où la cruelle fille de « l’empereur céleste », la princesse Turandot (signifiant « fille de Touran », renvoyant à l’Asie Centrale et par extension à la Chine) met cruellement à l’épreuve ses nombreux prétendants fascinés par sa beauté.

Soit ils résolvent les 3 énigmes qu’elle leur propose et gagnent sa main et le trône impérial. Soit ils échouent et sont décapités. L’opéra de Puccini, fascine le public chinois à la fois friand de la vieille histoire chinoise des relations des Tang avec la Perse et subjugué par le romantisme tragique et cruel de l’histoire. L’opéra avait été joué pour la première fois à Pékin en 1998 au cœur de la Cité interdite dans une mise en scène somptueuse de Zhang Yimou.


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La vaste campagne d’aide globale déclenchée par la Chine pour venir en aide aux pays touchés après elle par l’épidémie, éveille des gratitudes, accompagnés de doutes envers l’efficacité de l’UE. Mais l’enthousiasme ne dit pas toute la réalité d’une situation plus complexe que les simples apparences.

Tandis que Pékin fait claquer son drapeau à travers la planète, à l’intérieur une blessure est née entre l’appareil et l’opinion.

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Depuis le 23 mars, les réseaux sociaux partagent l’image d’un employé de la société italienne Svecom à Montecchio Maggiore hissant le drapeau chinois à la place de celui de l’UE. La plupart des commentaires toujours en ligne spéculent sur la meilleure efficacité de l’aide chinoise comparée à celle de Bruxelles.

Le 23 mars encore, le site de l’agence de presse russe « Sputnik » mettait en ligne des commentaires assassins de Florient Philippot, spéculant sur « la faillite totale de l’Union européenne », dont dit-il « l’inaction face à la pandémie, suivant l’affaiblissement des systèmes de santé par les longues années d’austérité imposées, a aggravé la crise sanitaire. »

L’analyse reprise par nombre de critiques, était accompagnée par une vidéo diffusée sur Twitter d’Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission, dans un exercice pédagogique de geste barrière, se lavant les mains en chantonnant l’hymne européen.

Commentaires d’un internaute « Pendant que la Russie, la Chine et j’en passe envoient des hommes et des moyens pour soutenir l’Italie, la Présidente de la Commission fait de la “com“ à bon marché et se lave les mains » (…) « Merci pour ce moment. L’histoire retiendra que l’UE s’est effondrée sans la moindre dignité. Ni fleurs ni couronnes ».

Au même moment, Zhao Lijian, porte-parole du gouvernement chinois ayant accusé les États-Unis d’avoir fabriqué le virus pour infecter la Chine qui n’en est plus à un mensonge près, faisait circuler sur les réseaux sociaux une vidéo factice montrant des quartiers entiers d’une ville italienne chantant l’hymne national de la République populaire.

Le 28 mars, l’ambassade de Chine en France mettait en ligne sur son site, un article inspiré par l’Ambassadeur Lu Shaye. Le 15 mars dernier ce dernier, plus militant nationaliste des « caractéristiques chinoises » que diplomate, avait déjà fustigé les médias français accusés de propagande anti-chinoise, « lavant le cerveau » de leurs lecteurs, quand ils rendaient compte de l’omerta chinoise au démarrage de l’épidémie.

Cette fois le commentaire spéculait sur le « substrat culturel asiatique manifestant un sens civique faisant défaut aux démocraties occidentales ».

Le 30 mars, Pierre Lellouche, ancien secrétaire d’État au commerce du gouvernement Fillon, interviewé par Isabelle Lasserre pour Le Figaro, impressionné par l’offensive tous azimuts de la propagande de Pékin, estimait que « la pandémie accélèrera la montée en puissance de la Chine ». Pas si vite.

Fragilité des mythes asiatiques de solidarité et de discipline.

Images des violentes échauffourées entre habitants du Hubei, ceux du Jiangxi voisin qui ne voulaient pas d’eux et la police qui ayant d’abord prit fait et cause pour les « Jiangxi », s’est fait durement agressée par les « Hubei ».


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Efficace, la propagande de Pékin, dont la puissance tous azimuts semble homothétique de l’urgence pour le parti d’effacer sa désastreuse gestion du départ de l’épidémie à Wuhan, probable cause de l’extension globale des contagions, pourrait cependant manquer une partie de l’image. Celle des traces laissées par le mensonge initial dans la conscience politique des Chinois.

La défiance des cœurs sur laquelle la propagande à l’usage des crédulités étrangères n’a depuis longtemps pas de prise en Chine, est visible en dépit de la censure. Les tensions internes perdurent, elles sont à fleur de peau et renvoient aux contradictions politiques du régime.

Le 27 mars, de violentes échauffourées avec la police ont éclaté à la frontière du Hubei et du Jiangxi sur le pont de Jiujiang enjambant le Yangzi, à 200 km au sud-est de Wuhan. L’endroit, encore emprunté à pied par des centaines de Chinois fuyant le confinement, même après la décision de mise en quarantaine, était déjà un démenti flagrant à la fable de la discipline asiatique.

Cette fois, alors même que le confinement était progressivement levé, c’était la légende de la solidarité qui était mise à mal. Alors que la police avait laissé passer des migrants rejoignant leur travail au Hubei, elle empêchait toujours les voyageurs venant du Hubei de passer au Jiangxi, où la population n’en voulait pas.

Alors que les habitants du Hubei sont discriminés dans toute la Chine, on pouvait voir sur des vidéos circulant sur le net, des milliers d’habitants du Jiangxi au coude à coude avec la police avançant vers le pont en criant « Dégage Hubei, Dégage – 走开 湖北, 走 ! ». Peu après, les gens de Hubei décidèrent de riposter. Aussitôt la violence changea de camp.

Les vidéos montrèrent des voitures de police renversées par la foule, des policiers violemment frappés sur la tête avec leur propre bouclier qu’un « Hubei » leur avait dérobé, tandis qu’un autre grimpé sur le toit d’une voiture de police piétinait rageusement les avertisseurs lumineux.

Contrairement aux analyses à l’emporte-pièce de l’Ambassade de Chine en France, les asiatiques ne sont pas une catégorie particulière d’êtres humains. Face à l’impromptu d’un risque existentiel, face à la perspective de la mort, leur réflexe est, comme les autres, de se replier ou de fuir.

Quant aux démocraties, s’il est vrai qu’elles sont d’abord plus rétives à la discipline et à la solidarité, les innombrables initiatives d’entraide qui fleurissent partout en France, sont un flagrant démenti aux accusations d’individualisme. On a toujours tort de sous-estimer la capacité de rebond des sociétés libres dont la fraternité spontanée ne doit rien aux encadrements policiers ou à la délation.

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En Chine, le mensonge encore.

Publiée par Caixin, la photo montre un camion chargé d’urnes funéraires arrivant à l’un des 8 crématoriums de Wuhan. D’après les calculs des enquêteurs entre le 27 mars et le 4 avril, jour de la fête du Qingminjie 清明节, 40 000 urnes seront distribuées. Un chiffre qui dépasse très largement le bilan officiel des victimes du covid-19, même en comptant les décès normalement enregistrés en cette période de l’année. Les réseaux sociaux chinois, estiment le bilan à 20 000 morts. Aucun des crématoriums n’a répondu à leurs questions.


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En Chine, le pouvoir vertical rigide du Parti diffuse du haut vers le bas des strates de la bureaucratie systématiquement courtisane, l’effet pervers du camouflage réflexe de toutes les informations pouvant porter ombrage à l’épopée idéalisée du « rêve chinois ».

Ainsi, après l’occultation initiale de l’information sur le surgissement d’une nouvelle souche de « corona-virus » en décembre, voilà qu’à peine trois mois après ce premier mensonge, la machine politique est confrontée à l’insistante et très délétère rumeur que le nombre réel de décès à Wuhan a été caché.

Il est impossible de surestimer l’effet pernicieux d’une telle tromperie sur la conscience d’un peuple dont la culture est toujours viscéralement attachée au culte des morts et des ancêtres. Alors que le chiffre officiel des décès à Wuhan est de 2535, un témoin souligne le détail macabre que les « incinérateurs » ont fonctionné 24 heures sur 24.

L’ambassadeur de France en Chine a beau démentir la rumeur, elle s’incruste et court à la vitesse d’une traînée de poudre.

Le 27 mars, c’est le magazine Caixin, repère des journalistes d’investigation chinois traquant le mensonge et appartenant au groupe Caixin Média fondé en 2009 par Hu Shuli (lire : Affaibli à l’intérieur, le parti redore son blason dans le monde.) qui, le premier, relayait la rumeur en Chine.

Alors que le relâchement du confinement avait autorisé les familles endeuillées à venir récupérer les cendres de leurs parents disparus aux 8 funérariums de Wuhan, les enquêteurs du journal remarquèrent qu’à chacun d’entre eux stationnaient de nombreux camions chargés de milliers d’urnes.

Dès lors il apparut que le chiffre officiel des victimes de l’épidémie pouvait être considérablement sous-évalués. Sur les réseaux, contournant la censure avant d’être effacés, certains messages firent état d’au moins 20 000 morts.

Contrecoup international.

S’ajoutant à l’omerta initiale ayant retardé la réaction chinoise à l’épidémie, les soupçons de mensonges sur le nombre de victimes ternissent l’impact de sa propagande globale.


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La rumeur tourne à l’extérieur de la Chine et prend corps. Au Royaume Uni, en pleine controverse avec Pékin à propos de Huawei, le Daily Mail raconte que l’entourage de Boris Johnson fustige le régime pour la désinformation à laquelle il se laisse systématiquement aller. L’ambiance, est aux représailles dit le journal. Elle conduira - peut-être - à durcir le boycott de Huawei.

Iain Duncan Smith, ancien ministre du travail et ancien leader du parti conservateur qui fut le Directeur de campagne de Boris Johnson, réclame quant à lui, une sérieuse révision de la politique chinoise de Londres « Pendant trop longtemps, nous nous sommes inclinés devant la Chine dans l’espoir souvent déçu d’y développer nos affaires. Une fois sortis de cette terrible pandémie, il sera impératif de repenser la relation sur des bases plus équilibrées et plus honnêtes. »

Le 1er avril, un article de Bloomberg citant un anonyme de la CIA révélait que les renseignements américains avaient adressé un rapport secret à la Maison Blanche sur le camouflage par le parti communiste chinois du nombre réel de victimes.

En fond de tableau, c’est le thème du mensonge qui dominait les commentaires officiels de la Maison Blanche.

Le Vice-Président Mike Pence habitué des charges répétées contre la Chine, revenait sur le camouflage initial de Pékin, déclenchant les critiques des parlementaires républicains. Le plus virulent était le sénateur Ben Sasse du Nebraska « le Parti communiste chinois a menti, il ment encore et continuera à mentir pour protéger son régime ».

Dans le même temps, Deborah Birx, immunologiste du Département d’État, conseil de la Maison Blanche sur sa réponse à l’épidémie, déclarait le 30 mars, que les rapports publics chinois avaient influencé les hypothèses ailleurs dans le monde, spéculant sur une moindre dangerosité du virus.

Le mal est fait en Chine et hors de Chine. Il serait étonnant qu’il ne laisse pas de traces, dans un appareil d’autant plus sous tension que la crainte du virus rode toujours.

Récemment craignant un redémarrage de l’épidémie, le parti a fait fermer de nombreux sites dont, pressé de faire redémarrer l’économie, il avait autorisé la réouverture. La plupart sont des sites touristiques, des parcs de loisirs, des théâtres, des cinémas et des piscines couvertes, non seulement dans le Hebei, mais également à Shanghai, dans le Henan, dans l’Anhui, le Jiangsu et même à Chengdu.

Une blessure.

Fang Fang, la blogueuse de Wuhan. Au dernier jour de son journal après 60 jours de quarantaine, elle écrit « A Wuhan les souffrances resteront longtemps après le confinement ».


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Le 31 mars, Caixin donnait la parole à Fang Fang, romancière devenue blogueuse à succès, qui confinée à Wuhan, a tenu un journal sur l’épidémie. Entre deux rappels à l’ordre du parti qui la sermonnait pour ses descriptions réalistes mais politiquement incorrectes, elle parlait des affres des hôpitaux surchargés, des malades entassés dans les couloirs et des cadavres dans des sacs chargés sur des charrettes.

« Ma fureur fut de voir le retard (de la réaction du parti) de près de 20 jours dans les premiers stades de l’épidémie à l’origine d’une situation aussi grave et aussi chaotique : une catastrophe provoquée par l’homme. » (…)

« Bien sûr, la chose la plus touchante fut l’intrépidité du personnel médical, ainsi que l’endurance des habitants de Wuhan et, en même temps, leur profonde affection pour les gens ordinaires comme le Dr Li Wenliang, décédé le 7 février. »

Et ce bilan incisif et précis allant très loin au-delà des chiffres. « Le traumatisme subi par les gens à Wuhan est énorme. N’en doutez pas. Beaucoup qui cherchaient un soulagement et un traitement médical, ont ressenti le désarroi de demander de l’aide et de n’en recevoir aucune. Ceux qui sont morts sont partis, mais leurs proches sont toujours là, et tous ont vécu des moments de grand désespoir. » (…)

Enfin, une conclusion, mise en garde à peine voilée : « Le fait que les 9 millions de citoyens de Wuhan aient été piégés pendant plus de 60 jours a produit une blessure interne. Il y eut de la dépression, de l’anxiété et de l’agitation. Une fois le confinement levé, on pourrait voir surgir des sentiments plus compliqués. »

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L’alerte n’a pas échappé à la direction politique. Début avril, Xi Jinping, au lieu de se rendre au Japon comme prévu, est allé vérifier l’allégeance de ses appuis aux sources de son pouvoir, au Zhejiang. La visite faisait suite à un remaniement politique resserrant à des postes cruciaux ses alliés de Hangzhou et du Shaanxi.

La manœuvre complète un maillage territorial commencé en 2012. Désormais, le réseau de la garde rapprochée est en place à Chongqing avec Chen Min’er, à Pékin, avec Cai Qi, à Shanghai, avec Gong Zheng et Li Qiang, au Hubei avec Ying Yong et à Canton avec Li Xi.

Les défis ne sont pas minces : passer le cap politique de la crise épidémique, alors que l’image de Xi Jinping est écornée et relancer l’économie alors que la pandémie paralyse les marchés traditionnels de la Chine aux États-Unis et en Europe (40% des exports) et une partie de ceux de l’Asie (49%) où l’épidémie n’a pas dit son dernier mot.

A moyen terme, Xi entend s’assurer qu’en 2022, lors du 20e Congrès, l’appareil lui accorde de rester à la tête de la Chine pour un 3e mandat, jusqu’en 2027. Compte tenu, de l’accident de parcours de la pandémie ayant brouillé la perfection politique idéale du « rêve chinois », les augures sont moins favorables qu’en 2017, lors du 19e Congrès.

Alors que la contestation parfois violente de la gouvernance brutale et rigide du n°1 monte dans l’opinion et chez quelques hautes figures intellectuelles, les appuis politiques de Xi Jinping en dehors de ses bases territoriales du Shaanxi et du Zhejiang, y compris chez ses anciens directs de la 2e génération des héritiers révolutionnaires, ne sont pas assurées. Sans compter que le népotisme territorial du n°1 laisse sur le carreau une très longue suite de mécontents.

 

 

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