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›› Chine - monde

Stratégie agressive et retours de flamme

La diplomatie agressive de la Chine allume des contrefeux partout dans le monde. Ici une manifestation à Manille en mars 2019 contre les réclamations chinoises en mer de Chine du sud.


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Le 18 avril, associant sa voix critique à celles Zi Zhongyun (lire : La Chine agressive et conquérante. Puissance, fragilités et contrefeux. Réflexion sur les risques de guerre.), Shi Zhan, le Directeur de Centre d’études des stratégies internationales à l’Université des Affaires étrangères qui forme tous les diplomates chinois, a clairement mis en garde le Parti contre les risques du nationalisme débridé exprimé par la diplomatie chinoise.

Rare remise en cause publique dans le contexte étroitement quadrillé de la politique intérieure chinoise, l’avertissement était sans ambages. Au milieu de la récession globale, la défiance et les atteintes au crédit de la Chine conséquences des commentaires agressifs de certains diplomates et du porte-parole Zhao Lijian seraient à la longue infiniment plus nuisibles que la faiblesse de la demande internationale handicapant les exportations.

S’exprimant sur la plateforme 正和岛- Z.H Island - réseau social de technologies et de services très fréquenté par les entrepreneurs chinois, le professeur Shi a notamment cité la réplique acerbe jetée par Zhao Lijian à la face des pays ayant relevé les défauts des masques chinois, « Ceux qui ne sont pas satisfaits des masques chinois n’ont qu’à plus en porter ». (…) « La remarque », dit le Professeur Shi « a aussitôt diffusé le sentiment que Pékin utilisait ses livraisons de masques comme une arme. (...) »

« Du coup, certains, y compris des pays amis de la Chine, ont vu l’opération planétaire de relations publiques livrant des masques aux pays touchés par la pandémie, comme un chantage ».

Les diplomates chevronnés appellent Pékin à la raison.

Cheng Tao, ancien ambassadeur de Chine au Maroc et au Mali a mis en garde le pouvoir chinois contre les retours de flamme. L’homme est un grand connaisseur de l’Afrique. En plus de ses postes d’ambassadeur, il a exercé comme attaché diplomatique au Gabon et au Bénin. Aujourd’hui à la retraite, il a également été Vice-Président de l’Institut de Politique étrangère de L‘Université Renmin.


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Replaçant ses remarques dans le contexte général de défiance né de la pandémie soulevant la question du rapatriement hors de Chine de certaines productions sensibles comme la fabrication de médicaments génériques (80% des principes actifs sont fabriqués hors d’Europe contre 20% il y a 30 ans – Le Figaro du 11/08/2019 -), Shi a ajouté « ce type de commentaire incontrôlé hystérise les méfiances et fera bien plus de mal à la Chine que le virus » (…) « La stratégie du “loup guerrier“ qui isole le pays, n’est pas tenable sur le long terme ».

Sa voix n’est pas isolée. Wu Sike, ancien ambassadeur en Arabie Saoudite et en Iran suggérait récemment d’être d’autant plus attentif aux critiques qu’elles viennent de pays amis comme l’Iran.

Début avril, à Téhéran, le ministre de la santé Kiannush Jahanpur s’était publiquement interrogé sur Twitter sur l’authenticité des chiffres des décès liés à l’épidémie à Wuhan qu’il avait qualifiés de « mauvaise plaisanterie », avant d’effacer sa remarque après la vigoureuse protestation de l’ambassadeur de Chine à Téhéran, Chang Hua. Lire : Les embarras du mensonge et la recherche d’une rédemption.

Mais pour Wu Sike, les réactions courroucées de Pékin provoquant parfois des rétractations diplomatiques embarrassées cachent une réalité qu’il est nécessaire de considérer plus sérieusement. En même temps que le ministre de la santé, plusieurs parlementaires iraniens avaient exprimé des doutes sur la sincérité des chiffres chinois.

Dans ces ambiances échauffées où s’expriment des opinions qui ne sont pas toujours celles des autorités officielles, Wu avait appelé à plus de sérénité diplomatique : « La diplomatie de la riposte agressive du tac au tac, à toutes les critiques, risque de mettre à mal nos relations avec les pays amis qui sont le socle de nos relations internationales ».

Le 8 avril dernier, tout juste 10 jours avant les mises au point du professeur Shi, Cheng Tao, ancien ambassadeur au Maroc et au Mali, diplomate expérimenté adepte de la diplomatie feutrée cherchant des terrains de compromis plutôt que des sujets de controverses, mettait en garde contre l’attitude internationale très agressive de la Chine, qui finirait par soulever des contrefeux partout, même en Afrique où, pourtant, l’aide médicale est très populaire.

Et, citée par le magazine Caixin, cette remarque qui ciblait directement la tête du régime, alors que la rivalité sino-américaine s’échauffe et que l’économie vient de subir un choc dévastateur, « Pour mieux nous préparer aux controverses contre la Chine, il importe de faire l’effort de nous évaluer nous-même de manière rationnelle et précise et de définir quelle relation nous voulons avoir avec le Monde ».

Au passage, Cheng Tao rappelait l’un des grands principes du Sun Zi que, tout à son affirmation nationaliste attisée par le souvenir des humiliations subies par la Chine au XIXe siècle, Pékin semble avoir oublié : « Il est de la plus haute importance d’avoir conscience de nos limites ».

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Le vent tourne. Manille prend Pékin à contrepied.

A l’annonce de la volte-face de Manille renonçant – pour 6 mois renouvelables - à rompre l’accord de stationnement des forces américaines sur l’archipel, le MAE philippin Locsin a commenté la volte-face de R. Duterte : « Un homme qui ne change pas d’avis ne peut rien changer. » (…) Dans les circonstances changeantes du monde, alors que la pandémie fait rage et que des tensions s’accroissent entre les 2 superpuissances, un leader mondial doit être vif d’esprit et réagir rapidement pour garantir la sécurité de notre nation et la paix du monde ». Il a ajouté : « Nous sommes impatients de poursuivre notre solide partenariat militaire avec les États-Unis, même si nous continuons à tendre la main à nos alliés régionaux pour bâtir une défense commune vers la stabilité et la paix durables et la poursuite du progrès économique et de la prospérité dans notre partie du monde ».


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Tout juste un mois après ces remises en cause internes contrastant clairement avec les habitudes de secret du Waijiaobu toujours aligné sans état d’âme sur l’exécutif, s’est produit en Asie du Sud-est un événement justifiant a posteriori les inquiétudes des diplomates chevronnés mettant en garde leurs jeunes collègues contre les retours de flammes.

Dans cette zone d’intérêt stratégique direct de Pékin couvrant la mer de Chine du Sud, où le régime s’évertue à nier la légitimité de la présence militaire américaine - « La sécurité de la région ne doit pas dépendre de forces étrangères a répété Xi Jinping à plusieurs reprises » - le président philippin, Rodrigo Duterte, chef d’État excentrique habitué des contrepieds diplomatiques y compris assorties de déclarations insultantes – le 5 septembre 2016, il avait traité le Président Obama de « fils de P.. » [1] (voir la vidéo sur youtube) – vient de se livrer à une volte-face acrobatique qui restera dans les annales des relations internationales, dont le classicisme impassible est pourtant depuis 2017 déjà très sérieusement chambardé par D. Trump.

Le 11 février dernier Duterte qui, séduit par la perspective gagnant - gagnant proposé par Xi Jinping [2], avait dès son investiture adopté une position prochinoise radicalement contraire à celle de son prédécesseur Benigno Aquino III, confirmait que Manille mettait fin aux accords de stationnement des troupes américaines assorti de 300 exercices conjoints annuels.

Mais, 4 mois plus tard, le 2 juin, Manille est revenu sur sa décision. La Maison Blanche en a été informée par une note diplomatique signée du MAE Teodoro Locsin justifiant la décision par « des évolutions politiques et autres modifications survenues dans la région ».

Unanimes, tous les experts de la région attribuent la décision à la brutalité de la stratégie de Pékin récemment décrite par QC dans une analyse de François Danjou : En mer de Chine du sud, les limites de la flibuste impériale chinoise.

Dévoilées aujourd’hui, les tensions avec Pékin, sujets de controverses internes à la classe politique à Manille murissent sous la surface depuis 2016.

Le sujet n’est pas anodin puisqu’au-delà des questions de souveraineté sur les récifs, notamment celui de Scarborough à 128 nautiques des cotes philippines, clairement à l’intérieur de la ZEE de Manille, mais réclamé par la Chine en dépit de l’arbitrage de la Cour de La Haye du 12 juillet 2016 (document pdf) que Pékin ne reconnaît pas, les différends menacent la souveraineté de Manille sur le gisement d’hydrocarbure de Reed, vital pour l’approvisionnement en énergie de l’archipel. Lire : Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte.

Note(s) :

[1Engagé dans une campagne de nettoyage brutal contre les trafiquants de drogue, assortie d’exécutions extra-judiciaires, il réagissait contre les critiques de la Maison Blanche qui l’accusait d’avoir tué 2400 personnes sans jugement. A quoi il avait aussi répliqué : « d’autres mourront encore tant que les rues n’auront pas été débarrassées de tous les trafiquants »

[2Lire : les efforts déployés par Pékin dès l’automne 2013 après le lancement de la stratégie des nouvelles routes de la soie par Xi Jinping 2 mois plus tôt au Kazakhstan : Trombe diplomatique chinoise en Asie du Sud-est.

 

 

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