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›› Chine - monde

Le théâtre d’ombres de la 75e Assemblée Générale des NU. Mensonges et durcissement militaire. L’Europe en désarroi

La 75e AG des NU restera dans les mémoires comme celle étrange d’un monde confronté à la pandémie où les responsables de la planète se sont exprimés par vidéo-conférence face à une assemblée masquée tristement clairsemée et où peu de solutions multilatérales furent trouvées face à une avalanche de défis dont le plus insistant fut la rivalité sino-américaine.


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Rarement une assemblée générale des Nations Unies fut autant marquée par des discours où apparaissaient aussi clairement l’absence d’un leadership global, la rivalité fulminante entre les deux plus puissants pays de la planète, l’inquiétude des autres membres et, pour ce qui nous concerne, la très préoccupante catalepsie stratégique de l’Europe toujours désunie, aux prises, sur fond d’une persistante crise morale, avec les risques d’une secousse économique de grande ampleur suite au confinement.

Lors de cette 75e session, l’ambiance déjà catastrophique était assombrie par les mesures barrières ayant clairsemé les rangs masqués de l’assistance, tandis que les chefs d’États et de gouvernements s’exprimaient par vidéo-conférence, l’absence de contact direct réduisant la convivialité, ayant peut-être été un des facteurs du durcissement des discours.

L’inquiétude fut aussi attisée par l’évidence que les discours de Xi Jinping et de Donald Trump étaient sous-tendus, non par le souci d’une analyse impartiale de la situation et des enjeux, mais par l’exigence de satisfaire l’attente de leurs audiences nationales.

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Le président des États-Unis a fait l’impasse sur le désordre américain de la réaction à l’épidémie et les violentes tensions raciales de ces dernières semaines ; il a ignoré le malaise créé par son refus de dialoguer avec l’Iran et les orages nés de sa stratégie de confrontation totale poussant la Chine dans ses retranchements pour l’adoption d’une loi du marché hors de portée de son système politique ;

Ignorés également les conséquences des féroces coups de boutoirs contre Huawei faisant peser un sérieux risque de rupture de l’intégration technologique globale, quand la brutale offensive de Washington assortie de menaces de sanctions contre les fournisseurs du groupe Chinois le prive des modèles les plus performants de micro-processeurs.

Lire : Huawei sévèrement touché, mais pas coulé. La guerre sera longue et difficile.

Double langage et durcissement militaire chinois.

La photo montre le contre-amiral Hossein Khanzadi, commandant la marine iranienne et le Major Général Shao Yuanming, n°2 de l’Etat-Major général en décembre 2019, à quelques jours d’une manœuvre trilatérale dans l’océan indien. regroupant la Chine, l’Iran et la Russie.


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Quant à Xi Jinping, il a fait abstraction des responsabilités de sa bureaucratie et peut-être de la direction politique elle-même, dans le déclenchement de l’épidémie ; contre l’évidence, il a continué à positionner la Chine dans le camp « des pays en développement » dont, par son statut de membre permanent, elle serait - l’idée est implicite - la porte-parole naturelle à l’ONU ;

Alors que ses ambassadeurs ont récemment multiplié les menaces contre les affaires en Chine de leurs pays hôtes en représailles d’éventuelles restrictions infligées à Huawei ou en riposte aux contacts officiels qu’ils entretiennent avec Taïwan, le n°1 chinois s’est encore une fois présenté en champion du Droit international, du multilatéralisme et du dialogue.

En même temps, il a passé sous silence la fermeture partielle de son marché intérieur et la menace militaire qu’il fait peser sur Taïwan dont le « goût de la liberté » [1] des citoyens n’est, en dépit des scrutins, jamais pris en compte à Pékin ;

Il n’a pas non plus soufflé mot de la sévère mise aux normes politique infligée aux Hongkongais et aux Musulmans du Xinjiang et ignoré les harcèlements par sa marine des riverains de la mer de Chine, au nom de critères historiques et culturels, en violation flagrante de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer.

Tout en disant qu’il œuvrait pour le bonheur et le développement d’une « société chinoise de modeste confort – 小康社会 - », il a confirmé que la Chine ne commencerait à réduire ses émissions carbone qu’en 2030 et a repoussé à 2060 l’objectif de « neutralité carbone ».

Lire : COP 21 : entre illusions et scepticismes. Réalités et limites des contributions chinoises.

Pour conclure et attester de sa bonne volonté multilatérale, Xi Jinping a promis 100 millions de $ de contributions à l’ONU dont 50 millions dédiés à la réponse humanitaire globale à la Covid-19 et 50 autres au profit de la FAO. En 2025, la Chine renouvellera sa contribution au fond des NU pour la paix et le développement.

Dans l’immédiat, elle honorera sa promesse de dédier 2 Mds de $ à la coopération internationale pour l’agriculture, l’éducation, la pauvreté, la cause des femmes et des enfants, le changement climatique et l’aide aux pays pauvres.

En riposte à son exclusion déjà ancienne par les Américains de la Station Spatiale internationale, Pékin établira au profit de l’ONU un Centre d’études spatiales et un Centre de recherche et de stockage de données destiné à accompagner les actions onusiennes en faveur du développement durable.

Plus largement, Xi Jinping a répété sa vision idéalisée bien connue d’un monde « village global », solidaire et connecté où le cavalier seul, non seulement impossible, mais surtout dangereux, est un jeu à somme nulle manquant l’opportunité de bénéfices partagés « gagnant – gagnant 双赢- » et des solutions trouvées par la coopération et la confiance mutuelle.

Comme Donald Trump et V. Poutine, il a fait la promotion de « plusieurs vaccins ayant atteint la phase III des essais cliniques » qui, une fois mis au point, seront dédiés à l’humanité comme un bien public réservé en priorité aux autres (sic) nations en développement, essentiellement l’Afrique. Lire : L’instrumentalisation nationaliste de la course aux vaccins.

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Postures et échanges agressifs.

S’exprimant par vidéo-conférence, Trump et Xi Jinping se sont placés dans une posture de confrontation où ils n’ont pas retenu leurs coups. Le président américain accusa la Chine d’avoir laissé se propager le virus alors que Xi Jinping, adoptant la posture pas toujours vérifiée dans les faits d’un pays ouvert à la coopération internationale, reprocha à Trump de ne pas se comporter en « grande puissance responsable ». L’échange a marqué l’inversion des discours par rapport à ceux d’il y a 20 ans quand Washington reprochait à Pékin de ne pas se comporter en responsable global.


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Au-delà de l’évidente intention de l’un et de l’autre de se parer des plumes les plus flatteuses, Xi en vainqueur du virus et champion du multilatéralisme et D. Trump en acteur de la paix au moyen Orient ayant favorisé le rapprochement Israël - Bahreïn - Émirats, les discours de D. Trump et de Xi Jinping ont d’abord lancé, sans retenir leurs coups, une série de sévères attaques réciproques.

Sans surprise, ils ont ensuite affiché une profonde divergence dans la manière de considérer les Nations Unies et leurs agences que Pékin place au cœur de la coopération internationale, quand Washington le méprise en les accusant d’être inféodées à la Chine.

L’influence de Pékin sur l’OMS est connue et documentée, QC l’avait mise en perspective, à partir d’un article de François Godement (lire : L’influence du parti communiste chinois sur l’OMS.). D’autres agences subissent l’empreinte chinoise allant globalement dans le sens d’une orientation privilégiant les intérêts des acteurs autocrates.

Des Chinois sont à la tête ou non loin des commandes de l’Aviation Civile (Fang Liu), de la FAO (Qu Dongyu), de l’Union Internationale des Télécom d’où Zhao Houlin a favorisé les projets 5G de Huawei, du Département des NU pour les affaires économiques et sociales (Liu Zhenmin, ancien vice-ministre des AE, à la tête des projets phares de développement, de lutte contre les inégalités et le réchauffement climatique.

Cette fois, les échanges peu amènes surgirent dans une situation bilatérale crispée par l’agressivité chinoise en mer de Chine du sud, la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong, les attaques occidentales contre la politique de Pékin au Xinjiang, lire : Controverses globales autour du traitement des Ouïghour. Pékin rallie un soutien hétéroclite et brouille la solidarité des musulmans., le rapprochement entre Taïwan et Washington marqué par des visites officielles à Taipei d’un niveau inédit et les incursions de l’aviation de chasse chinoise à proximité de l’espace aérien de l’Île.

A 42 jours de l’élection présidentielles, D. Trump, réaffirmant son slogan « America First », de restauration de la puissance des États-Unis, a, sans ambages, férocement accusé la Chine de maltraiter son peuple et d’avoir laissé le virus se propager dans le monde.

Critiquant au passage ses mauvaises performances en matière de protection de l’environnement, il a appelé la communauté internationale à « demander des comptes à Pékin pour le virus chinois ».

Renversant un reproche qu’il n’y a pas si longtemps, Washington adressait à Pékin, Xi Jinping a répondu que les « grandes nations » devaient se comporter de manière responsable et a mis en garde Trump contre la tentation de politiser la pandémie.

Stigmatisant son repli et son agressivité, il a accusé l’Amérique de « s’enfouir la tête dans le sable comme les autruches » et de « s’engager tel Don Quichotte dans le combat perdu d’avance contre la globalisation et le cours de l’histoire. »

Surtout, il faut relever l’importante contradiction stratégique de la Chine, d’un discours international édifiant quand en même temps son positionnement global se militarise à l’image de celui des États-Unis qu’elle critique.

Alors que Xi Jinping s’est posé en parangon du dialogue et de la paix, Pékin, tournant le dos à l’ancienne prudence de Deng Xiaoping qui, dans les années 90, prônait le profil bas stratégique par sa célèbre formule – 韬光养晦 cachez vos “brillances“ et cultivez l’ombre » a, imitant les États-Unis, développé un important réseau de bases militaires.

Celles-ci, officielles ou détectées par satellites sont visibles en mer de Chine du sud, à Gwadar au Pakistan et à Djibouti.

La dernière indication de l’élargissement potentiel de la trace militaire chinoise dans le monde renvoie à l’Iran.

La récente hypothèse selon laquelle, dans le cadre du vaste rapprochement économique entre Téhéran et Pékin, l’Iran accorderait des facilités portuaires à la marine militaire chinoise à Bandar-é-Jask, au débouché du golfe persique, à 400 nautiques à l’est du commandement de la 5e flotte américaine basé à Bahreïn, rapproche la situation stratégique globale d’un face-à-face militaire planétaire, entre des alliances qui ne disent pas leur nom.

Lire : La Chine peut-elle contourner l’Amérique par l’Iran ?.

L’image se durcit si on songe qu’au-delà de la Chine, Téhéran entretient d’étroites relations militaires avec Moscou.

La Russie en embuscade.

La photo montre Vladimir Poutine en plein opportunisme diplomatique de contrepoids aux États-Unis et à l’Otan, le 22 novembre 2017 à Sochi, entre à gauche le président turc Recep Tayyip Erdogan, membre de l’OTAN et le président iranien Rouhani, redevenu l’ennemi n°1 des États-Unis qui six mois plus tard, le 8 mai 2018, allaient se retirer de l’accord global (Joint Comprehensive Plan of Action – JCPOA - conclu sous Obama en 2015.


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Depuis 2011, année du déclenchement de la guerre civile syrienne, l’Iran et la Russie sont en effet les principaux alliés de Damas à qui ils apportent ouvertement leur soutien militaire. La position russe tournant clairement le dos aux Occidentaux et à l’OTAN s’est affirmée après la crise ukrainienne et les révélations autour de l’empoisonnement au neurotoxique de l’ancien agent de renseignement devenu un espion britannique Sergueï Skripal et de sa fille Ioula, en Grande Bretagne en 2018.

Après l’accord occidental JCPOA avec Téhéran, dénoncé par Washington, Vladimir Poutine a riposté en 2016 en autorisant la vente à l’Iran – la livraison a été achevée en novembre 2016 – de missiles antiaériens S.300, prélude à un accord plus vaste pour des hélicoptères, des avions de combat, des chars et des systèmes d’artillerie, d’une valeur totale estimée à 10 Mds de $.

Rappelons aussi que, depuis l’été 2016, Moscou, également engagé dans une coopération avec Damas pour la réforme des armées syriennes, effectue des raids de bombardements sur le théâtre syrien à partir de la base aérienne d’Hamadan en Iran. Ce n’était pas nouveau. L’aide russe à la Syrie s’est accentuée à mesure que les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN réclamaient le départ de Bashar El Assad.

Enfin, marquant le premier aboutissement du rapprochement de trois pays autocrates tous animés par la détestation des États-Unis, en décembre 2019, eut lieu dans l’Océan indien une manœuvre navale regroupant des bâtiments de guerre russe, iranien et chinois.

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Face au théâtre d’ombres des mensonges et des postures de cette 75e Assemblée Générale aux allures fantomatiques, le désarroi des membres confrontés à l’absence de leadership était palpable.

Dans son discours, le président chilien Sebastian Pinera résumait la situation : « Au lieu de s’affronter, et d’installer un très alarmant vide stratégique, les grandes puissances devraient être à l’avant-garde de la lutte contre la pandémie mondiale et contre la récession qu’elle a provoquée. ».

Le Secrétaire Général Antonio Gutteres relevait que l’ordre multilatéral dont il avait la charge, était aujourd’hui confronté à une avalanche de défis de nature globale et à un grave déficit de solutions communes.

Quant au Président français, il évoquait le risque que le monde soit pris en otage par la rivalité sino-américaine. Constatant l’effondrement des structures de coopération, il appelait les pays européens à prendre toute leur part dans la reconstruction d’un nouvel ordre global.

Mais, ce qui précède montre que le désordre stratégique et les tensions ne se résument pas à la rivalité sino-américaine. Avec le rapprochement Chine – Iran – Russie ce qui se trame est une alliance des autocrates contre l’Occident au moment même où celui-ci cherche ses marques, à la remorque de Washington hanté par la perte de son magistère mondial.

L’Europe divisée, moralement affaiblie, aux prises avec de graves problèmes internes allant des menaces de forte récession économique à la remise en cause de son équilibre démographique et culturel saura t-elle relever ce défi ? C’est un sujet.

Le dernier livre de François Heisbourg « Le temps des prédateurs, la Chine, les États-Unis, la Russie et nous », Odile Jacob, avril 2020, s’achève par une vision apocalyptique de politique fiction mettant en scène en 2042 la domination de l’Europe et de la France par la Chine, sa culture et son système politique autocrate de contrôle des populations.

Une revanche éclatante sur l’Occident, dit-il, deux siècles après les traités inégaux.

Pas si vite. Il suffit de lire « Le Journal de Fang Fang » (Le Journal de Fang Fang. Documentaire et brûlot politique) ; récemment paru chez Stock pour se convaincre que l’avenir de la Chine pourrait ne pas être « un long fleuve tranquille ».

Note(s) :

[1« Le goût de la liberté » fait référence à l’ouvrage du militant indépendantiste Peng Min Min qui, à Taïwan, fut harcelé par le KMT, jusqu’à la fin années 80. Lire : « Le Goût de la liberté », Mémoires d’un indépendantiste formosan.

 

 

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