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La Chine, le Monde et les flux de capitaux. Quels risques de « découplage » ?

La volonté très partagée des élites américaines démocrates ou républicaines de freiner la montée en puissance de la Chine devrait, selon les faucons comme Mike Pompeo, induire une stratégie de « découplage ».

L’intention est plus facile à exprimer qu’à mettre en œuvre. S’il est vrai que les investissements chinois aux États-Unis ont considérablement baissé, freinés par la pandémie et la guerre commerciale, l’inverse ne s’est pas vérifié. Les grandes institutions financières américaines se sont engouffrées dans la brèche ouverte par la Chine depuis 2019 et le flux des investissements directs est resté stable.

La Chine reste encore l’épicentre des centres de production. On observe néanmoins des indices indiquant un recul de la confiance. Apple, Google et Microsoft ont récemment déplacé la production vers le Vietnam et la Thaïlande et envisagent de basculer vers l’Inde et le Mexique. Et la plupart des entreprises réfléchissent à deux fois avant de réinvestir leurs bénéfices.


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Le 16 octobre, le ministère du commerce publiait les chiffres très encourageants d’une hausse spectaculaire des investissement étrangers en Chine en septembre comparés à ceux de 2019. La hausse, dit le South China Morning Post (SCMP) qui reprenait un article du China Daily, est observée alors que monte la menace du « découplage » économique entre la Chine et les États-Unis.

Les statistiques officielles font état d’un flux entrant d’investissements étranger (IDE) de 14,25 Mds de $ en septembre, soit une augmentation de 23,7% par rapport à septembre 2019. L’augmentation des flux exprime aussi une accélération de 15% par rapport au mois d’août de cette année.

Au total, au cours des neuf premiers mois de 2020, le montant total des IDE a atteint 103 Mds de $, soit un accroissement de 2,5% par rapport aux trois premiers trimestres de 2019.

Chiffres et discours politique.

Pour s’assurer que le flux des IDE reste stable, Pékin a levé des barrières administratives et fait installer dans les provinces des lignes directes de doléances. Elles permettent aux entreprises étrangères de signaler directement au chef-lieu de la province et à Pékin les tracasseries dont elles sont l’objet. Peu utilisées, elles sont néanmoins une incitation dissuadant les blocages bureaucratiques.


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La publication des chiffres était accompagnée d’une série de déclarations politiques dont l’essentiel visait à contredire la fuite des investissements vers des pays tiers et à conforter l’idée que l’économie chinoise peut se passer des États-Unis, dans un contexte général où l’épidémie Covid-19 n’a pas entraîné la rupture attendue par certains des chaînes de production dont la Chine continue à être l’épicentre.

Ainsi, le China Daily soulignait qu’au cours des 9 premiers mois de 2020, les IDE vers la destination concurrente du Vietnam avaient baissé de 18,9% par rapport à la même période de 2019, tandis que, dit le SCMP, « les efforts consentis par les provinces chinoises pour attirer les investissements étrangers ont porté leurs fruits ».

La réalité est cependant que les « efforts » furent activement « suggérés » aux autorités locales par le pouvoir central pour qui le flux des IDE constitue toujours l’un des principaux moteurs de la croissance.

Alors que récemment le ministère du commerce a plusieurs fois assuré que l’accès des investissements étrangers publics ou privés serait facilité, il a aussi contraint les provinces à installer un « téléphone rouge » direct pour relayer sans intermédiaire vers Pékin les doléances des sociétés étrangères dont les affaires seraient gênées par les obstacles administratifs créés par l’administration.

En même temps, signe que le gouvernement réagit malgré tout au risque d’une contraction des IDE, le président Xi Jinping en visite à Shenzhen où les discours ont préparé une nouvelle étape de la centralisation de son pouvoir en vue du Plenum prévu du 26 au 29 octobre prochains [1], a rappelé que la croissance devrait désormais s’articuler à une « circulation duale » des capitaux (双循环, shuāng xúnhuán).

Le slogan de la « circulation duale » des capitaux et l’aménagement du territoire.

Slogan publié par Xinhua sur la nouvelle stratégie de « Circulation duale des capitaux », dont l’objectif est d’instiller l’idée que la consommation intérieure devrait désormais constituer le 2e pilier de la croissance. En arrière-plan monte l’idée que la Chine peut se passer de l’Amérique.

« 构建双循环 闯出新天地----从长三角看中国外贸新动能 : Construire un nouveau paradigme économique dynamisant le commerce extérieur à partir du delta du Yangzi ».


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La terminologie surgie à la mi-mai élaborée par la tête du régime, répondait aux incertitudes de l’après-Covid quand l’appareil, inquiet de la perte d’audience de la Chine dans le monde et craignant la contraction des IDE, faisait la promotion de la consommation intérieure comme deuxième pilier de la croissance.

Concrètement, le Parti a, lors d’une réunion du BP du 16 octobre, pris la décision de faciliter les flux économiques domestiques en regroupant les régions de Chengdu et la mégalopole de Chongqing en un seul et vaste ensemble économique. Selon Xinhua, le but est « d’optimiser et de stabiliser les chaînes de production ».

Le schéma ainsi établi dans la partie occidentale du pays est une réplique des projets d’intégration de la « Grande Baie » de Zhuhai et de la région de Xiong’an au sud et au centre. Il dessine un paysage de l’aménagement du territoire et de l’économie chinoise découpé en vastes ensembles régionaux connectés entre eux par un réseau dense de voies ferrées et d’autoroutes.

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L’affichage vertueux diffuse une image d’efficacité dont se targue la propagande de l’appareil. Elle n’est pas fausse. Mais elle est incomplète. Thomas Piketty le soulignait récemment dans son livre « Capital et idéologie » (Ed du Seuil 2019) censuré par le Parti, la réalité est très loin d’être aussi édifiante.

« Le fait que le postcommunisme (dans sa variante russe comme dans sa version chinoise, ainsi dans une certaine mesure que dans sa variante est-européenne, en dépit de tout ce qui différencie ces trois trajectoires) soit devenu en ce début de XXIe siècle le meilleur allié de l’hyper-capitalisme est la conséquence directe des désastres communistes staliniens et maoïstes, et de l’abandon de toute ambition égalitaire et internationaliste qui en a découlé » (p. 22). Cité par Frédéric Lemaître dans Le Monde du 2 septembre 2020.

Et cette violente charge contre Xi Jinping lui-même et sa politique de nettoyage par le vide :

« On peut sérieusement douter que l’on puisse efficacement réguler les inégalités dans un pays de 1,3 milliard d’habitants simplement en ayant recours à des dénonciations et à des emprisonnements. » (...)

« Tout cela sans aucune forme d’enregistrement et d’imposition systématique des patrimoines et des successions, et en empêchant les journalistes, les citoyens et les syndicats de développer une capacité autonome d’investigation et de participation. » (...)

« Voire en mettant en détention ceux qui s’intéresseraient de trop près aux fortunes accumulées par les proches du pouvoir. Rien ne garantit que le régime chinois parvienne à éviter une évolution kleptocratique à la russe » (p. 726).

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La difficile mutation des moteurs de la croissance.

La persistance de la pauvreté dans une part importante de la population dont 45 millions de très pauvres et la faiblesse des revenus de la « petite classe moyenne » et des ruraux sont les principaux obstacles à la bascule du moteur de la croissance vers la consommation intérieure. Pour Michael Pettis l’installation d’un nouveau paradigme de croissance exigera un transfert massif de richesses de l’État vers les ménages. La prévalence accordée à la centralisation étatique dévoreuse de ressources publiques ne facilitera pas la bascule. (Graphique publié par l’Eco.13/04/2018. Sources Courrier International, Hurun et FMI )


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Prosaïquement, en dépit des affichages, la faiblesse du pouvoir d’achat des ménages est un obstacle à la création à court terme d’un vaste marché intérieur capable de freiner la dépendance aux exportations et aux IDE.

Il est un fait que, sous la surface, le système de distribution des richesses favorise toujours l’État et les riches au détriment des ménages de la classe moyenne.

A la fin août, Michael Pettis, professeur de finance à l’Université de Pékin et observateur de longue date de l’économie chinoise, déclarait que le rééquilibrage de l’économie vers la consommation nécessiterait un transfert massif de richesses de l’État vers les ménages – « un processus qui ne se fera pas facilement ».

Surtout, il faut bien admettre que les tendances centralisatrices de l’actuel appareil, toujours tenté par les regroupements et l’affichage de puissance placent l’économie du pays exactement sur une trajectoire inverse.

Enfin pour continuer l’examen critique de la propagande de l’appareil, parfois reprise sans recul par certains commentateurs, il est nécessaire de considérer l’état des relations économiques entre la Chine et les États-Unis et, partant, la réalité du flux entrant des IDE. En même temps on jettera un œil sur les investissements chinois aux États-Unis et dans le monde.

Chute des IDE chinois à l’étranger. Maintien du flux des IDE vers la Chine.

Selon le rapport de Rhodium Group, repris par le « US-China investment project » (pdf), la première réalité est que, depuis 2016, la frénésie d’investissements chinois aux États-Unis et ailleurs dans le monde faiblit inexorablement. Globalement la valeur totale des F&A chinoises a sévèrement chuté. Elle était de 60 Mds de $ en 2016, année de l’apogée de l’expansion financière chinoise. En juillet 2020, elle était à peine de 5 Mds de $.

Aux États-Unis, conséquence cumulée de la crise épidémique et de la guerre sino-américaine, le premier semestre 2020 a été le point mort bas des investissements chinois depuis neuf ans.

En revanche, mesurés en juillet 2020, les investissements américains en Chine ont augmenté de 6% par rapport à 2019. En même temps, selon le Blog officiel de BNP Paribas, l’intégration des marchés financiers s’est approfondie, résultat de la relative ouverture chinoise à la suite de pressions américaines.

La libéralisation depuis 2019 a entraîné une forte augmentation du nombre d’institutions financières majoritaires ou entièrement étrangères. Ils comprennent de grandes entreprises américaines telles que PayPal, Goldman Sachs, JP Morgan, American Express, Fitch Ratings et S&P Global.

On gardera cependant en mémoire que la pénétration étrangère dans la planète financière chinois se fait sous le contrôle serré de l’appareil. Lire à ce sujet le paragraphe « Les dessous de l’ouverture financière » à la p.4 de l’article : Où en est la reprise économique ?

Les chaînes d’approvisionnement intégrées du monde restent centrées sur la Chine et une grande partie des investissements étrangers vise le marché intérieur chinois. Une enquête de 2019 – c’était avant la pandémie - a révélé que 95% des entreprises américaines investissaient en Chine pour son marché intérieur et 87% n’avaient pas l’intention de partir.

Bien que la pandémie ait commencé à faire évoluer les points de vue, l’inertie est telle qu’un découplage pur et simple des économies sera un processus lent et difficile.

Exemples : Le Japon, la Corée du Sud et Taïwan ont tenté de réduire le risque de concentration en Chine et d’accroître les investissements en Asie du Sud-Est. Cependant, leur stock d’IDE en Chine est resté important. En outre, l’Asie du Sud-Est est profondément intégrée dans les chaînes d’approvisionnement mondiales qui dépendent de la Chine, de sorte qu’une délocalisation en Asie du Sud-est pourrait n’être qu’un trompe-l’œil.

Risque de « découplage » ?

Il reste que l’examen détaillé des situations indique des modifications de comportement.

S’il est exact que nombre de sociétés étrangères n’ont pas quitté la Chine, beaucoup n’y ont pas réinvesti leurs bénéfices. Certaines ont réduit leur exposition. On voit poindre ici et là des signes de défiance. Le gouvernement japonais a créé un fonds de 243,5 milliards de yens pour aider les entreprises japonaises à quitter la Chine. Bien que le montant soit faible (environ 3,5% du total estimé de l’investissement japonais en Chine), le signal et l’incitation sont clairs.

Aux États-Unis, démocrates et républicains ont déclaré vouloir freiner la montée en puissance de la Chine, et découpler l’économie américaine de la Chine est considérée comme un moyen d’y parvenir. Déjà des sociétés telles qu’Apple, Google et Microsoft ont récemment déplacé la production vers le Vietnam et la Thaïlande et envisagent de basculer vers l’Inde et le Mexique.

Enfin, le gouvernement chinois l’a bien compris, le paradigme qui émerge après la pandémie est bien celui d’une « démondialisation » dont l’une des conséquences pourrait être le « découplage » de la Chine au moins dans certains secteurs stratégiques.

A mesure que se creuse la rivalité sino-américaine, la tendance lourde pourrait à long terme conduire à la création de deux blocs commerciaux et technologiques concurrents. Le récent raidissement de Pékin contre Washington à l’occasion du rappel de la guerre de Corée ne plaide pas pour un apaisement dans un avenir prévisible.

Si l’hypothèse se vérifiait, elle modifierait le paysage mondial du commerce et de la technologie et aurait des implications considérables sur les investissements.

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Isabelle Weber note dans The Guardian qu’un réel découplage de la Chine supposerait la réorganisation complète d’une grande partie de la production mondiale.

Il est exact que la guerre commerciale a réduit de 4% la part de la Chine dans les chaînes d’approvisionnement mondiales en ordinateurs et tablettes - le secteur le plus touché. Pour autant, elle continue à produire 45% des exportations mondiales dans ce secteur et 54% de tous les téléphones dans le monde. Pour les meubles, les vêtements et les appareils électroménagers, les parts sont respectivement de 34%, 28% et 42%.

La suite de l’analyse est un rappel historique, en même temps qu’une mise en garde contre une aggravation de la fracture dont les symptômes politiques sont visibles. En Chine, après la mort de Mao, la politique de réforme progressive avait tenu à distance le choc économique, social et politique qui avait frappé l’URSS de plein fouet dans les années 1980 provoquant la chute du régime soviétique.

Notre analyse est qu’aujourd’hui les entêtements politiques qui renvoient en Chine à une forme de National Maoïsme exacerbé où les réformes politiques reculent, sont tels qu’ils pourraient provoquer une dangereuse secousse pour le régime. Mais, il serait vain de croire qu’un ébranlement de grande ampleur en Chine n’aurait aucune conséquence pour l’équilibre du monde.

En Chine même, des intellectuels mettent en garde contre les effets néfastes de la rivalité stratégique en cours. Économiste, ancien conseiller à la Banque centrale, Yu Yonding rappelle la vulnérabilité du pays dont la dépendance directe de la monnaie au Dollar pourrait mettre les banques et le système financier chinois très sévèrement en porte-à-faux.

C’est pourtant le moment que Xi Jinping choisit pour pousser les feux du nationalisme chinois anti-américain en commémorant avec faste et sur un mode très martial, le 70e anniversaire de l’engagement des volontaires chinois dans la guerre de Corée, le 19 octobre 1950.

Dans sa conclusion, isabelle Weber qui ne cache pas son inquiétude, formule l’espoir qu’un grand choc dans les relations américano-chinoises pourra être évité. Espérant un retour aux réalités et à la sagesse, elle exhorte les deux parties à la mesure. Il est urgent dit-elle, que « des deux côtés de la fracture », on s’applique à « imaginer des stratégies réalistes de réconciliation ».

Note(s) :

[1Peu après son passage à Shenzhen à la mi-octobre, où il était allé célébrer le 40e anniversaire de la création de la 1re Zone Économique Spéciale, établie par son père Xi Zhongxun, purgé par Mao en 1962, et dont il s’est abstenu de citer le nom, Xi Jinping a été à nouveau l’objet d’un éloge appuyé de sa personne par Li Xi, 李希, le n°1 du Parti à canton.

Membre du Bureau Politique, ce dernier, utilisant une nouvelle fois la métaphore si souvent employée dans les slogans pour, après Mao, glorifier Deng Xiaoping, a invité à « Brandir haut la bannière de la pensée de Xi Jinping de l’ère nouvelle du socialisme aux caractéristiques chinoises - (高举习近平新时代中国特色社会主义思想伟大旗帜 ».

Il s’agissait là d’un rappel des termes employés lors du 19e Congrès à l’automne 2017, affirmant la continuité de la prévalence sans partage du n°1 en vue du plenum du Comité Central de la fin octobre.

 

 

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