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›› Chronique

A Hong Kong, Pékin impose le patriotisme électoral et éteint la mèche démocratique allumée par Chris Patten

Le 8 mars, Carrie Lam la Gouverneure a approuvé le projet évoqué par Li Keqiang de soumettre toute candidature électorale ou même pour un poste de fonctionnaire à la condition d’allégeance patriotique à Pékin. Le pouvoir central nie que la mesure serait une manœuvre anti-démocratique et affirme qu’elle est destinée à protéger le statut de la R.A.S en tenant à distance les désordres. En arrière-plan, le parti craint depuis 2016, année de la formation du parti « localiste » Demosito portant l’idée d’une rupture avec le Continent, que la mouvance indépendantiste gagne du terrain à la faveur des « deux systèmes » et des libertés politiques qu’il autorise.

Déjà le 1er juillet 2017, en visite dans la R.A.S, un an après la création du mouvement, Xi Jinping s’inscrivant dans la droite ligne des mises en garde de Deng Xiaoping à Margaret Thatcher en 1984, avait prévenu : « Toute atteinte à la souveraineté et à la sécurité nationales, défiant le gouvernement central et l’autorité de la loi fondamentale, ou ayant pour but de mener, par le truchement de Hong Kong, des opérations d’infiltration ou de sabotage à l’intérieur du Continent, franchirait (« toucherait 触碰– chu peng - dans le texte chinois ») la limite extrême de ce qui est permis et ne sera pas accepté ».


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Le 4 mars, au premier jour de la réunion annuelle de l’ANP, le Premier Ministre qui, au passage, a mis en garde les éventuels trublions que sont les États démocratiques qu’il s’agissait d’une affaire intérieure, a révélé la teneur d’une réforme électorale du scrutin de désignation du gouverneur de Hong Kong et des députés du Legco.

L’essentiel reprend l’idée exprimée par l’appareil depuis l’apparition des tensions autour du projet d’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel selon laquelle la démocratie dans l’ancienne colonie britannique ne serait acceptable qu’à la condition que les candidats aient d’abord fait la preuve de leur patriotisme chinois.

Lire : Hong Kong : un suffrage universel aux « caractéristiques chinoises. ».

Dans la foulée plusieurs responsables politiques ont commenté la nouvelle. Le premier fut le vice-premier Ministre Han Zheng, n°7 du Comité permanent, en charge directe de la R.A.S. Le 6 mars, il niait que la réforme avait pour but d’éliminer les voix dissidentes, mais seulement de tenir à distance le désordre. Wang Chen, vice-président de l’ANP, renchérissait. La réforme était nécessaire pour combler les lacunes permettant les émeutes qui mettent en danger le schéma « Un pays deux systèmes » .

Le 9 mars, Yang Yirui, envoyé permanent du Waijiaobu à Hong Kong, qui s’exprimait devant les envoyés de 59 pays, confirmait l’intention : « Seuls des patriotes pourront gouverner la Région ». Il ajoutait que la réforme qui avait pour but de « protéger le statut de place commerciale de l’ancienne colonie », n’était critiquée que « par très peu de pays ».

L’allusion ciblait l’UE et les États-Unis qui joignirent leurs voix pour, après la loi sur la sécurité nationale, condamner « les attaques répétées de Pékin contre les institutions démocratiques de Hong Kong limitant les libertés fondamentales et le pluralisme politique. »

Alors qu’aucun texte officiel n’a encore été rendu public, on sait que le cœur de la réforme soumise à l’approbation des députés qui la voteront à la quasi-unanimité sans broncher, confèrera à la Commission électorale déjà très pro-Pékin le pouvoir de proposer ses propres candidats aux législatives et à la tête de la province. Pour résumer, seuls les « authentiques patriotes » seront qualifiés pour servir la R.A.S dans une fonction officielle y compris au Legco, le parlement local.

Plus encore, la Commission électorale dont les effectifs seraient portés de 1200 à 1500 aurait non seulement le pouvoir d’écrémer tous les candidats aux législatives, mais encore de nommer certains directement au Legco dont les effectifs passeront de 70 à 90 députés.

Pour Ian Chong, professeur de sciences politiques à l’université Nationale de Singapour, l’écrémage portera un coup fatal aux démocrates dont le succès aux élections locales du 24 novembre 2019 avait sérieusement inquiété Pékin. « La réforme » dit-il « a pour but d’éliminer les voix indésirables ».

Sur la cuisante défaite des pro-Pékin à l’automne 2019, voir le § « Scrutin local » de l’article : Hong Kong : bataille rangée, controverse juridique, souveraineté et droit des individus

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Répression.

La photo date du 22 décembre 2016, elle montre Leung Kwok-hung, 55 ans au centre, avec ses trois collègues députés, Nathan Law, 28 ans à gauche, aujourd’hui en exil, Lau Si Lai, 45 ans, à sa gauche et Edward Yiu, à droite, 57 ans, suivant leur prestation de serment volontairement bâclée au Legco après leur élection. L’année suivante, le tribunal avait annulé leur élection pour offense.

Deux autres députés élus Yao Wai-Ching 27 ans et Leung Sixtus Baggio 32 ans avaient également perdu leur siège pour avoir manqué de faire allégeance à Pékin et, au contraire, déclaré leur fidélité à la « Nation Hongkongaise ».

Notons que la mode de serments d’allégeance bâclés offensant Pékin avait été lancée en 2004 par Leung Kwok-hung, lui-même. Le 6 octobre 2004, élu des Nouveaux Territoires, il s’était présenté à la cérémonie de serment en levant le poing, demandant que Pékin s’excuse pour le massacre des étudiants le 4 juin 1989 après quoi il s’écria « Vive le peuple, Vive la démocratie ». Mais le plus remarquable est qu’à l’époque, - mais c’était 12 ans avant les activistes proto-indépendance de Démosito - il n’avait pas été inquiété. Selon un témoin député, la présidente du Legco Rita Fan, pourtant membre du Comité de l’ANP à Pékin semblait plus préoccupée par la tenue de Leung que par ses positions politiques.


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Alors que l’appareil met la dernière main à l’élimination du schéma « Un pays deux systèmes » dont il a, en 2019 et 2020 constaté qu’il portait le risque d’un déraillement politique insupportable vers une rupture avec le Continent, 47 activistes pro-démocratie (30 hommes et 8 femmes âgés de 23 à 64 ans) arrêtés en janvier ont, aux termes de la nouvelle loi sur la sécurité nationale, été accusés de subversion.

Pour l’instant libérés sous caution, ils risquent la prison à vie. Depuis le début des troubles une centaine d’activistes ont été incarcérés. Parmi eux Jimmy Lai 73 ans est le plus connu.

Arrêté une première en août 2020, puis libéré sous caution, il est à nouveau en prison depuis décembre. Cette fois, il est resté sous les verrous. Les autres démocrates connus sont le député aux cheveux Leung Kwok-hung, 65 ans et Benny Tai 57 ans, professeur de droit à l’Université de Hong Kong et Tous deux sont depuis longtemps dans le collimateur de la sécurité d’État chinoise.

Le premier connu par la police secrète de Pékin, est une figure insolite dans le paysage politique de la cité des affaires. Député du Legco depuis 2004, se disant trotskyste et portant des tricots à l’effigie de Che Gevara, il arbore une queue de cheval – on l’appelle « Long Hair » - qu’il promet de ne couper que quand le parti aura présenté ses excuses pour la répression sanglante de Tian An Men.

Dénonçant à la fois la répression de juin 1989, la cupidité capitaliste du régime de Pékin, la corruption des fonctionnaires et son action à Hong Kong, il est à l’origine d’un groupe baptisé « Action du 5 avril » en mémoire des manifestations qui eurent lieu sur le Continent, les 3, 4 et 5 avril 1976 lors du décès de Zhou Enlai.

A ce titre, près de vingt ans avant la rétrocession, mais pressentant que, sur le Continent, l’ouverture politique ne suivrait pas la libéralisation économique, il s’était associé à Hong Kong à une manifestation pour la libération de Wei Jingsheng. Déjà le régime colonial de Londres l’avait incarcéré pendant quelques semaines pour « manifestation illégale ».

Destruction des ferments démocratiques.

Arrêté le 28 février 2021 et accusé de conspiration en vue d’une subversion avec 46 autres activistes, Benny Tai risque une lourde peine de prison. L’appareil a réagi à l’organisation de primaires en juillet 2019, en amont des législatives du 6 septembre suivant. Alors que le scrutin réel avait été supprimé pour cause de pandémie, la simulation avait été une humiliation pour le mouvance pro-Pékin qui ne remporta que 58 sièges sur 488 contre 452 aux démocrates.


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Benny Tai fut le principal organisateur du mouvement « Occupy Central » en 2014 dont Pékin sait qu’il fut financièrement appuyé par le National Democratic Institute (NDI) centre de recherche directement lié au parti démocrate américain.

Dédiant son action à la promotion de la démocratie dans le monde, il est notamment connu depuis les révélations de Wikileaks pour avoir financé l’opposition à Hugo Chavez au Venezuela. Sur Occupy Central et les liens avec les États-Unis, lire : Hong Kong : Pékin se cabre.

Mais il y a pire. En plus de ses liens avec l’Amérique, Benny Tai, professeur de droit, est l’un des opposants à la Chine qui, à Hong Kong, porte avec le plus d’efficacité l’idée démocratique de la prévalence absolue des élections. En prévision des élections législatives, initialement prévues le 6 septembre 2019, mais annulées pour cause de pandémie, Benny Tai avait, les 11 et 12 juillet 2019 organisé des primaires dont les résultats ont sonné le tocsin pour l’appareil.

La simulation très suivie par le public donna 488 sièges sur 452 à la mouvance démocrate (92%) et seulement 58 à la mouvance pro-Pékin. Plus encore, parmi les élus on comptait nombre de jeunes activistes tentés par l’idée séparatiste dont l’idée est un insupportable chiffon rouge pour Pékin. Peu après, l’assemblée nationale pesa sur la Gouverneure Carrie Lam pour leur interdire de se présenter aux élections au prétexte de sédition.

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Un quart de siècle après la rétrocession, le schéma « Un pays deux systèmes » imaginé par Deng Xiaoping pour assurer un retour apaisé de la colonie britannique dans le giron chinois après un siècle et-demi de règle coloniale pratiquement immuable durant laquelle, rappelons-le, les Hongkongais n’eurent jamais la parole, est mort. L’opposition démocratique dont les figures les plus actives sont accusées de sédition, est soit exilée soit en prison.

Deng Xiaoping l’avait rappelé à Margaret Thatcher en préparant les accords de la rétrocession signés en 1984, la souveraineté, aujourd’hui au cœur des « caractéristiques chinoises » de Xi Jinping, est la priorité absolue du régime.

Il avait notamment prévenu que si, au cours des cinquante années des « Deux systèmes », de 1997 à 2047, la rétrocession de la R.A.S à la Chine était menacée, aucune considération, qu’il s’agisse de l’environnement des affaires ou de la réputation internationale de la Chine, ne prendrait le pas sur la détermination de Pékin à affirmer sa souveraineté sur la R.A.S.

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Réminiscences historiques et tensions avec Londres.

La peinture chinoise exposée au musée de la guerre de l’opium à Donguan, montre une séance de destruction de stock d’opium par les autorités chinoises à Humen, près de Donguan dans la province de Canton. Après que la Chine ait déclaré une guerre à la drogue en 1839, confisquant bien plus de 1000 tonnes d’opium à des revendeurs - principalement britanniques - à Canton (Guangzhou moderne), les cartels firent pression sur Londres pour exiger de Pékin le remboursement de la valeur des stocks détruits. Après le refus impérial, les Anglais dépêchèrent une escadre de navires qui triompha facilement des jonques chinoises. Il s’en suivit des exactions des troupes britanniques contre les populations civiles de la province de Canton. Une crise politique menaça le gouvernement de Londres. En Chine, la guerre de l’opium est toujours considérée comme le début d’un siècle d’humiliations par les Occidentaux.


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Tout juste sous la surface de ces développements ayant enseveli la démocratie sous le souverainisme chinois, a resurgi l’ancestrale rancœur entre Pékin et Londres. Xi Jinping et les Chinois n’ont pas oublié que le territoire fut arraché à la dynastie Qing malade à la faveur des victoires militaires et des « traités inégaux » de 1848 et 1860, stigmates des défaites des « guerres de l’opium ».

Officiellement déclarées au prétexte de forcer la Chine à commercer librement, les guerres furent en réalité déclenchées pour pérenniser en Chine le vaste trafic de drogue clandestin développé depuis Calcutta par les marchands anglais à partir de la fin du XVIIIe siècle. Destinée à redresser les comptes déficitaires de la Compagnie Britannique des Indes Orientales l’insistance britannique, déboucha sur d’irrémédiable tensions et un conflit.

La dispute qui couvait depuis longtemps, prit un tour incandescent le 3 juin 1839 quand l’Empereur Xuanzong 8e souverain de la dynastie Qing piqué au vif défia la couronne britannique en faisant saisir et brûler à Canton 11 tonnes d’opium par son envoyé Lin Zexu arrivé dans la métropole du sud trois mois avant.

Les tensions entre Londres et Pékin se sont récemment exacerbées en dépit des efforts déployés il y a cinq ans par David Cameron (lire : Lune de miel entre Londres et Pékin. Le faste monarchique au service du pragmatisme). Depuis cette période, les relations se sont aigries.

Après le rejet par Londres de la candidature Huawei pour ses infrastructures de la 5G, Pékin menace les Britanniques de représailles sur son marché intérieur ; simultanément, effet collatéral de la querelle ciblant directement les intérêts d’EDF, l’opposition travailliste dénonce les « bombes à retardement » des projets nucléaires franco-chinois en critiquant la part excessive des investissements chinois dans des projets stratégiques.

Par-dessus tout, Pékin ne pardonne pas à Londres dont l’histoire dans la colonie n’avait laissé aucune trace politique libérale, de lui avoir malgré tout légué en héritage par le truchement du dernier gouverneur Chris Patten, le ferment démocratique de la promesse de l’élection du gouverneur au suffrage universel.

Il est exact que la règle britannique avait haussé la colonie de son statut accessoire de commerce d’entrepôt en 1945 à celui de puissante place financière et de plus riche des quatre dragons asiatiques, dont la population est une des plus éduquées d’Asie.

En revanche, Pékin n’ignore pas que jusqu’en 1997, jamais la Couronne britannique n’avait cédé une part de sa souveraineté au peuple de Hong Kong.

C’est pourquoi l’appareil ne décolère pas que les activistes démocrates trouvent refuge à Londres alors même que certains « localistes » comme Nathan Law, symbole brûlant de la révolte des jeunes depuis 2019 réfugié au Royaume Uni, est un des fondateurs du mouvement « Demosito ». Aujourd’hui dissout par Pékin, il était le symbole porteur d’une pensée de rupture avec le Continent.

Restés en Chine, ses camarades « localistes » Joshua Wong et Agnes Chow ont eu moins de chance. En décembre 2020, ils ont été respectivement condamnés à 13 et 10 mois de prison ferme pour organisation de regroupements illégaux.

Enfin, il reste à prouver qu’en éliminant la mouvance démocrate au prétexte qu’elle ne serait pas « patriote », le Parti parviendra, comme il le dit, à tenir à distance les désordres. En favorisant clairement et sans nuance l’accès au pouvoir du parti pro-Pékin dont l’audience dans la R.A.S s’est affaiblie, il crée au contraire les conditions d’une opposition souterraine.

 

 

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