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Le G7 et l’OTAN ciblent la Chine qui se crispe. Quelques dessous de cartes

A la mi-juin, le G7 et l’OTAN ont sévèrement critiqué la Chine et la proximité entre Moscou et Pékin. En Europe, sous la surface, persiste un double inconfort. D’abord à l’égard du retour du prosélytisme américain qui tend à faire prévaloir ses intérêts sous couvert de l’Alliance ; ensuite contre la systématique diabolisation de la Russie par Washington.


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Juste avant que les présidents américain et russe se rencontrent à Genève en territoire neutre comme au temps de la guerre froide, coup sur coup, les 13 et 14 juin, le G7 réuni en Grande Bretagne et l’OTAN à Bruxelles ont désigné la Chine comme une menace.

En arrière-plan persistait l’inquiétude de la proximité stratégique Moscou – Pékin, tous deux exclus des réunions comme par un rideau virtuel en dépit de l’étroite interpénétration des économies et des échanges.
Le 13 juin à Carbis Bay, en Cornouailles, les membres du G7 [1] ont, par une des plus fermes déclarations jamais exprimées par le groupe, directement ciblé la Chine.

Pékin est à la fois accusé d’avoir bloqué l’accès de Taïwan à l’OMS [2] et critiqué pour ses atteintes aux libertés et aux droits des individus à Hong Kong et au Xinjiang. On lui reproche aussi d’user de sa puissance économique et de l’attractivité de son marché pour exercer des pressions politiques sur ses partenaires commerciaux.

Nouvelle stratégie de riposte à la Chine, les « Sept » ont évoqué « une alternative verte » de portée globale pour faire pièce à la stratégie d’influence des « Nouvelles routes de la soie ». Surtout, chiffon rouge d’une extrême sensibilité pour la Direction politique chinoise, ils ont ajouté un nouvel élan aux soupçons sur l’origine accidentelle de la pandémie à Wuhan en réclamant, eux aussi, une enquête indépendante. Lire : Retour sur la troublante psychose de l’origine fabriquée de la pandémie.

Quant à l’OTAN, réunie à Bruxelles le 14 juin, sa position à l’égard de la Chine, de plus en plus ferme, n’avait pas, du fait de la difficulté à trouver un langage commun aux trente membres, la même virulence que celle du G7. Le meilleur exemple est que la question de Taïwan pourtant au cœur des soucis du Pentagone n’a pas été évoquée dans la déclaration commune.

L’Alliance a néanmoins désigné la Chine comme « un défi systémique à l’ordre international fondé sur le droit » et s’est dit préoccupée par « l’extension de l’arsenal nucléaire chinois », par le caractère « opaque de la modernisation militaire ainsi que par les opérations de désinformation et la participation de l’armée chinoise aux exercices avec la Russie dans la zone euro-atlantique ».

La conclusion du passage dédié à la Chine appelle Pékin à « respecter ses engagements internationaux et à agir de manière responsable dans le système international, y compris dans les domaines spatial, cyber et maritime, conformément à son rôle de grande puissance. »

Ces accusations accompagnent ce que Joe Biden a, dans une allocution du 9 juin aux aviateurs américains de la base de Mildenhall au Royaume Uni, appelé le « retour de l’Amérique à la tête des démocraties de la planète, pour affronter les défis les plus difficiles. »

Par ce positionnement « démocratique », le président américain lançait clairement un défi à la puissance globale chinoise de plus en plus autocrate, agressive en mer de Chine du sud, menaçante à l’égard de Taïwan, harcelant les démocrates à Hong Kong et les musulmans Ouïghours au Xinjiang.

Les ambiguïtés du « phare » mondial de la démocratie.

Il est vrai que l’Allemagne reste un pilier de l’Alliance atlantique. Par la force des choses, elle n’a pas oublié les leçons de Bismarck qui préconisait de ménager la Russie.


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Alors que Xi Jinping s’apprête à célébrer le 100e anniversaire du parti, le 1er juillet prochain, l’appareil mis au défi par Biden, est face à une exigence contradictoire. Alors que le fond de la pensée stratégique de Pékin est, depuis Kissinger de ménager l’Amérique, aujourd’hui lancé sur sa trajectoire vertueuse de renaissance de la Chine à l’aune de ses « caractéristiques » dont l’ADN est précisément anti-démocratique, il est tenté de hisser haut le flambeau nationaliste porteur de tensions avec l’Occident.

Dans ce contexte, la première réaction de la machine politique est, comme celle de Moscou, de réfuter toutes les critiques dont Pékin souligne qu’elles touchent aux questions souveraines de politique intérieure.

Plus largement, le « retour de l’Amérique » ouvre sur une collection de contradictions et non-dits rarement évoqués par les commentateurs. Les premiers sont américains et euro-atlantiques. Washington ne semble pas voir qu’en ciblant simultanément Pékin et Moscou dans le sillage des stratégie prosélytes pro-démocratie de l’OTAN aux portes de la Russie en Europe et sur le glacis commun aux deux en Asie Centrale, il renforce précisément l’alliance sino-russe qu’il dénonce.

En Europe, chez certains, la méfiance à l’égard du zèle moralisateur de l’Amérique rejoint parfois les critiques chinoises interrogeant sur le bien-fondé des leçons de l’Amérique dont la situation interne en matière des droits est tout sauf exemplaire.

Surtout, les récentes sanctions aujourd’hui levées, infligées par la Maison Blanche aux compagnies allemandes et européennes impliquées dans la construction du gazoduc « Nord Stream II » ont laissé des traces. Elles nourrissent une défiance qui, sous la surface, affaiblissent le lien transatlantique.

Lire : Washington lâche la bride à Nord Stream 2. La Chine en ligne de mire.

Dans cette vidéo édifiante Frank Kracht, maire de Sassnitz, base logistique de la construction du gazoduc en Poméranie occidentale, exhibe une lettre de menaces signée de trois sénateurs américains dont Ted Cruz, représentant le Texas, ancien candidat républicain à la Maison Blanche, battu par D. Trump aux primaires.

Chose inouïe, la lettre menaçait de « détruire » économiquement Sassnitz.
« Extrêmement désagréable » relève Frank Kracht, « quand la sommation vient d’un pays supposé être notre allié. »

En arrière-plan, la vidéo rappelle une sagesse du « vieux Bismarck ». Plus de trente ans après la chute du mur, au-delà des angoisses de l’ancienne menace soviétique, elle est le fond de pensée de nombreux habitants des rives allemandes de la Baltique : « Une Europe forte et une Allemagne forte ne peuvent fonctionner qu’en harmonie avec la Russie » [3]. Ces nuances qui éloignent les perceptions de celles de la guerre froide, semblent avoir échappé à la Maison Blanche.

En tournant le regard vers les faces cachées de la situation chinoise dont les entrailles sont d’autant plus mal connues que les élites politiques rompues au secret de l’appareil ne s’épanchent pas dans les médias, on perçoit des contradictions tout aussi étonnantes.

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Dissonances chinoises.

Les temps et les rapports de forces ont changé. Quand Deng Xiaoping, en haut avec le président Carter en janvier 1979 à Washington, recherchait la caution de Washington, 43 ans plus tard, Xi Jinping relève le défi de l’Amérique. Ce faisant, il tourne le dos à l’héritage pragmatique du « petit timonier » qui recommandait la prudence et la modestie stratégiques.


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Après plusieurs années d’une affirmation de puissance sans mesure, Xi Jinping vient de prêcher la mise en veilleuse de la stratégie « des loups guerriers » pour apaiser les tensions avec l’Ouest et rendre la Chine « aimable et respectable » (lire : Xi Jinping met en scène une très aléatoire volte-face stratégique. Elle n’est pas sans risques.).

En arrière-plan resurgit la pensée pragmatique héritée de Deng Xiaoping, que les investissements étrangers, la coopération technologique et les marchés des pays du G7, notamment ceux d’Europe et des États-Unis, principales destinations des exportations chinoises, sont parmi les plus efficaces vecteurs du développement, de la création d’emplois et de l’innovation.

La prise de conscience vient-elle trop tard ?

En tous cas, Xi Jinping semble comprendre que la célébration du 100e anniversaire du Parti au milieu de fortes tensions avec l’Occident anticipées par le pragmatisme visionnaire de Deng, pourrait traduire un échec en même temps qu’elle porterait un potentiel d’accident stratégique.

Pour l’instant, face à ce que Pékin perçoit comme une très injuste agression publique des pays occidentaux, du Japon et de la plus formidable alliance militaire des temps modernes, l’appel à l’apaisement de Xi Jinping est en tous cas resté lettre morte.

La rémanence nationaliste, obstacle au pragmatisme stratégique.

Le puissant nationaliste attisé par Xi Jinping, souvent en référence aux humiliations infligées à la Chine au XIXe siècle, est aujourd’hui un obstacle interne à plus de pragmatisme en politique étrangère.


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Impossible à négocier en interne avec une opinion publique au nationalisme échauffé par la propagande et le « rêve de renaissance », l’appel à la mesure diplomatique et à la détente a été submergé par les réflexes de riposte du tac au tac et, dans le droit fil du discours de Yang Jiechi à Anchorage qui affirmait avec insistances son déni que l’Amérique serait qualifiée pour faire la leçon à la Chine. « 美国没资格居高临下同中国说话 (lire le § : « La violence verbale des échanges publics » de notre article Il y a cinquante ans, le rêve d’Henry Kissinger).

La volonté de riposte s’est d’abord exprimée légalement, par l’adoption à l’ANP, le 10 juin, d’une loi permettant de réprimer les « personnes ou entreprises » ayant adhéré ou facilité l’application de sanctions à des personnes ou des sociétés chinoises. La panoplie des mesures punitives s’appliquant aussi aux familles, comprend le refus des visas, l’expulsion, éventuellement la prison et la confiscation de biens.

Le 15 juin, peu après la déclaration du G7 ciblant la Chine en appelant à la « stabilité dans le détroit de Taïwan », 28 appareils de l’armée de l’air chinoise, incluant, selon Taipei, « des chasseurs de combat et des bombardiers à capacité nucléaire », ont pénétré à l’intérieur de la zone d’identification de défense aérienne de l’Île.

Lors d’une conférence de presse à Pékin, Ma Xiaoguang, porte-parole du bureau des affaires taïwanaises, rejetait la faute sur l’actuelle direction de politique du DPP qui, dit-il « agissait en connivence avec des pays étrangers en vue d’obtenir un indépendance formelle ».

En même temps, les ambassadeurs chinois en Grande Bretagne et auprès de l’UE, ripostaient avec véhémence aux déclarations du G7 et de l’OTAN. Le 14 juin l’ambassade à Londres accusait les « Sept » d’interférer dans les affaires intérieures chinoises par « des mensonges, des rumeurs et des accusations sans fondement. »

Le lendemain, depuis son ambassade à Bruxelles, Pékin accusait l’OTAN d’exagérer la menace et de calomnier la Chine.

La longue prise de position, qui passait sous silence la puissante augmentation des capacités offensives classiques ou nucléaires de l’APL, rappelait, non sans mauvaise foi, que la politique de défense chinoise était par essence « défensive, 防御政策, justifiée, 正当, raisonnable 合理, ouverte 公开et transparente 透明 ».

Il ajoutait cependant « Nous ne poserons de défi systématique à personne, 我们不会对谁形成‘系统性挑战, mais si quelqu’un veut nous défier, nous ne resterons pas indifférents. 但如果谁要对我们进行‘系统性挑战’, 我们不会无动于衷. »

Mais la plus claire contradiction à l’injonction d’apaisement de Xi Jinping qui recommandait à ses diplomates de tenter le difficile grand écart entre l’exigence de « faire respecter » la Chine, tout en restant « aimable », vint de l’ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye.

En France, le moins diplomate des ambassadeurs chinois.

Lu Shaye coutumier des provocations sans nuance éloignant son style des « rondeurs » diplomatiques. Prenant le contrepied des injonctions à l’apaisement international récemment prônées par Xi Jinping il confirme la pertinence de la diplomatie du « Loup guerrier » contre ce qu’il appelle les agressions de l’Occident.


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Interprétant à sa manière la recommandation de Deng Xiaoping, oubliant les pressions militaires de Pékin en mer de Chine du Sud et dans le détroit de Taïwan, passant sous silence le harcèlement des démocrates à Hong Kong et des Musulmans au Xinjiang, à l’origine des défiances anti-chinoises du G7 et de l’OTAN, Lu Shaye ambassadeur de Chine en France, a, le 17 juin, vertement fait l’apologie d’une diplomatie agressive, en répondant au site d’information en ligne Guancha 观察 网.

En substance : « L’Occident a lancé une guerre d‘opinion contre nous. Comment ne pas riposter ? » (…) « Dans le passé la Chine avait gardé un profil bas. Aujourd’hui, sa force et son statut sont tels que la pression croissante contre nous a suscité son besoin de réagir. »

Il ajouta que la conjonction de ces facteurs – augmentation de la puissance chinoise et agression de l’Ouest - avait fait que Pékin s’était, par la force des choses, détourné des conseils de Deng Xiaoping « 韬光养晦 - cachez votre éclat (de puissance) cultivez l’ombre » -.

Au demeurant dit-il, le rappel du conseil de Deng, oublie sa deuxième partie « 有所作为 you suo zuo wei, » faisant référence à l’intention de « faire la différence (par la puissance) ». Disant cela, LU Shaye passe sous silence que, selon Deng, la modestie discrète est précisément la condition d’une suprématie globale que l’actuelle direction politique, brûlant les étapes avec agressivité, affiche peut-être prématurément.

Quoi qu’il en soit, dit-il à contre-courant de Xi Jinping, la « diplomatie offensive du “loup guerrier“ est une riposte justifiée aux critiques de l’Occident. C’est notre nouveau style diplomatique. Le monde devra s’y habituer. »

Note(s) :

[1Allemagne, Canada, États-Unis, France, l’Italie, Japon, Royaume-Uni + l’Union européenne, rejoints au Royaume Uni par quatre autres pays démocratiques, dont l’Afrique du Sud et trois autres de la zone du Pacifique occidental - Corée du Sud, Inde et Australie -.

[2La déclaration du G7 a consacré un paragraphe entier à la « stabilité dans le détroit de Taïwan » et dans les mers adjacentes que la Chine réclame comme son domaine souverain. C’était la première fois que les « Sept » faisaient mention de ces points chauds du Pacifique occidental dans un de leurs communiqués.

Les termes, sans équivoque, s’opposaient « à toute tentative unilatérale de la Chine de modifier le statuquo dans le Détroit. » Ce n’est pas fini. Au congrès des États-Unis, un décret « pro-Taïwan » est en gestation dont le but est de durcir la position de Washington face aux pressions chinoises pour tenir à distance une agression militaire non provoquée par une déclaration d’indépendance.

Alors que l’administration Biden dit ne pas avoir tourné le dos à la « politique d’un seule Chine », elle n’a pas non plus mis fin au rapprochement informel avec l’Île initié par D. Trump.

Selon le démocrate Ami Bera, député de Californie, qui travaille avec le républicain Steve Chabot, député de l’Ohio, « il s’agit d’empêcher que Pékin se méprenne sur la signification de la reconnaissance de la “politique d’une seule Chine“ qui au pire pourrait laisser libre cours à une agression militaire.

[3Dans son livre, « La politique russe de Bismarck et l’unification allemande : mythe fondateur et réalités politiques » Presses Universitaires de Strasbourg, 2010, Stéphanie Burgaud montre que la Prusse de Bismarck a pu réaliser l’unité allemande grâce à la neutralité bienveillante de la Russie dans les guerres successives de 1860.

 

 

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