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« Un complot contre la Chine ? Comment Pékin voit le nouveau consensus de Washington ». Par Wang Jisi

Wang Jisi (王缉思), 73 ans, ancien responsable des affaires américaines à l’Académie des Sciences Sociales, est aujourd’hui le doyen de l’Institut des Relations internationales à l’Université de Pékin. Chercheur respecté, Wang fut aussi professeur associé à l’Université de Princeton de 2010 à 2011. En dépit de la contrainte politique exercée par le régime, qui lui imposent quelques litotes, ses travaux sont remarquablement équilibrés.


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A propos de la rivalité stratégique Chine – États-Unis, s’il est une réflexion qui mérite attention, venant du cœur même de l’appareil, c’est celle de Wang Jisi, 王缉思 publiée par « Foreign Affairs » de juillet.

Elle est intitulée « Un complot contre la Chine ? Comment Pékin voit le nouveau consensus de Washington ».

Wang Jisi n’est pas le premier venu. Au début des années 2000, il était l’expert des relations avec les États-Unis à l’Académie des Sciences Sociales, le plus puissant centre de recherche de Chine. Le plus indépendant aussi que l’appareil s’est toujours appliqué à mettre aux normes, sans jamais y parvenir complètement. De ses entrailles sont issus nombres d’intellectuels dissidents célèbres.

L’Académie a en effet une histoire heurtée marquée par des purges politiques déclenchées contre des chercheurs trop critiques et trop extravertis.

L’une des plus sévères mise aux normes eut lieu en 1989, suite à la répression de Tian An Men, après que l’un des anciens directeurs de l’Institut d’Études Politiques de l’Académie, Yan Jiaqi, devenu le Conseiller du n°1 réformiste Zhao Ziyang ait rejoint la dissidence avec Bao Zunxi (aujourd’hui décédé) alors chercheur à l’Institut d’histoire de l’Académie.

Aujourd’hui, sous couvert d’efficacité, le parti poursuit son harcèlement contre la recherche académique indépendante. Lire : Feu sur les « excroissances méningées du Parti » et reprise en main idéologique.

Mais en dépit du temps qui passe, des relèves et des mutations, malgré l’alignement des Présidents choisis pour leur obédience, l’esprit critique fermente toujours dans les entrailles de l’Académie, comme si elle abritait une âme réfractaire indépendante de la machine politique.

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Depuis vingt ans, Wang Jisi navigue habilement entre la quête d’objectivité académique et la contrainte politique imposée par l’appareil.

Au début des années 2000, il mettait déjà en garde contre les risques d’un conflit avec l’Amérique si Pékin se mettait en tête de rivaliser avec Washington en termes de puissance globale. A contre-courant de la primauté sans réserve accordée à la croissance économique, il ajoutait même que, compte tenu de la démographie, il serait dangereux pour l’équilibre global, que la consommation interne chinoise se développe au même niveau qu’aux États-Unis.

Aujourd’hui, intellectuel respecté, à la tête de l’Institut d’Études Internationales de l’Université de Pékin, il revient dans Foreign Affairs sur la rivalité tous azimuts entre la Chine et les États-Unis dont il estime qu’elle sera à la fois plus durable, plus vaste et plus intense que toute autre compétition internationale de l’histoire moderne, y compris la guerre froide.

Contraint par sa fonction officielle à n’aborder que de manière générale et par le truchement de litotes les questions ultra-sensibles de Taïwan et des prétentions territoriales de Pékin en mer de Chine du sud, Wang n’en explore pas moins le sujet par une analyse remarquable d’équilibre.

L’article commence par l’exposé des causes et les manifestations de la défiance enracinées dans les perceptions réciproques des intentions de l’autre.

Aux États-Unis domine l’idée que le consensus occidental fustigeant « la menace chinoise » ayant conduit à durcir une riposte en voie de coordination face à Pékin, est né du regain d’agressivité chinoise sur la scène internationale.

En Chine, en revanche, où personne n’a oublié les humiliations infligées au pays au XIXe siècle par l’Occident, la Russie et le Japon, la crainte qui perdure est que le prosélytisme des États-Unis – héritiers et symbole de l’Occident – est une menace pour la sécurité nationale et la stabilité politique interne de la Chine.

Quand les Américains blâment l’agressivité de Pékin, les Chinois estiment que ce sont les États-Unis qui, depuis de longues années, tentent d’affaiblir le pouvoir du Parti en interférant sans mesure dans les affaires internes du pays.

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Malentendus, ingérences et exigence de « respect mutuel »

Le 18 mars à Anchorage en Alaska, Yang Jiechi, n°16 du régime 71 ans, membre du Bureau Politique, ancien ambassadeur à Washington, aujourd’hui en charge des Affaires stratégiques, avait vertement nié à l’Amérique le droit de s’immiscer dans les affaires intérieures de la Chine et de lui faire leçon.


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Ayant exploré les visions que chacun se fait de l’autre et de ses responsabilités dans la crise actuelle, Wang expose son idée maîtresse, condition d’un retour au calme. Pour aller à l’essentiel, l’apaisement reposerait sur le respect par chacun des plates-bandes de l’autre.

Washington doit cesser ses intrusions dans la souveraineté chinoise. Et Pékin doit veiller à ne pas donner le sentiment que sa trajectoire vise à supplanter la position de leader global revendiqué par Washington, dont, au passage, il rappelle que la Chine a tiré profit depuis la fin des années 70.

Wang avance ces idées tout en exposant la complexité d’une situation où l’imbrication des relations commerciales et l’empreinte globale de la Chine éloignent l’actuel rapport des forces du schéma de la guerre froide où les interactions étaient faibles.

Plus encore, alors que le PIB de la Chine, devenue la première destination de l’investissement global, a atteint 71% de celui des États-Unis et que le modèle démocratique américain affaibli par de très sérieuses tensions sociales et raciales sur un fond violent où persistent la pauvreté et les risques d’instabilité, la jeune génération chinoise est saisie par un sentiment de confiance parfois exacerbé en triomphalisme.

Alors qu’en arrière-plan fermente toujours la vieille crainte chinoise que l’Ouest tente de déstabiliser le régime, l’idée s’est progressivement installée dans les esprits que l’heure du retour de puissance globale du « Vieil Empire » avait sonné. Dans ce contexte, beaucoup en Chine imaginent que la riposte américaine à l’augmentation de l’empreinte globale de Pékin est uniquement motivée par la jalousie et la crainte du déclassement.

En réalité, suggère Wang à demi-mots, le raidissement occidental se nourrit d’abord de l’agacement que la Chine tente, à ses conditions, une incursion sur des plates-bandes internationales dont elle cherche à modifier les règles. Au passage, il met en garde contre le brouillage négatif de l’image globale de la Chine qui, récemment, a alerté le n°1 Xi Jinping lui-même.

Quant aux crispations du régime chinois, Wang en énumère les jalons et les causes, toutes liées à ce que le régime ressent comme d’insupportables ingérences visant à ébranler son magistère.

Spéculant sur l’action en sous-main d’une « main noire », Pékin dénonce l’insistance avec laquelle les médias occidentaux ont couvert les événements de Tiananmen en 1989, ponctués de sanctions ; ou encore la publicité donnée à la répression contre Falun Gong ; en 2008, l’élite politique du parti avait même considéré que les émeutes au Tibet n’étaient rien d’autre que la conséquence de l’appui américain au Dalai Lama et aux dissidents en exil.

Dans le même ordre idée, pour l’appareil, l’attribution en 2010 du prix Nobel à Liu Xiaobo, intellectuel dissident proche de Washington, était une manœuvre du Congrès des États-Unis. Récemment, les critiques occidentales à propos du traitement des Ouïghour au Xinjiang ont réveillé les suspicions chinoises que les violentes émeutes de 2009 avaient été organisées de l’extérieur par des activistes Ouïghour exilés aux États-Unis.

Quand en mars dernier, l’administration Biden a qualifié la politique chinoise dans l’ancien Turkestan oriental de « génocide » tout en sanctionnant des officiels chinois, le représentant de Pékin à l’ONU a repris l’accusation que l’Occident « fabriquait des mensonges pour créer le désordre en Chine et freiner sa montée en puissance ».

La vision chinoise de la situation à Taïwan et des tumultes à Hong Kong est tout aussi ancrée dans la certitude qu’ils sont manipulés par Washington dont les relais dans la R.A.S et dans l’Île attisent les ressentiments envers Pékin.

Sur la question de Taïwan dont pour la première fois la présidente a été invité à la cérémonie d’investiture du Président américain, le 20 janvier dernier, Wang note une tendance au rapprochement Taipei - Washington rehaussant le statut international de l’Île qui, pour Pékin, approche d’une très sensible ligne rouge.

L’évolution conforte les élites chinoises dans l’idée que Washington est et restera le principal obstacle à la réunification que le régime voit comme un l’épilogue nécessaire à la guerre civile avec Tchang Kai-chek et un des marqueurs essentiels du retour de la puissance chinoise.

Mais, dit Wang, la puissance et l’audience interne du parti est telle que l’idée d’une déstabilisation du régime par une manipulation politique fomentée de l’extérieur est un leurre.

D’où la conclusion de l’analyse : « pour éviter un dérapage vers un conflit ouvert à Washington et à Pékin, les élites doivent accepter deux réalités fondamentales. »

L’exigence de lucidité pragmatique.

Pour Wang Jisi, le retour à l’apaisement passe par la reconnaissance du rôle global des États-Unis, en dépit des frustrations causées par le magistère américain.

Il est aussi tributaire d’un effort de Washington pour cesser ses ingérences dans les affaires internes de Pékin. Vues par les élites chinoises à la fois comme un effort pour déstabiliser le magistère du parti et l’expression d’une aigreur face à la montée en puissance de la Chine, les intrusions américaines sont le principal carburant du raidissement chinois.


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« La première est que la popularité du Parti à l’intérieur – et, NDLR, le contrôle qu’il exerce sur le pays – sont tels que son pouvoir est inébranlable » (…)

« En dépit des dysfonctionnements et des déconvenues internes allant du ralentissement de l’économie aux faiblesses des couvertures sociales, en passant par le vieillissement de la population, dans un avenir prévisible, l’emprise politique du Parti restera incontestée. » Plus encore « les tentations extérieures pour l’affaiblir resteront vaines et pourraient même, en retour, aggraver le sentiment anti-occidental »

La seconde réalité incontournable est qu’en dépit de leurs tensions internes, les États-Unis resteront le plus efficace acteur de l’ordre global. Leur puissance se nourrit de la diversité, de la capacité d’innovation et de la capacité de résilience de la société civile.

Il ajoute – ce qui sonne comme mise en garde au régime – « de nombreux pays pourraient être frustrés par l’hypocrisie, le dysfonctionnement et le leadership vacillant de Washington, mais peu souhaitent sincèrement voir les États-Unis quitter leur région et laisser derrière eux un vide de pouvoir. » (…)

Compte tenu de ces réalités, Wang ramène les choses à l’essentiel, condition du retour à un modus-vivendi apaisé « Les deux pays devraient se conformer à ce que les Chinois appellent depuis longtemps une approche par le “respect mutuel“ ».

« Washington devrait respecter l’ordre interne de Pékin ayant extrait des centaines de millions de personnes de la pauvreté et apporté la stabilité au plus grand pays du monde ».

En même temps, ciblant directement l’hubris de puissance globale de l’actuelle direction chinoise, il ajoute : « Pékin devrait respecter le rôle positif de Washington dans l’ordre international existant, qui a contribué à promouvoir la croissance économique et le progrès technologique, ayant en fait, grandement profité à la Chine. »

 

 

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