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›› Editorial

La gloire du Parti et de Xi Jinping

Près de dix ans après l’avènement de Xi Jinping, le Parti apparaît plus solide et parfaitement en contrôle de tous les segments de la vie du pays. Depuis les affaires publiques, à la société civile, en passant par le monde académique, l’armée, la société, l’économie, y compris le secteur privé.

David Shambaugh estime que nombre des vulnérabilités de l’appareil ont été au moins en partie corrigées. C’est le cas de la corruption endémique, des oppositions internes au Bureau Politique et à la CMC, de l’apathie des cellules locales, de la perte d’énergie idéologique et du relâchement de la discipline.

Pour autant, l’excès de normalisation privant le pays de toute respiration politique porte en lui-même le risque d’une nécrose de l’appareil, de tensions internes et d’un cafouillage de l’esprit d’innovation indispensable à la modernisation. A l’extérieur, les échauffements autour du nationalisme revanchard ne préjuge pas de l’avenir d’une puissance confiante et sereine comme élément de stabilisation d’un monde traversé par nombre de tensions.


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Le 1er juillet dernier, sur la place Tiananmen, le Parti a solennellement célébré le 100e anniversaire de sa création dans la concession française de Shanghai, le 1er juillet 1921.

Parfaitement orchestrée autour d’un large tapis rouge qui reliait la porte sud de la cité interdite au monument des héros du peuple, la cérémonie empreinte d’un fervent recueillement s’est déroulée au milieu de 70 000 spectateurs rangés en vastes carrés d’où s’élevèrent des chants patriotiques interprétés par de jeunes choristes hommes et femmes en tuniques pastel.

A quelques dizaines de mètres de la stèle des héros, un arceau rouge portait l’immense emblème doré de la faucille et du marteau. Tranchant avec le rouge du tapis emprunté par la garde d’honneur des trois armées lors de la cérémonie aux couleurs, dont le pas était rythmé par les cent coups de canon tirés par une batterie de 56 obusiers, le symbole communiste géant affichait avec orgueil la vitalité d’un idéal dont nombreux avaient anticipé qu’il ne résisterait pas à l’ouverture socio-économique du régime.

Au cours de la cérémonie qui s’est terminée par un lâcher de 100 000 pigeons symboles de paix, la place a été survolée par 71 aéronefs militaires dont 15 chasseurs de combat furtifs J-20 jamais observés en aussi grand nombre, suivis d’une dizaine de chasseurs J-10 multi-rôles, d’une trentaine d’hélicoptères d’attaque Z-10 et Z-19 et du tout nouvel hélicoptère de transport lourd Z-8L.

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Mais le très remarquable point d’orgue de la cérémonie du 1er juillet fut le discours du secrétaire général du Parti Xi Jinping. Depuis le balcon de la cité interdite d’où Mao déclara solennellement la naissance de la République populaire, il y a 72 ans, le 1er octobre 1949, la narration épique du n°1 présenta une histoire remarquablement étudiée par la propagande d l’appareil.

Ses racines lointaines plongeaient dans l’échec du mouvement réformiste de Kang Youwei (1898) et les violents soulèvements populaires de la fin du système dynastique, depuis les Taiping à la révolution de 1911 en passant par le mouvement des Boxers de résistance à l’humiliation infligée au pays par les puissances occidentales et le Japon.

Une vue cavalière édifiante de l’histoire du Parti.

Remontant à la guerre de l’opium et aux traités inégaux, Xi Jinping a tracé un lien symbolique entre les violentes révoltes de la fin des Qing, la révolution de 1911 et la naissance du Parti dix ans plus tard. Il a lié son histoire à l’émancipation du peuple et à la fin de ses souffrances infligées à la fois par le système dynastique semi-féodal et l’occupation du pays par les puissances étrangères. Enfin, il a répété que le Parti était l’indispensable ferment de l’irréversible montée en puissance du pays et la clé de son avenir. Au passage, visant directement Washington et ses alliés, il a sévèrement fustigé ceux qui adoptent à l’égard de la Chine un ton condescendant, moralisateur et punitif.


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Le fil conducteur d’une adresse presque toute entière articulée à la lutte, à l’effort et au sacrifice des martyrs de la révolution, – Xi prononça quinze fois les mots 奋斗 – fendou, lutte et 斗争 douzheng combat -, était double.

Sans le Parti dont, au passage les effectifs qui viennent d’atteindre 95 millions (moins de 7% de la population), encadrent étroitement toute la vie sociale, économique, intellectuelle et politique du pays, le peuple n’aurait pas pu se libérer de sa condition « d’esclave » ni échapper aux souffrances infligées à la fois par le système dynastique semi-féodal et les humiliantes ingérences étrangères commencées avec la guerre de l’opium et les traités inégaux.

Seul le Parti dont l’action a éradiqué la très grande pauvreté, modernisé le pays par de remarquables bonds technologiques et installé une société de « moyenne aisance 小康社会 », est désormais capable de fonder les bases du renouveau 复兴 de la Chine dont le monde doit accepter qu’il est irréversible et dont l’achèvement se matérialisera en 2049, lors du centenaire de l’avènement communiste.

L’échéance sera aussi infailliblement marquée par le retour définitif dans le giron national des territoires de Taïwan, Macao et Hong Kong, ayant échappé à la souveraineté de l’Empire lors des vicissitudes de l’histoire au moment où il était affaibli.

Balayant les cent ans d’histoire dans un style à la fois héroïque et emphatique, Xi Jinping a dressé une vue cavalière et magnifiée de l’action de l’appareil.

« À travers l’expédition du Nord, la guerre révolutionnaire agraire, la guerre de résistance contre l’agression japonaise et la guerre de libération, nous avons combattu la contre-révolution armée par la révolution armée, renversant les trois montagnes de l’impérialisme, du féodalisme et du capitalisme bureaucratique et établissant la République populaire de Chine, qui a rendu le peuple maître du pays. Nous avons ainsi assuré l’indépendance de notre nation et libéré notre peuple. »

La synthèse a logiquement gommé à la fois les affres sanglantes du maoïsme et les actuelles contestations internes dont les tenants, réduits au silence, en prison ou en fuite, reprochent au n°1 de laisser refleurir le dangereux culte de la personnalité dont l’héritage politique de Deng conseillait de se méfier comme d’un dangereux poison.

Les mêmes fustigent son style vertical calibrant une société désormais privée de la moindre respiration politique. Leurs critiques sont évacuées par une sévère mise en garde « Toute tentative de diviser le Parti du peuple chinois ou de dresser le peuple contre le Parti est vouée à l’échec. Les plus de 95 millions de membres du Parti et plus de 1,4 milliard de Chinois ne permettront jamais qu’un tel scénario se réalise. »

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Défi lancé à l’Occident trop critique de la Chine.

Un discours de combat, rappelant la lutte et les sacrifices des martyrs du Parti et réfutant durement les attaques extérieures ainsi que les manœuvres de déstabilisation interne. Il a aussi appelé la jeunesse à se mobiliser et à être fiers du pays et de ses succès.


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Incidence remarquable unanimement relevée par les commentateurs occidentaux, Xi qui s’adressait à l’effervescence nationaliste que l’appareil attise sans réserve depuis 2012 et dont la dynamique s’est accélérée à l’automne 2017, lors du 19e congrès du Parti, à l’aune de la pensée de rupture des « caractéristiques chinoises », a prononcé les mots les plus brutaux jamais officiellement sortis de la bouche d’un dirigeant chinois.

Après avoir brièvement sacrifié à l’exigence « d’amabilité » que lui-même avait recommandé à l’appareil le 31 mai dernier « nous sommes dans le même temps, nous sommes désireux de tirer les leçons des réalisations d’autres cultures et nous accueillons volontiers les suggestions utiles et les critiques constructives », il a sérieusement raidi son discours.

« Le peuple chinois est épris de justice mais n’est pas intimidé par la menace. En tant que nation, nous avons un fort sentiment de fierté et de confiance. »5...) « Nous n’avons jamais intimidé, opprimé ou soumis le peuple d’un autre pays, et nous ne le ferons jamais. De la même manière, nous ne permettrons jamais à aucune force étrangère de nous intimider, de nous opprimer ou de nous subjuguer.不允许任何外来势力欺负, 压迫, 奴役 我们 ».

« Quiconque voudrait le faire s’écrasera dans un bain de sang contre la Grande Muraille d’acier érigée par plus de 1,4 milliard de Chinois ! 谁妄想这样干, 必将在14亿多中国人民用血肉铸成的钢铁长城面前碰得头破血流 ».

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Dès lors la route est tracée. Devenue la 2e économie de la planète, la Chine, toute entière confondue avec le Parti dont le magistère sur le pays est vital pour son avenir, doit suivre sa route vers la renaissance, en n’oubliant jamais que le combat pour l’indépendance et la souveraineté nationale n’a pas de fin ; en gardant en mémoire le vieil adage selon lequel « seuls les bons forgerons fabriquent les meilleurs aciers ».

Ici, prêchant pour sa paroisse et la prévalence du magistère du Parti, Xi laissa percer la crainte de la désunion et des mises en cause internes. « Nous devons restés déterminés à améliorer la conduite du Parti, à maintenir son intégrité tout en luttant contre la corruption et en éliminant les éléments pouvant nuire à l’avancée du Parti à sa nature, à sa pureté et à sa santé. »

Durcissant la posture internationale de la Chine, Xi Jinping cherche aussi l’adhésion interne des Chinois par l’efficacité de ses politiques sociales en faveur de l’extrême pauvreté et – avec moins de succès de la petite classe moyenne urbaine - ; il tire aussi profit des remarquables performances de l’aménagement du territoire dont le dernier et spectaculaire exemple en date est le TGV vers le Tibet, long de 435 km avec ses 47 tunnels et 121 ponts.

En même temps, il exprime une absence de souplesse politique rarement observée à ce niveau, même en Chine : « les médias doivent aimer le Parti refléter sa volonté, sauvegarder son autorité et son unité. Ils doivent le protéger et s’aligner étroitement à sa pensée, sa direction politique et son action. ».

Crispations contre les allogènes du Xinjiang et contrecoups.

En dépit d’une politique de développement socio-économique très proactive au Xinjiang, la répression normative sans mesure contre les Ouïghour du Xinjiang mobilise les critiques contre la Chine.


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Aux marches allogènes du pays, l’obsession d’unification normative à l’aune des seuls critères matériels de progrès économiques et sociaux provoque des excès de répression et de contrôle policier. Ces derniers sont encore aggravés par la crainte d’une sécession culturelle exacerbée par la hantise des métastases djihadistes importées d’Asie centrale et d’Afghanistan (lire : La Chine et le péril du « Djihad »).

La férocité implacable du Parti et de la police armée populaire engagés dans une entreprise verticale et sans fin de mise aux normes des Ouïghours provoque en retour une réaction anti-chinoise multiforme des pays occidentaux dont les critiques sont attisées par la mouvance transnationale du « Uyghur Human Rights Project.

Sur ce sujet, un des plus tristes exemples de la brutalité sans nuance de l’appareil est la condamnation à la prison à vie en 2014 du professeur ouïghour Ilham Tohti. Lire : Condamnation à la prison à vie d’un intellectuel ouïghour

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David Shambaugh, l’ancien éditeur de la revue académique de sinologie « China Quaterly » qui, jusqu’en 2015, avait librement ses entrées dans le cercle des chercheurs chinois, invité par le régime y compris aux séminaires confidentiels peu ouverts aux étrangers de l’École Centrale du Parti, estime que le mandat à la tête de l’appareil de Xi Jinping qui a mis fin à la règle de Deng Xiaoping d’une direction collégiale et supprimé la limitation à deux mandats du Président, constitue un franche rupture avec ses prédécesseurs.

Ayant remis à l’honneur une « techno-autacracie neo-maoïste » ultra centralisée, il développe une stratégie extérieure d’affrontement qui réduit à néant l’espoir que la multiplication des échanges entre les universitaires, les sociétés civiles et les diplomates pourraient combler en parti le fossé avec les États-Unis et l’Occident.

Animé par le rêve messianique de redonner à la Chine sa puissance, y compris en fustigeant l’Occident responsable des humiliations infligées par l’Occident au XIXe siècle, Xi a aussi contribué à élargir vers l’étranger la tendance exacerbée du Parti à calibrer toutes ses initiatives selon un principe normatif.

Pour promouvoir l’image de la Chine à l’extérieur, le Département du Front Uni richement doté en budget et en personnels, développe une propagande globale portant le projet des Nouvelles routes de la soie et du socialisme aux caractéristiques chinoises.

A l’occasion et si nécessaire, les diplomates chinois utilisent le levier du commerce et de l’accès au marché chinois pour obtenir un avantage géostratégique.

La conséquence de cette prévalence accordée à la force est que, pour la première fois depuis 1989, la Chine qui garde cependant nombre d’alliés en Afrique, au Moyen Orient et dans une longue suite de pays en développement, est l’objet d’une défiance parfois hostile des États-Unis et de la plupart de leurs alliés occidentaux, y compris dans son voisinage direct à New-Delhi, à Séoul, à Tokyo et, avec nuances à Hanoï et quelques autres pays de l’ASEAN.

A propos des alliés de la Chine, voir notre article de juillet 2019 : Controverses globales autour du traitement des Ouïghour. Pékin rallie un soutien hétéroclite et brouille la solidarité des musulmans.

 

 

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