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›› Taiwan

« Double Dix », les discours croisés des héritiers de Sun Yat-sen

Fondateur en 1912 de la République de Chine, un après l’effondrement du système dynastique, Sun Yat-sen est resté de chaque côté du détroit le symbole de la révolution chinoise. A Taïwan, malgré les évolutions politiques, l’Île est restée fidèle au nom que la Chine avait elle-même porté jusqu’en 1949.


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Alors même que l’armée de l’air de l’APL se livrait à des démonstrations de force répétées depuis le 6 septembre, dernier épisode en date d’une longue suite de gesticulations militaires récurrentes depuis le début des années 50, le 9 octobre, la veille du « Double dix » la fête nationale taïwanaise, Xi Jinping célébrait lui aussi la révolution de 1911, dans un discours au Grand Palais du Peuple, en appelant à une réunification pacifique.

Pour autant, ayant stigmatisé « Le séparatisme indépendantiste » comme « le plus grand obstacle à la réunification de la patrie et au renouveau national », il reprit le ton de la mise en garde. « Personne ne devrait sous-estimer la détermination inébranlable du peuple chinois, sa ferme volonté et sa forte capacité à défendre la souveraineté nationale et l’intégrité de son territoire » (…).

Puis, imperturbable, il répéta que le destin des vingt-quatre millions de Taïwanais était fatalement scellé par l’histoire, quel que soit l’avis qu’ils expriment dans les urnes : « La tâche historique de la réunification complète de la patrie doit être accomplie et le sera certainement. »

A Taïwan, Tsai affiche la souveraineté démocratique de l’Île.

Lors de son discours Tsai à célébré la démocratie ouverte de l’Île et ses capacités à rassembler au-delà des clivages politiques pour la cause essentielle de la liberté. Elle a aussi promis de renforcer sa défense. La photo de droite montre deux affûts de missiles anti-aériens américains « Patriot » livrés par les États-Unis.


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C’est peu dire que dans l’Île, l’offre de réunification pacifique, assortie de menaces et d’une injonction aux Taïwanais de se résigner à un déterminisme historique inéluctable, n’a pas soulevé d’enthousiasme.

Le jour même, la Présidence déclarait que l’Île était « un pays souverain et indépendant, séparé de la République populaire, dont l’avenir était dans les mains du peuple taïwanais ».

Le lendemain, Tsai Ing-wen prononçait son discours de la fête nationale, dans lequel elle s’engageait à défendre la souveraineté et la démocratie face aux « défis sans précédents posés par les pressions militaires croissantes de la Chine. »

Son adresse comportait certes des développements traitant de sujets domestiques, comme la question de l’énergie. Éludant cependant la controverse sur le nucléaire, elle a préféré commenter les performances de l’Île en matière d’émission carbone.

Elle a aussi souligné le retour du dynamisme économique de l’époque des « quatre tigres asiatiques » ; ou encore, ayant probablement en tête la menace posée par la fuite d’au moins 3000 ingénieurs des nouvelles technologies séduits par l’offre chinoise, elle s’est félicitée que son gouvernement ait mis en œuvre une efficace politique de retour dans l’Île des talents expatriés.

Le succès de la politique de rapatriement des talents, argument pour célébrer la cohésion patriotique des élites, lui a offert un exemple de la solidarité nationale qu’elle appelle aussi de ses vœux à propos des réformes constitutionnelles proposées par le DPP. A ce sujet, et face au rejet du KMT, elle a, sans prendre parti ni aller dans les détails très explosifs des amendements proposés, incité ses compatriotes à faire bloc en période de menace existentielle.

Il est un fait que les réformes proposées à l’automne 2020, qui toutes agitent le spectre d’une rupture avec le passé continental de l’Île, sentent le souffre en cette période où Pékin exprime à l’extrême son projet de réunification.

Elles envisageant notamment de supprimer les institutions périmées des Yuan de Contrôle et des Examens ; de modifier l’hymne national qui, en niant l’évolution démocratique, prône toujours la loyauté « au Parti » ; d’effacer de la loi fondamentale la référence à la « Province de Taïwan » et à la réunification, en même temps qu’on supprimerait le symbole de Sun Yat-sen, ainsi que toute allusion aux territoires du Continent ne faisant pas partie stricto-sensu de la République de Chine.

Mais l’épine dorsale de ses déclarations de la fête nationale était clairement le contraste entre le comportement autocrate d’un régime non élu et la souplesse démocratique de l’Île capable de rassembler une majorité de la population sur l’essentiel.

Aux élans patriotiques de Xi Jinping, Tsai a opposé une version taïwanaise du nationalisme insulaire en faisant référence au drapeau de l’Île, aux médailles d’or au JO, aux succès du secteur des microprocesseurs.

Enfin, relevant la présence aux célébrations d’Eric Chu, le nouveau président du KMT, de Ko Wen-je, le président du Parti du peuple taïwanais et de Chen Jiau-hua, du Parti du Nouveau Pouvoir, elle a, à la fois, salué le multipartisme démocratique et la détermination de tous à se battre pour la liberté.

La liberté et la démocratie qui tranchent avec l’autocratisme vertical exerçant sans nuance des pressions militaires sur l’Île, sont probablement les deux valeurs ayant récemment rallié à l’Île plusieurs soutiens de la communauté internationale venus visiter Taïwan et rencontrer Tsai Ing-wen en dépit des menaces de représailles de Pékin.

Au nom de la liberté, les amis de Taïwan défient Pékin.

Sous les critiques acerbes de Pékin, Alain Richard était à Taïwan du 7 au 10 octobre avec trois sénateurs. Soulignant que la question de Taïwan était « un sujet pour le monde entier », il a rappelé que « ces dernières années la Chine avait fortement développé et perfectionné son appareil militaire (...).

Il ajouta « qu’en manifestant de façon beaucoup plus explicite sa volonté de s’en servir, elle menace non seulement Taïwan mais aussi tous ses voisins ». La visite d’Alain Richard à Taïwan s’inscrit dans une série d’autres visites dont celle du sénat tchèque (lire : Le sénat tchèque à Taïwan. Pékin perd son calme. Le fossé se creuse entre l’Île et les Chinois) à l’automne 2020.

Elle fut suivie en janvier 2021, par l’annulation des restrictions de visites officielles américaines par Mike Pompeo. Au printemps 2021 la venue dans l’Île d’une délégation non-officielle américaine, composée de l’ancien sénateur Chris Dod et de deux anciens sous-secrétaires d’État à la retraite, dont Richard Armitage ancien militaire, familier de l’Île et James Steinberg, universitaire spécialiste du Moyen Orient, confirmait que Washington inscrirait désormais ses relations avec Taïwan dans un style général moins discret.

Lire notre article d’avril 2021 : Taïwan enjeu stratégique de la rivalité sino-américaine et défi politique pour Pékin, où il était déjà question des pressions militaires chinoises.


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Répétant qu’ils respectaient « la politique d’une seule Chine », récemment quatre Sénateurs français sous la conduite d’Alain Richard ancien ministre de la Défense et Président du Groupe d’information et d’échanges entre le Sénat et Taïwan, ont exprimé cette solidarité en effectuant une visite officielle dans l’Île au nom de la Chambre Haute.

Alors qu’une visite politique de ce niveau est un irritant de première grandeur pour Pékin dont le nationalisme ré-unificateur est de plus en plus sourcilleux, sa préparation avait donné lieu à plusieurs « sorties de route » de l’Ambassadeur de Chine en France Lu Shaye.

Elles sont connues, mais il faut les rappeler, tant elles sont le symbole à la fois de la nouvelle attitude internationale de Pékin et de sa susceptibilité taïwanaise exacerbée par la présence dans l’Île d’un pouvoir qui rejette le « Consensus d’une seule chine » de 1992. Pour cette raison il est considéré comme illégitime par Pékin qui l’ostracise depuis 2016.

Après avoir mis en garde Alain Richard en amont de son voyage, suggérant que Pékin exercerait des représailles sur les affaires françaises en Chine, l’Ambassadeur de Chine avait traité le chercheur Antoine Bondaz de la FRS de « hyène folle », de « petite frappe » et de « troll », après que dans une note, il avait fait remarquer qu’il n’était pas d’usage qu’un Ambassadeur commente publiquement le voyage de sénateurs français. Sur le voyage d’Alain Richard, voir la vidéo d’Europe n°1.

Pour ne fâcher personne, dit le commentaire, Alain Richard a quitté l’Île avant les fêtes du « Double Dix. »

La remarque qui renvoie à la fête nationale taïwanaise est l’occasion de rappeller qu’à Taïwan comme sur le Continent les élites politiques au pouvoir se voient toujours comme les héritiers de Sun Yat-sen, le fondateur du Kuomintang (KMT). Rival historique du Parti Communiste Chinois et premier président de la République de Chine (ROC) en 1912, puis de 1917 à 1925, à Taïwan, Sun reste 110 ans après la révolution de 1911, une référence historique.

Même si elle est contestée par la mouvance de rupture de plus en plus audible dans l’Île, sa figure symbolique continue à traverser les Partis, tandis que le nom qu’il avait donné au régime chinois en 1912, reste toujours le nom officiel de Taïwan. Enfin, c’est face au portrait de Sun Yat-sen que Tsai Ing-wen, élue à la tête de l’Île en 2016 et 2020, contre des candidats du KMT, a prêté serment à chacune de ses deux cérémonies d’investiture.

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Sun Yat-sen, Tsai Ing-wen, le KMT et la réunification

Quand bien même elle est issue d’un mouvement de rupture avec la Chine communiste, prônant deux États séparés, c’est toujours devant le portrait de Sun Yat-sen, fondateur de la République de Chine à Pékin en 1912 que Tsai Ing-wen a prêté serment lors de ses deux cérémonies d’investiture en 2016 et 2020. Dans son discours du 9 octobre au Grand Palais du peuple, Xi Jinping a tiré profit de la persistance du mythe révolutionnaire post impérial à Taïwan pour évoquer une « réunification pacifique ».


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Alors même que le pouvoir dans l’Île est aujourd’hui occupé par une mouvance politique qui ne reconnaît pas « la politique d’Une seule Chine », le croisement complexe des filiations qui renvoie à la féroce guerre civile que le Kuomintang et le Parti Communiste Chinois se livrèrent pendant près d’un quart de siècle (entre 1927 et 1949), montre qu’à Taïwan comme sur le Continent, on se réclame toujours de la même histoire révolutionnaire post-impériale.

En gardant cependant en mémoire que, dans l’Île, l’expression libérée a permis l’éclosion d’une pensée de rupture historique dont le projet est de « décrocher » le portait de Sun Yat-sen, Tsai maintient le mythe.

Pour elle, la différence avec le Continent n’est pas que Taipei renie sa « sinité » ou ses racines chinoises, comme le répète Pékin, mais, qu’ayant, à partir de la mort du fils de Tchang Kai-chek en 1988, basculé vers la démocratie, l’Île propose une version libre, démocratique et ouverte de la Chine.

Ceux qui, dans l’Île, espèrent une réunification ne sont pas rares. Mais appartenant à la mouvance politique du Kuomintang, portant l’héritage de Tchang Kai-Chek, ils sont aujourd’hui dans l’opposition. Mais la longue épine dorsale historique de leur ligne politique, reste, comme Pékin, le principe « d’une seule chine ».

Ils y mettent cependant de sérieux garde-fous. Alors que la jeunesse de l’Île évolue vers une conception plus identitaire, moins attachée aux racines du Continent, ils ne voient la réunification qu’après la fin de la dictature communiste.

Le défi de Tsai, harcelée par Pékin : Rompre avec « Une seule Chine » sans renier ses racines.

Au pouvoir depuis 2016, élue deux années après les craintes de l’opinion d’une réunification rampante par le truchement de l’accord sur les services concocté par Ma Ying-jeou en 2014, Tsai Ing-wen fait face à d’importants défis. Réfutant la « politique d’une seule Chine », elle est radicalement ostracisée par Pékin qui la juge illégitime.

En même temps, se réclamant toujours des racines chinoises post-impériales symbolisées par la figure tutélaire de Sun Yat-sen, elle prône le statuquo stratégique, alors même que dans l’Île a surgi une mouvance politique de rupture. Pour l’instant minoritaire, elle prône une réforme constitutionnelle radicale dont l’idée maîtresse est le renforcement de l’identité taïwanaise et la rupture avec Sun Yat-sen. Chiffon rouge pour Pékin, l’adoption d’une telle réforme irait aussi contre la préservation du statuquo, dernière position de repli stratégique de Tsai Ing-wen.


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Quant aux « indépendantistes » aujourd’hui au pouvoir, la plupart ne renient pas leurs racines chinoises. Mais ils réfutent la réunification et « la politique d’une seule chine ». Aux yeux de Pékin, ce rejet les désigne comme des traitres à la grande Nation chinoise et comme un sérieux accroc à l’image achevée d’une Chine puissante, portée par le rêve chinois dont Xi Jinping fixe la réalisation à 2049, année du centenaire de l’avènement du Parti en Chine.

Du coup, à Taipei, Tsai Ing-wen la présidente et ses soutiens doivent à la fois gérer l’histoire et le poids de la culture, la menace autocrate de Pékin et l’ostracisme dans lequel le Parti Communiste tient le pouvoir de l’Île avec qui, le considérant illégitime, il refuse tout contact.

Surtout ,Tsai et ses appuis mesurent les incontournables réalités de la géographie et de la proximité culturelle faisant que, malgré les efforts de Taipei et contrairement à ce que la Présidente a affirmé dans son discours, 42% du total des exportations de l’Île restent dirigées vers le Continent et Hong Kong.

En 2020, elles ont atteint 192 milliards de $, en hausse de 30% depuis 2010. Avec cependant la nuance notable que la dépendance dans le Détroit est une arme à double tranchant.

Taïwan, cœur de la rivalité stratégique sino-américaine.

Le tableau montre la suprématie de Taïwan dans le secteur des microprocesseurs. Avec une part de marché globale de 41%, les producteurs de l’Île détiennent une partie des clés de l’innovation globale en matière de hautes technologies.


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L’innovation chinoise dépend en effet massivement de l’importation de microprocesseurs fabriqués dans l’Île (350 Mds de $ en 2020, en hausse de 14,6% par rapport à 2019), alors qu’en dépit de ses investissements massifs dans le secteur, la Chine n’atteindra pas son autonomie avant dix ans.

Vu sous cet angle de la guerre technologique qui s’ajoute aux tensions déjà existantes, Taïwan est en train de devenir le point focal stratégique de la rivalité Chine - États-Unis.

Le rapprochement avec Washington que le départ de Donald Trump n’a pas freiné, est non seulement attesté par la hausse du niveau des visites officielles dans l’Île, mais aussi par la présence discrète depuis au moins une année, révélée par un article du WSJ du 7 octobre 2021, d’un petit contingent d’instructeurs des forces spéciales et du Corps des Marines américains.

Un porte-parole du Pentagone qui s’abstenait de commenter l’information, notait cependant que les pressions chinoises font entrer la situation dans une zone d’incertitude augmentant les risques de méprise militaire.

A propos du resserrement des liens entre Taipei et Washington, lire aussi les § « Rapprochement avec Washington » et la Note de contexte « Pressions chinoises » de notre article Taïwan enjeu stratégique de la rivalité sino-américaine et défi politique pour Pékin.

L’Île est non seulement au cœur des tensions militaires et géopolitiques, mais depuis la féroce guerre des microprocesseurs (lire : La guerre mondiale des semi-conducteurs), étant elle-même un des plus grands producteurs de « puces » de la planète, elle est aussi l’épicentre de la compétition pour la maîtrise des technologies avancées.

Conscient des enjeux, le Parti Communiste qui n’ignore pas que des dizaines de milliers de Taïwanais ont investi et travaillent sur le Continent, exerce une forte pression sur le marché des ingénieurs taïwanais recrutés en Chine par des propositions de salaires exorbitantes. Au moins 3000 d’entre eux se sont déjà laissés séduire. Ce n’est pas fini.

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Note de Contexte.
Une longue suite de harcèlements militaires.

Il est exact que la puissance des harcèlements militaires chinois ont récemment augmenté, attisés par la présence au pouvoir d’une mouvance d’essence indépendantiste. Quand bien même elle est nuancée par la promesse de préserver le « statuquo », dont on voit bien que le concept spéculant sur l’immobilisme est un contresens stratégique, l’opposition radicale à la « politique d’une seule Chine » constitue une provocation insupportable pour Pékin, dont l’ADN politique est nourri à l’aune de l’exigence d’Unité datant du Premier Empire.


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Même si le nationalisme attisé par Xi Jinping crée une situation inflammable, il faut nuancer les surenchères de certains médias qui, au vu des actuelles pressions de l’armée de l’air chinoise, il est vrai en forte augmentation, anticipent une guerre imminente dans le Détroit de Taïwan.

La carte de l’état-major taïwanais qui date du 4 octobre de la 110e année de la République de Chine (comptée depuis 1911, date de l’effondrement du système dynastique, remplacé en 1912 par la République de Chine de Sun Yat-sen, également célébré en Chine communiste) montre que les démonstrations de force de l’armée de l’air chinoise ont lieu, comme le dit le titre en Chinois, 110 年, 10 月 4 日 中共 解放軍 進入 我 西 南 空域 活動 示 意 圖, au sud-ouest de la Zone de défense et d’identification chinoise.

Ce qui situe les incursions en moyenne à 110 nautiques au sud-ouest de la ville de Kaohsiung. Il s’agit certes d’une menace, mais alors que le pouvoir à Taipei, à la fois démocratique, indépendantiste, mais adepte du statuquo par crainte d’un conflit, force le trait pour dénoncer la Chine autocrate, les Taïwanais vaquent à leurs affaires sans lever la tête ni chercher un cave pour s’abriter.

La gauche de la carte précise le type et le nombre d’appareils engagés le 4 octobre : 34 J-16 (copie du Sukhoi-30) ; 2 SU-30 (partie de la série des Sukhoï vendus à la Chine par Moscou dont les derniers modèles Su-35 - au nombre non confirmé de 24 - ont été livrés jusqu’en 2019 ; 2 Y-8 (quadrimoteur de transport tactique dérivé de l’AN-12 soviétique) ; 2 KJ 500 (alerte et contrôle aéroporté de type AWACS, design et conception domestique) ; 12 H-6 (bombardiers construits sous licence Tupolev-16). Soit 52 appareils. Le lendemain 5 octobre, ils étaient 150.

Par ailleurs, les actuelles démonstrations de forces s’inscrivent dans une longue suite de pressions militaires dont la fréquence et l’intensité augmentent. Quand l’état-major taïwanais avait répertorié 380 incursions aériennes en 2020, il en a déjà noté 600 depuis le début de l’année.

Rappel des harcèlements militaires contre l’Île.

La carte montre les îles Matsu 马 祖 au nord et Jinmen 金门 (également nommée Quemoy) au sud. Situées à quelques encablures des côtes du Fujian, elles furent régulièrement soumises à des bombardements intensifs du Continent entre 1950 et 1959.


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Il est vrai qu’aujourd’hui, la démocratisation de l’Île depuis 1988 a changé la donne et placé les enjeux à hauteur d’un défi global posé par un système autocrate menaçant militairement une société libre. Kurt Campbell, diplomate, ancien sous-secrétaire d’État pour l’Asie d’Obama, nommé en janvier 2021 par Joe Biden, coordinateur pour l’Asie-Pacifique ne s’y trompe pas.

Auteur de « The Pivot : The Future of American Statecraft in Asia » (2016), il notait peu après sa prise de fonction que si la Chine parvenait à saisir Taïwan par la force, l’influence stratégique des États-Unis en serait durablement compromise.

Mais Pékin a, dès 1949, fait peser la menace d’une invasion militaire. Gouvernée par Tchang Kai-chek, et seule représentante de la Chine à l’ONU jusqu’en 1971, la dictature taïwanaise a subi plusieurs assauts militaires directs avant l’instauration d’un système démocratique.

Jamais cependant l’Île n’a été directement agressée sur son sol. Chaque fois, les crises ont consisté soit en des démonstrations de force, soit en des bombardements plus ou moins intensifs des îlots taïwanais Jinmen et Matsu, situés dans la « gueule du dragon » à quelques encablures des côtes du Continent.

La première « crise » eut lieu en 1950, alors qu’initialement Washington avait semblé laisser la voie libre à Mao pour l’invasion de Taïwan. L’attaque de la Corée du sud par Kim Il Sung en juin 1950, huit mois après la prise de pouvoir communiste à Pékin, changea la donne. Elle faisait en effet peser la menace mal anticipée par le Pentagone d’une contagion communiste en Asie.

La contre-attaque de Mac Arthur qui, à partir d’Inchon percuta le flanc ouest des troupes nord-coréennes imprudemment engagées jusqu’à l’extrême sud de la péninsule, fut accompagnée par l’envoi de la 7e flotte dans le détroit de Taïwan.

La crise nord-coréenne obligea Mao à abandonner le théâtre taïwanais pour concentrer ses efforts sur le Yalu, son flanc nord-est, à la frontière avec la Corée du Nord. Les autres « crises » toujours des bombardements contre Jinmen (Quemoy) et Matsu eurent lieu après la fin de la guerre de Corée en 1954 – 1955, puis en 1959.

Le tournant de la démocratisation

C’est une curiosité. Un écusson de la marine américain cite les 5 bâtiments concernés dont le porte-avions USS Independance, par la crise des missiles de mars 1996. Ne figure pas sur l’écusson le 2e PA engagé qui était l’USS Nimitz. On y voit clairement les zones d’impact des missiles M9 inertes au nord et au sud de l’Île, réaction de la Chine à la démocratisation de l’Île. L’écusson ne dit pas que la 2e artillerie avait perdu un des missiles en route.


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La bascule démocratique de l’Île en 1988 fut l’occasion d’un regain de tensions qui s’exprima en 1996, au moment de l’élection au suffrage universel de Lee Teng-hui, successeur du fils de Tchang Kai-chek à la tête de l’Île.

Connue sous le nom de « troisième crise de Taïwan » (en réalité si on compte celle de 1950, c’était la 4e), elle fut spectaculaire, mais comme les précédentes, elle ne changea pas le statuquo. Il reste qu’entre le 21 juillet 1995 et le 23 mars 1996, le tir par la 2e artillerie de missiles balistiques inertes – la précision est importante - autour de l’Île eut plusieurs effets collatéraux importants.

Outre qu’elle bouscula le trafic maritime de la zone avec des conséquences directes sur l’économie de l’Île, la démonstration de force – cependant à relativiser si on se souvient qu’un des missiles tirés fut perdu en route -. provoqua d’abord des signes de panique.

Les exercices amphibies de l’APL simulant un assaut effectué avec des tirs réels à vue direct des îles taïwanaises des Pescadores (Penghu), situées dans le détroit à 30 nautiques de côtes taïwanaises, provoquèrent un afflux de réservations sur les vols à destination de l’Amérique du Nord.

Les pressions militaires éloignent l’Île du Continent.

La photo (1984) montre Lee Teng-hui, Taïwanais de souche à l’époque Vice-Président de Taïwan saluant Jiang Jingguo, le Président et fils de Tchang Kai-chek. Quatre années plus tard, suite à la mort de Jiang Jingguo, en janvier 1988, il était nommé Président.

Huit années plus tard, en dépit des pressions militaires de Pékin, il devint le premier président de l’Île élu au suffrage universel, confirmant ainsi la démocratisation lancée par Jiang Jingguo lui-même. A l’issue de ses mandats à la tête de l’Île 1988 – 2000, ses convictions politiques qui se sont éloignées de celles du KMT, l’ont clairement conduit dans la mouvance des indépendantistes.


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Mais la conséquence politique immédiate la plus directe fut le succès de l’élection de Lee Tenghui au suffrage universel direct avec 54% des suffrages exprimés et un taux de participation de 76%. Enfin, rarement relevé par les commentateurs, le 2e homme du scrutin fut l’indépendantiste Peng Min-min, avec déjà 21,13% des voix.

La séquence révélait en tous cas que la coercition brutale détachée de l’avis des Taïwanais est contre-productive.

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Le dernier raidissement sans équivoque de l’opinion taïwanaise eut lieu du 23 mars au 10 avril 2014, quand les étudiants du « mouvement des Tournesols » prit d’assaut et occupa les locaux de l’Assemblée Nationale ou Yuan Législatif.

Appuyé par le président de l’assemblée nationale lui-même la protestation protestait contre la trop grande ouverture commerciale et politique offerte à Pékin par « l’accord-cadre sur les services » concocté avec Pékin par le président Ma Ying-jeou.

Appartenant au Guomindang, ce dernier, originaire de Hong Kong, était par conviction favorable à la réunification, mais pas avec une Chine contrôlée par le Parti communiste, l’ennemi historique du parti nationaliste, héritier de la guerre civile. Son action contribua cependant à dégeler la relation dans le Détroit restée figée dans l’hostilité depuis 1949.

Il reste que l’opinion de l’Île prit peur. Pour la première fois, « la rue taïwanaise » qui s’exprimait par les étudiants, les ONG et des universitaires, signalait un désaveu inquiet et sans ambiguïté de la stratégie de rapprochement économique et commerciale des deux rives qui, pour Pékin, devait conduire à un dialogue politique, puis à la réunification pacifique.

La suite logique de cette crise fut l’élection deux années plus tard en janvier 2016 à la présidence de l’Île de l’indépendantiste Tsai Ing-wen, réélue en janvier 2020.

Alors que son audience baissait nettement dans les sondages sa victoire fut, cette fois encore, favorisée par les démonstrations de force de Pékin pour juguler la mouvance démocrate à Hong Kong après les manifestations monstres et nombre d’échauffourées violentes de l’été 2019 qui se prolongèrent jusqu’au 30 juin 2020.

A cette date Pékin fit voter par l’Assemblée Nationale la loi sur la sécurité nationale qui, sans nuance, exclut les démocrates hongkongais du jeu politique.

Depuis, le bras de fer continue dans le Détroit. Il est marqué par les menaces militaires chinoises (manœuvres, incursions aériennes et tir de missiles à partir de Hainan), et les réactions américaines qui font croiser leurs porte-avions dans les parages.

Les tensions sont exacerbées par la présence au pouvoir dans l’Île du mouvement indépendantiste qui refuse becs et ongles de reconnaître la « politique d’une seule Chine », dont Pékin fait, sans esprit de recul, la condition de la reprise d’un dialogue apaisé. De son côté Tsai Ing-wen propose en vain un retour aux négociations, sans le préalable d’une seule Chine, les deux parties ayant un statut équivalent.

 

 

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