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Basculement du schéma de croissance de la Chine et craintes politiques

Inquiétudes politiques.

Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping a entrepris d’affaiblir les bases politiques de ses 2 prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao ici à sa gauche, photographiés le 3 septembre 2015, lors de la commémoration de la victoire sur le Japon, au balcon de la Cité interdite.

Au moment où se tient le 5e Plenum traditionnellement organisé à huis clos à l’hôtel Jingxi, donnant sur la partie ouest de Chang’an et tenu par l’APL, il est nécessaire de revenir à la question posée en mars dernier lors d’un entretien avec le WSJ par David Lampton, Directeur des études chinoises à l’Institut John Hopkins des Affaires internationales et Président de l’ONG Asia Foundation.

Politologue averti, dont le jugement mesuré sur la Chine est apprécié par le Parti communiste chinois lui-même (4), il exprimait un doute : « Combien parmi les hauts dignitaires du Parti qui choisirent de porter Xi Jinping au pouvoir sont-ils aujourd’hui tentés de le regretter ? ».

Il ajoutait : « Nous n’en savons rien. Mais le fait est que l’actuel n°1 de la Chine a entrepris d’affaiblir les bases politiques de ses deux prédécesseurs, toujours en vie, une manœuvre qui ne peut que frustrer leurs protégés. Sans compter les réseaux des adversaires déjà terrassés par la Commission de discipline, dans les secteurs de l’énergie, parmi les militaires ou au sein des structures de sécurité ».

Récemment, Lampton exprimait un embarras et sa perplexité en soulignant que, jamais depuis 40 ans, il n’avait observé une telle incertitude traversée par autant de rumeurs de coup de tabac politique.

Note.

(4) En janvier 2015 l’Université des études internationales de Pékin, contrôlée par le Waijiaobu, a désigné David Lampton parmi 158 chercheurs et sinologues comme l’observateur de la Chine le plus influent du moment. (Lire l’article sur The Asia Foundation)

*

Le débat sur les risques de crise politique que Question Chine a déjà abordé, n’est pas clos. Il fera assurément l’objet d’autres analyses à venir qui spéculeront à tort ou à raison sur la solidité et l’avenir du couple Xi Jinping - Li Keqiang. En attendant, il est utile de proposer un inventaire rapide des arguments contradictoires pour ou contre la perspective d’une secousse à plus ou moins brève échéance.

Popularité du n°1 et renforcement de l’appareil de sécurité

S’il est vrai que la brutalité de la lutte anti-corruption cristallise les frustrations et les rancoeurs des bénéficiaires des anciennes logiques de développement que le Politburo a entrepris de démanteler, force est de constater que la campagne contre les prévarications bénéficie d’un très fort soutien populaire.

En même temps, le n°1 se met systématiquement en mesure de contrer les vents politiques adverses en plaçant aux endroits stratégiques de l’armée et de la police une longue liste de fidèles, tandis qu’en l’absence d’une solution alternative à la règle du Parti, nombre de cadres sont inquiets des conséquences chaotiques d’une résurgence des luttes politiques que la vision consensuelle du pouvoir prônée par Deng Xiaoping avait mise sous le boisseau.

Une indication de la prudence du n°1 qui anticipe les risques adverses est peut-être qu’en mars dernier Xi Jinping a nommé un de ses proches, le Général Wang Shaojun à la tête du Bureau Central de la Sécurité ayant la haute main sur gardes du corps attachés à Zhongnanhai. Ancien n°2 de l’unité de protection, Wang avait de longue date été le garde du corps de Xi Jinping.

Écarts de développement, effritement de la confiance.

D’importantes inconnues subsistent pourtant qui concernent le niveau réel de soutien populaire, dans un contexte social caractérisé par les bombes à retardement des migrants mal intégrés, des captations de terres et des écarts de développement avec, au sommet, un nombre croissant de milliardaires en dollars (430, soit + 70% en 2015) et près de 3 millions de millionnaires dont 25% sont membres du Parti.

Si on en croit l’évolution alarmante du coefficient de Gini depuis 25 ans, la redistribution, pourtant un des objectifs majeurs de la direction précédente, n’a pas eu lieu. Alors que depuis plusieurs années le Parti reste discret sur l’indicateur Gini, on sait qu’il est passé de 0,30 dans les années 1990 – actuel niveau en France -, à 0,46 en 2006, années des derniers chiffres officiels, et serait aujourd’hui, selon des sources fiables, à 0,60, très au-dessus du seuil de 0,40 au-delà duquel le potentiel de risques sociaux s’aggrave.

Enfin, on ne peut pas évacuer le symptôme alarmant de l’épidémie de cadres et de membres de la classe moyenne fortunée qui envisagent de quitter la Chine. En réalité, dans les strates moyennes et supérieures de la société, nombreux sont ceux qui rêvent d’un deuxième passeport ou qui, à défaut, s’arrangent pour faire naître au moins un de leurs enfants à Hong Kong.

Alors que beaucoup ont la conviction que la phase de réajustement socio-économique industrielle et éthique dans laquelle est engagé le pays provoquera des troubles internes - « les transitions se sont toujours mal passées en Chine » -, disent certains cadres à leurs collègues occidentaux -, une étude sociale effectuée en 2014 par l’institut Hurun de Shanghai révèle que, sur un échantillon de 393 grandes fortunes chinoises, 64% avaient entrepris des démarches d’émigration ou s’apprêtaient à le faire.

Au sommet de l’appareil se mêlent à la fois la conscience d’un risque interne identifié par des observateurs chinois eux-mêmes et le complexe des « fils de prince » qui se savent accusés par les oubliés de la croissance d’avoir accaparé les richesses au lieu de les redistribuer. Pour illustrer le sentiment d’urgence qui tenaille les dirigeants, on citera deux auteurs chinois. Le premier est très critique de la fermeture politique, précisément la voie choisie par Xi Jinping qui considère l’ouverture de Gorbatchev ayant précipité la chute de l’URSS comme un repoussoir.

Le choix risqué de l’autocratisme.

A la veille du 18e Congrès, à l’automne 2012, Zhang Lifan ancien sociologue de l’Académie des Sciences Sociales, mettait en garde : « Si la prochaine génération de dirigeants ne pousse pas les feux des réformes politiques lors de son premier mandat de 5 ans, il sera trop tard (…). Soit le Parti accepte des réformes politiques, soit il disparaîtra dans 10 ans ». Peu après son accession au pouvoir, Xi Jinping lui-même avait évoqué la chute du Parti s’il manquait le coche des réformes. Aujourd’hui pourtant, le n°1 prend en otage les réformes politiques, accentue la concentration du pouvoir et réprime les défenseurs des droits, pour focaliser en priorité sur le redressement éthique et les réformes socio-économiques.

Le deuxième intellectuel est Sun Liping, professeur de sociologie à Qinghua qui fut le mentor universitaire de Xi Jinping. En 2009, il décrivait déjà les risques de décomposition d’une classe de fonctionnaires ayant perdu ses repères moraux et dont le comportement sans scrupules affaiblit l’esprit d’honnêteté et de justice de tout le corps social.

Récemment pourtant, il a, dans une rare critique du style autocratique de la direction chinoise, dénoncé les tendances despotiques du président. « Le pouvoir a des limites » écrivait-il dans un article mis en ligne sur son blog où il expliquait que la crise boursière avait révélé une grave faiblesse de la gouvernance au sommet née d’un excès de centralisme aggravé à la fois par des lacunes dans l’expertise financière et la tendance générale de la bureaucratie à l’obéissance aveugle.

Lire aussi :
- Risques de crise en Chine
- Xi Jinping rénove le Parti, recentre son pouvoir et s’organise pour durer

NOTE de CONTEXTE

Analyse des récents ajustements de taux de la Banque centrale.

Comme il est précisé dans le texte de l’article, les corrections répétées opérées par la Banque Centrale sont clairement destinées à soutenir la croissance, dont la contraction recèle des risques socio-politiques. Ce pilotage macro-économique de soutien financier s’inscrit dans une tendance globale dont l’objectif est de relancer l’activité économique mondiale frappée par un ralentissement général. A l’heure où la croissance chinoise compte pour 17% de la croissance globale, les performances chinoises sont observées avec intérêt par tous les responsables de la planète.

En réalité, les pressions sur la croissance sont à l’œuvre depuis le milieu des années 2000, quand l’ancienne direction politique avait commencé à orienter une partie des ressources financières du pays vers les chantiers sociaux de la santé, de l’assurance maladie, des retraites et des salaires, en même temps qu’elle mettait le pays en mesure d’accompagner l’urbanisation massive par un vaste effort d’aménagement du territoire, de construction d’infrastructures de transport et de logements sociaux.

La baisse de la croissance observée actuellement est, entre autres, directement liée à une allocation de ressources moins directement orientée vers la production industrielle quantitative et répondant mieux aux exigences des obligations sociales de l’État. Elle se nourrit de la baisse de la compétitivité due à la hausse des salaires, à quoi s’ajoutent des tensions sur la main d’œuvre devenue moins docile et la faiblesse des marchés d’exportation de l’Europe, des États-Unis et du Japon.

Par-dessus ces mutations qui sont celles d’une économie en transition, pèse la contrainte politique, économique et industrielle des réformes qui bousculent les anciens schémas. Dans ce contexte, les ajustements successifs appliqués aux banques espèrent faciliter le crédit et réorienter les prêts vers les PME. Pour l’heure, intervenues dans une situation de freinage structurel, les mesures précédentes n’ont eu que peu d’effet.

Le crédit bancaire au détriment de l’épargne.

Quant à la nouveauté consistant à libéraliser la rémunération des dépôts, instaurant en théorie une compétition entre les banques qui devrait, espère la Banque Centrale, augmenter la masse des dépôts et améliorer la capacité des banques à prêter aux entreprises privées. Rien n’est moins sûr. La capacité des banques à augmenter la rémunération des dépôts est en effet limitée par la succession des baisses du taux directeur passé en un an de 6 à 4,35 %.

Déjà les banques telles que la China Minsheng, la CITIC ou la Ping An ont fixé la rémunération annuelle des dépôts à 2%, 30% au-dessus de la référence de la Banque Centrale. Une limite qui ne sera pas dépassée et dont la faible portée n’améliore pas la situation de l’épargne, une fois calculée la perte en ligne de l’inflation. Ce qui fait dire à quelques analystes que l’État chinois continue à financer le crédit bancaire au détriment de l’épargne.

Jamais en tous cas le banques ne seront en mesure de concurrencer les sociétés d’investissement de la finance grise, dont les taux de rémunération atteignent parfois 20%. Même les 3% proposés par Yu’E Bao site de gestion d’actifs financiers en ligne d’Alipay affilié à Alibaba, sont hors de leur portée. Lire notre article Alibaba et la bataille pour la réforme du système financier chinois

La marche du RMB vers le statut de monnaie de réserve.

La remarque sur la compétition des banques publiques avec Alibaba renvoie à la question de l’ouverture du système financier chinois avec, en arrière-pensée, l’entrée du RMB dans le groupe de monnaies de référence pour le calcul des « Droits de Tirage Spéciaux » du FMI. En mai dernier un premier pas avait été accompli avec la mise en place d’un système d’assurance des dépôts à hauteur de 500 000 RMB (72000 €) qui devait permettre de libérer l’État de l’obligation de renflouer une banque en faillite et rapprochait le système financier chinois des lois du marché.

La libéralisation de la rémunération des dépôts est une deuxième étape et peut-être la dernière. Le WSJ souligne qu’elle a probablement a été prise par la Banque Centrale en dépit de l’opposition du système bancaire confronté à des baisses de profit et au retour des dettes, dont une part non négligeable est toxique. La mesure fait suite à une autre ouverture récente autorisant des banques centrales étrangères à acheter des obligations chinoises et à investir dans le marché des changes.

En septembre, les États-Unis ont une nouvelle fois fait savoir qu’ils appuieraient l’entrée du RMB dans le panier des monnaies du FMI, s’il se conformait aux critères du FMI, notamment pour la libéralisation du change. Il est probable qu’en septembre 2016 les efforts consentis par la Chine seront récompensés.


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