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›› Editorial

Chine / Etats-Unis : une nouvelle guerre froide ? Ou la résurgence des « Valeurs asiatiques » ?

Carte Philippe Rekacewicz, le Monde diplomatique avril 2005. Infos de http://geoconfluences.ens-lyon.fr.
Cette carte déjà ancienne montre les voies d’approvisionnement terrestres de la Chine en hydrocarbure : à partir de l’Asie Centrale et du nord venant de Sibérie orientale. Les projets de gazoducs vers Pékin, Daqing et Vladivostok à partir des gisements de Kovykta étaient déjà en pointillés rouge sur la carte.

NOTES DE CONTEXTE (1)

Conférence de Shanghai

Le 21 mai, a eu lieu à Shanghai la 4e conférence sur « les interactions et les mesures de confiance en Asie » (Sigle anglo-saxon : CICA) créée en 1992 qui se réunit tous les deux ans, à laquelle participent 26 pays membres, la plupart asiatiques, auxquels il faut ajouter la Russie, l’Iran, l’Afghanistan, Israël, le Qatar, l’Égypte, la Palestine, la Jordanie, Barhein, les Émirats, la Turquie, et une partie des états d’Asie Centrale. A côté des membres de plein droit, les observateurs : Japon, Malaisie, Sri Lanka, Indonésie, Ukraine et États-Unis. Parmi les Asiatiques notons que Singapour, le Laos, Singapour, Taïwan, la Corée du Nord et le Turkménistan ne sont ni membres ni observateurs.

A cette occasion, encore sous le coup des incidents anti-chinois au Vietnam et des tensions avec Manille, le président Xi Jinping a vivement appelé à la création d’un cadre de sécurité spécifiquement asiatique exhortant les pays de la région à relever ce défi commun sans intervention extérieure.

Après avoir répété les intentions pacifiques de la Chine, il a dénoncé sans la nommer l’ingérence américaine et les accords de défense conclus par Washington avec le Japon et les Philippines : « raviver les alliances militaires dirigées contre une tierce partie ne concourt pas à renforcer la sécurité de la région » , a t-il dit devant les présidents Hassan Rouhani (Iran), Ahmed Karzai (Afghanistan) et Vladimir Poutine.

Pour le Secrétaire Général du Parti communiste chinois, les actuels errements de sécurité imposés par Washington à son seul profit équivalait à un jeu à somme nulle et renvoyaient à une mentalité de guerre froide. « Aucun pays ne devrait prendre le contrôle de la sécurité de la région, au détriment de celle des autres ». Après la décision de la Maison Blanche de basculer son épicentre stratégique en Asie Pacifique, les tensions n’ont cessé d’enfler entre Pékin et Washington. En jeu : la volonté chinoise de repousser les États-Unis hors de leur zone d’intérêt stratégique directe.

L’intention qui s’exprime avec une fermeté accrue est d’autant plus inquiétante pour la Maison Blanche qu’elle s’ajoute au caractère exorbitant des revendications de souveraineté chinoises en Mer de Chine du sud, elles mêmes causes de frictions avec Washington, les Philippines et le Vietnam, tandis que nombre de pays dont l’Indonésie et l’UE ont accusé la Chine de ne pas s’en tenir à ses promesses de négociation et de résolution pacifique des différends.

Enfin il faut noter la fermeté, la permanence et la cohérence du discours chinois qui rejette l’ingérence américaine récemment relayé par le Waijiaobu, le ministre de la Défense et, jusqu’au Pentagone, par le Chef de l’Etat-Major général de l’APL.

Accord gazier Chine – Russie

Après 10 années de négociations, le Russe Gazprom et le Chinois CNPC ont annoncé le 22 mai qu’ils étaient parvenus à un accord pour la livraison annuelle par la Russie à la Chine de 38 Milliards de m3 de gaz pendant 30 ans, à partir de la fin 2018. Le prix fixé indexé sur les cours officiels du gaz et des produits dérivés serait de 350 à 400 $ le millier de m3, équivalent à celui du gaz vendu par la Russie à l’UE. La Chine s’est en plus engagée à participer financièrement à hauteur de 25 Mds de $ (sur une estimation totale des coût de 55 Mds de $) à la mise en valeur des gisements et à la construction des réseaux de gazoducs.

Selon une étude de James Henderson, expert de l’énergie russe à Oxford, l’accord commercialement raisonnable semble à l’avantage des deux parties. Les vastes ressources de la Sibérie orientale ont trouvé preneur à un prix qui devrait offrir à Gazprom et aux banques chinoises un retour sur investissement de 10% et leur permettre de se projeter en Asie sans risques majeurs. Grâce aux gazoducs reliant les gisements de Vladivostok, Khabarovsk et Yakutia à l’ouest et à la Chine au sud, les exportations de gaz russes augmenteront de manière significative.

Les revenus générés permettront la construction d’une unité de liquéfaction à Vladivostok et l’accélération de la mise en valeur des gisements off-shore au large de Sakhaline. Enfin, l’ouverture vers l’est desserre la pression des marchés européens qui, à ce jour sont à l’origine de 50% des revenus de Gazprom. Dans l’affaire ukrainienne l’accord marque symboliquement la capacité de la Russie à résister aux pressions occidentales en se tournant vers l’est. Mais, avec 160 Mds de m3 importés en 2013, l’Europe restera encore longtemps le premier marché du gaz russe.

Pour la Chine, l’accord vient à point nommé dans un contexte de forte augmentation de sa demande qui doublera d’ici 2020, avec désormais des sources d’approvisionnement au nord, au sud (Myanmar) à l’ouest (Asie Centrale) et à l’est (livraisons par bateaux de gaz liquéfié). Le prix fixé cohérent avec les autres importations chinoises pourrait permettre à Pékin d’harmoniser les prix du gaz à la consommation avec ceux du marché mondial.

Pour autant, Nadia Kazakova expert britannique des hydrocarbures russes considère que le compte n’y est pas pour Moscou qui, pour obtenir une signature rapide de la Chine dans un contexte de pressions occidentales, a consenti quelques compromis comme la suppression de la taxe à la production des gisements qui alimenteront la Chine et la proposition faite à CNPC d’acheter 49% des parts dans l’usine de liquéfaction de Vladivostok dont le opérations pourraient commencer en 2020.

Enfin, le gouvernement russe a proposé au chinois une prise de participation dans les 19,5% des parts qu’il possède dans Rosneft (n°2 des hydrocarbures russe). Pour Kazakova, le groupe CNPC vise une alliance avec Rosneft dans le projet de liquéfaction de Vladivostok dans le but de gêner Gazprom, déjà attaqué en Russie par Rosneft pour abus de monopole.

Une secousse stratégique

Selon Anatole Kaletsky, économiste et journaliste d’origine russe, diplômé de Cambridge et de Harvard qui signe une dépêche de Reuter du 22 mai, la bascule matérialisée par l’accord sino-russe a une portée stratégique mondiale, dont l’importance pourrait être égale à la manœuvre de Nixon se rapprochant de la Chine à partir de 1972.

La succession des événements qui viennent de se produire sur les marches orientales de l’Europe et en Asie Pacifique au cours desquels la Maison Blanche a brutalement - et selon Kaletsky de manière incohérente - durci ses positions à la fois contre Pékin et contre Moscou, a précipité la Russie déclinante dans les bras de la puissance montante chinoise et conforté la position anti-américaine de la Chine et de la Russie, dont les relations ont pourtant toujours été empreintes de grande méfiance.

Kaletsky souligne à cet égard que dans un environnement géostratégique différent, l’accord du gaz aurait été un accord commercial normal sans plus, dont l’impact n’aurait pas dépassé l’influence sur les prix. Mais dans les circonstances actuelles, marquées par des tensions avec l’Amérique en Asie et en Europe, la transaction sur le gaz prend une portée d’une autre ampleur. S’il est vrai que la relation sino-russe a toujours été marquée par l’inimité, assez souvent par le soupçon et la crainte, ces sentiments négatifs s’effacent aujourd’hui devant les avantages rationnels du rapprochement.

Au-delà des bénéfices économiques, ces derniers sont désormais aussi articulés autour de la résistance commune face au perturbateur américain, avec la perspective de créer un pôle d’attraction stratégique d’autant plus irrésistible qu’aux États-Unis, l’opinion et les élites politiques sont de plus en tentées par le repliement.

Alors que l’influence américaine recule, non pas, dit l’auteur, parce que les États-Unis sont économiquement et technologiquement affaiblis, mais parce qu’ils croient de moins en moins aux aventures extérieures et à leur rôle de « policier planétaire », les alliés de Washington ne peuvent plus compter sur la protection de l’armée américaine, en particulier pour intervenir dans des querelles de souveraineté territoriale mineures, même quand l’engagement militaire est garanti par des accords de défense.

Le courant de sympathie vers ce nouvel axe de la stratégie planétaire serait d’autant plus soutenu qu’il serait alimenté par tous ceux, principalement en Asie qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas se plier aux standards occidentaux de la démocratie, de la responsabilité sociale des entreprises, de l’ouverture commerciale et financière, ainsi qu’à l’exigence de qualité et de sécurité des produits de consommation courante.

Pour Kaletsky, l’apogée des bévues américaines accumulées en Asie depuis la bascule stratégique du « pivot » et en Europe depuis le milieu des années 1990, racines véritables de la question ukrainienne, a eu lieu quand la Maison Blanche a ordonné au FBI d’émettre un mandat d’arrêt contre des chefs militaires chinois, le jour même où Poutine est arrivé à Shanghai pour la conférence sur les mesures de confiance en Asie, la veille de la signature de l’accord sur le gaz.


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