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›› Chronique

Hommage à Simon Leys et à la liberté de penser

Quel avenir pour la Chine ?

Liu Xiaobo, prix Nobel de la paix emprisonné en 2011 pour subversion contre l’État.

Dans le texte sur Liu Xiaobo « Anatomie d’une dictature post-totalitaire » cité plus haut qui témoigne de sa vigilance intraitable, Simon Leys proposait et commentait des extraits de deux recueils écrits par le prix Nobel chinois et publiés hors de Chine après son arrestation pour « incitation à la subversion de l’État » : l’un en Français traduit par Philippe Beja : « La philosophie du Porc et autres essais », Gallimard 2011, l’autre en Anglais « No Enemies, No Hatred » et publié par Harvard University Press, 2012. De ces plaidoyers pour la vérité qui dénoncent les abus de pouvoir, l’injustice, l’arbitraire et l’absence de moralité, conséquences des années de plomb du Maoïsme, on retiendra deux idées.

La première souligne l’angoisse exprimée par Liu Xiaobo et Simon Leys face à un régime « post-totalitaire », de plus en plus populiste et nationaliste, sans repères éthiques, à la fois cynique, inégalitaire et profondément matérialiste, mais pourtant courtisé par les grands pays développés dont l’audience politique globale faiblit, alors que le poids stratégique et économique de la Chine constitue désormais un obstacle au progrès global de la démocratie et du droit.

La charge de Liu Xiaobo reprise par Simon Leys tourne en dérision l’idée même de miracle dont le thuriféraires de la Chine moderne ne cessent de ponctuer leurs discours : « miracle économique, miracle d’un régime corrompu, miracle d’une société injuste, miracle du déclin moral et miracle d’un avenir compromis (…) Les dommages causés à l’économie, aux droits de l’homme, à la société toute entière sont incalculables. Pourrons-nous jamais en guérir ? Si oui, c’est cela qui serait un miracle ».

Notons au passage que dans son livre publié en 2011 « Modifier notre approche culturelle de l’histoire – 改造我们 的文化历史观 » Zhang Musheng ne dit pas autre chose : « Aujourd’hui il n’y a pas seulement une collusion entre des bureaucrates corrompus, le capital et des intermédiaires parasites, il y a aussi les dirigeants qui se vendent et la marchandisation du pouvoir politique corrompu par des réseaux criminels ».

Mais s’il est exact que ses mises en garde sévères prédisent des tensions plus graves qu’en 1989, Zhang contrairement à Liu Xiaobo ne remet pas directement en cause le « rôle dirigeant du Parti », se contentant d’exiger des réformes institutionnelles urgentes telles qu’un rôle accru pour les assemblées et une plus grande autonomie de la justice. Surtout il ne s’était pas, comme Liu Xiaobo, fait connaître à l’étranger.

Une « superpuissance amnésique ».

L’autre idée qui surnage du texte sur le prix Nobel est celle de l’inquiétude du régime précisément face aux mises à jour publiques résultant de l’explosion des nouvelles technologies de l’information dont la curiosité inquisitoire pourrait écorner l’image idéale et édifiante que le Parti tente de se donner, ce qui le pousse à de frénétiques efforts de censure, appliquée à la fois à l’actualité et à son passé récent.

A cet égard dans la préface à la réédition des « Habits neufs du président Mao » (Ivrea 2009), Simon Leys glose sur la nature de la puissance chinoise : « La Chine est en passe de devenir une superpuissance. Dans ce cas, elle sera – chose inouïe - une superpuissance amnésique », enfermée dans le double dogme du monopole politique du Parti et de l’image tutélaire de Mao. « Et le corollaire de ce deux impératifs est la nécessité de censurer la vérité historique de la République Populaire depuis sa fondation ».

Alors que le régime rejette toute idée de rupture historique avec la période maoïste, nombreux sont ceux en Chine et hors de Chine qui estiment que le plus grand obstacle à la véritable modernisation du pays, au meilleur sens du terme, est précisément cette tendance du Parti à réécrire et à maquiller l’histoire. « Quelle sorte d’avenir peut-on bâtir sur l’ignorance obligatoire du passé récent ? » interroge Simon Leys. C’est aussi l’inquiétude de Ma Jian réfugié en Europe dont le livre « Beijing Coma » - une allégorie sur l’amnésie forcée de la révolution culturelle - est interdit par le Parti : « Quand on efface son histoire, on efface les fondations morales d’un peuple. »

Pierre Ryckmans, intellectuel modeste et rigoureux, intraitable à l’égard des menteurs fut révulsé par l’entreprise maoïste qui tenta de changer l’homme chinois par l’épouvante, cancer intellectuel et politique qui proliféra de manière délirante sous une forme exacerbée et galopante jusqu’au Royaume du Cambodge. Il s’indigna encore plus contre les intellectuels aveugles qui donnèrent une image frelatée de la réalité de ces épisodes insupportables et inhumains.

Il laissera le souvenir d’un « clerc » inflexible qui, jusqu’à la fin de sa vie n’aura, quelles que soient les pressions, les modes et « les nauséabondes orthodoxies qui se disputent nos âmes » (Georges Orwell), jamais trahi ses convictions profondes et son amour indomptable de la vérité. Il tiendra toujours une place de choix dans l’esprit de tous ceux qui se préoccupent de comprendre pourquoi le monde va mal.


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Par Liweng Le 5/09/2014 à 01h54

Hommage à Simon Leys et à la liberté de penser.

Merci pour ce magnifique hommage à l’un des phares du XX ème siècle. Il faut insister sur les qualités incomparables de ses trop rares traductions : les six récits de Shen Fu, cités dans l’article et les Entretiens de Confucius notamment.

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