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›› Chronique

La France en Chine. Edouard Philippe sur les traces du Président. Les non-dits de l’histoire

La France en Chine. Malentendus et frustrations.

Portraits de Mao brandis devant l’Ambassade de Chine à Paris, le jour de la mort de Mao, le 9 septembre 1976. Si la révolution française a imprégné la pensée des révolutionnaires chinois, le Maoïsme a pesé sur la pensée politique française de l’après-guerre, singulièrement après la déstalinisation.


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Au-delà des protocoles diplomatiques, à côté de la promotion du savoir dispensé dans nos grands centres universitaires et grandes écoles et des technologies nationales, à quoi s’est ajoutée l’exploration des coopérations possibles entre la France et la Chine, on ne peut pas passer sous silence les non-dits et les frustrations qui, depuis des lustres, accompagnent chaque voyage officiel d’un responsable français en Chine.

Né dans l’illusion d’une relation privilégiée facilitée par la reconnaissance officielle de la Chine par Charles de Gaulle, 15 ans avant les États-Unis, le tête-à-tête franco-chinois a d’abord très vite été pollué par le malentendu maoïste et la question des droits de l’homme. Celle-ci fut exacerbée par la reprise en main à la mitrailleuse, le 4 juin 1989, du mouvement des jeunes étudiants rassemblés sur la place Tian An Men pour honorer la mémoire de Hu Yaobang, dénoncer la corruption et réclamer des réformes politiques. Lire : L’obsédant héritage de Hu Yaobang.

René Viénet le rappelait récemment dans sa recension du livre fleuve de l’Ambassadeur Claude Martin « Quatre ans après, la reconnaissance, les étudiants chinois de Paris manifestaient contre de Gaulle en le traitant - sur ordres des zélotes madame-maoïstes de l’ambassade - de « tête-de-chien » ; et six années plus tard Mao ZeDong, recevant à sa table le ministre André Bettencourt (qui levait son verre « au rôle de la France en Asie »), lui asséna : « Dien Bien Phu a été une victoire chinoise avec des mortiers chinois servi par des soldats chinois. Depuis ce jour, la France n’a plus aucun rôle à jouer en Asie ».

Disant cela qui n’était pas faux, quoique brutal et peu diplomatique, Mao s’est bien gardé de rappeler le rôle catastrophique que son prosélytisme idéologique, rival de celui de Moscou, avait joué dans l’appui apporté aux assassins Khmers Rouges au Cambodge.

Asséné deux années après le début de la révolution culturelle, ce rappel glacé de nos très profonds différends idéologiques et historiques n’a pas cessé de planer comme une ombre sur la relation franco-chinoise. La force de la méfiance installée par la brutalité maoïste fut encore aggravée par les différends politiques à propos de Tian An Men et les ventes à Taïwan, à la fin des années 80 des Mirages 2000 – 5 et des frégates Lafayette. Rétablie en apparence en 1994, la relation a, depuis ces époques exploratoires de défrichage initial, changé de nature.

Entre rêve et réalité, la force des intérêts nationaux.

Ce n’est le moindre des paradoxes que La Chine de Xi Jinping, au système politique léniniste, se pose en exemple pour une gouvernance globale et un modèle politique pour les pays en développement.


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Rattrapés par le pragmatisme et le prosaïsme des intérêts commerciaux, ayant en partie remplacé le rêve et l’enthousiasme, les échanges franco-chinois, encore épisodiquement marqués par la nostalgie de la « relation » privilégiée, sont aujourd’hui placés sous l’effet de plusieurs tensions contradictoires.

La première est ancienne et s’inscrit dans la relation globale des Occidentaux face à la Chine, marquée par le constant balancement entre la crainte de la « menace chinoise », héritière du « péril jaune » et la « sublimation » à la suite des « Lumières » de « l’exceptionnalité » chinoise, considérée comme « un ailleurs toujours meilleur ».

Son corollaire moderne est la tentation, dans le sillage de la propagande de Pékin, de considérer la Chine comme un modèle de la gouvernance globale, alors qu’elle reste tout de même un des derniers systèmes politiques purement « léninistes », affichant par ses « caractéristiques chinoises » son opposition culturelle et nationaliste au droit international.

Sur ce sujet, la visite n’a pas abordé les tensions entre Paris et Pékin sur les prétentions territoriales chinoise en Mer de Chine sud ni sur les divergences de vues à propos de la question nord-coréenne où Paris est clairement plus proche de Washington. La dichotomie avait été clairement exprimée par la Ministre des armées Florence Parly à Singapour. Lire : Dialogue de sourds à Singapour.

Les autres tensions baignant la relation bilatérale sont plus prosaïques. La première crée un malaise puisqu’elle est articulée à la contradiction entre le désir affiché d’embarquer Pékin dans le combat pour l’ouverture commerciale, quand les principaux reproches faits à la Chine en Europe et aux États-Unis sont précisément qu’elle ne respecte pas les règles du marché.

Né d’une somme d’arrières pensées et des hypocrisies, dont on voit bien qu’elles prennent racine dans le souhait de ménager Pékin pour ne pas se fermer l’accès au marché chinois, l’embarras est le fond de tableau de la plupart des relations officielles de la Chine avec l’Occident.

Entre élan coopératif et méfiances.

Les experts, l’administration et le quai s’inquiètent des ouvertures technologiques faites aux experts du retraitement chinois alors qu’aucun contrat n’a encore été signé.


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Enfin, la dernière contradiction sensible en amont du voyage d’Edouard Philippe au sein même de l’appareil politique français, est celle opposant d’une part, l’élan de coopération technologique que le Premier Ministre a exprimé tout au long de son voyage et, d’autre part, la crainte des industriels échaudés par les risques de captations de technologies sensibles.

Dans un article publié le 25 juin par le magazine Challenges, Antoine Izambard décrit les tensions avec Matignon, décidé à développer un pôle franco-chinois de hautes technologies « alors que le Quai d’Orsay, Bercy et le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, avaient émis de nombreuses réserves. »

Sans surprise, les principales réticences pointaient du doigt les risques de captation de technologies et de viol des règles de la propriété intellectuelle, alors que la Chine est engagée dans une intense stratégie de sinisation des technologies sensibles dans le cadre de son projet Made in China 2025.

Une autre réserve rappelant le risque probable de non réciprocité, a alimenté la perplexité d’une source proche du nucléaire civil, un des fleurons de la coopération technologique franco-chinoise.

Dans le sérail on s’interroge en effet sur la pertinence du projet gouvernemental d’inviter des ingénieurs chinois dans les laboratoires de l’usine de retraitement de la Hague, avant même qu‘un contrat pour la construction d’une unité en Chine ne soit signé. La crainte est d’autant plus grande que Pékin coopère sur ce sujet avec les Russes.

Pour ces sceptiques, le risque existe que les portes ouvertes ne servent qu’à parachever la captation bien avancée des techniques françaises de retraitement.

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Concrètement, en plus du projet de retraitement [3], les principales avancées très prosaïques du voyage ont porté sur – la presse nationale et chinoise en ont amplement parlé – :

1) La levée de l’embargo vieux de 17 ans sur le bœuf français – la filière qui est peut-être optimiste-, vise 30 000 tonnes par an ;

2) Deux contrats décrochés par Vallourec – tubes sans soudures destinés à l’exploration et à l’exploitation des hydrocarbures – vendus à China Guangdong Nuclear Corporation ;

3) Un accord cadre de coopération entre EDF et Datang pour des projets éoliens à développer en Chine et en Europe ;

4) Le choix de Val Thorens par l’équipe olympique chinoise de sports d’hiver comme base d’entraînement permanente en Europe pour 300 athlètes chinois ;

5) Un promesse (faite au Président français en janvier 2018, mais non confirmée) de commande « de 184 A.320. La commande interviendra « en temps voulu » a dit le PM Li Keqiang à son homologue français.

Notes :

[3Nouvelle étape d’un projet négocié depuis 10 ans, ORANO (ex-AREVA) et CNNC ont conclu un « accord sur les travaux préparatoires » pour une usine d’une capacité de 800 tonnes pour le traitement et le recyclage des combustibles nucléaires en Chine. S’il était signé – mais rien n’est moins sûr –, le contrat s’élèverait à 20 Mds d’€, dont la moitié reviendrait à ORANO.


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