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Le dangereux face-à-face entre Pékin et Washington

Trump tourne le dos à l’exigence de rapprochement.

Recevant à la Maison Blanche H. Kissinger (92 ans), en mai 2017, D. Trump a loué la clairvoyance du vieux conseiller stratégique de R. Nixon, mais sa politique chinoise prend le contrepied du rapprochement avec Pékin prôné en 1972.


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Le déséquilibre commercial est aussi le fond de tableau des agacements de l’administration Trump qui - c’est précisément ce qui désarçonne le Bureau Politique chinois – voyant les choses telles qu’elles sont, débarrassées des arrière-pensées stratégiques de long terme qui ne sont pas sa tasse de thé c’est le moins qu’on puisse dire-, tourne le dos à l’élan de rapprochement avec la Chine initié par Kissinger en 1972.

Ce faisant, il bouscule un paysage organisé autour de nombreux non-dits dont l’un des plus illusoires est que la Chine pourrait à la longue se conformer à l’ordre du monde réglé après 1945 par le FMI, la Banque Mondiale et Washington [3].

Au passage, la réaction de Trump à l’égard de la Chine est d’autant plus brutale que sa faible conscience historique ne lui permet pas d’entrer dans le jeu de ceux qui trouvent des justifications aux insolences commerciales chinoises et dont l’exemple le plus actuel est Kevin Rudd fervent d’études chinoises, ancien Premier Ministre australien.

Evoquant très exactement ce que dit Bloomberg dans son article – au XIXe siècle, « les ouvertures de marché passées furent imposées à la Chine par les armes » -, Rudd a récemment rappelé que, pour les élites chinoises, les captations illégales de technologies auxquelles se livrent les entreprises publiques chinoises pilotées par le Bureau Politique en vue de « Made In China 2025 » qui mettent en fureur Trump, seraient précisément le juste retour des humiliations subies par la Chine il y a 170 ans.

QC avait évoqué ce point dans la conclusion du précédent éditorial le 27 juillet, dans le paragraphe intitulé « Les leçons de l’histoire » : La montée aux extrêmes de la guerre commerciale et le balancier de l’histoire.

Les failles de la cohésion politique.

En arrière plan, le reproche interne adressé à la Direction politique à propos de son raidissement nationaliste face à Washington, jette un doute sur la cohésion de l’appareil derrière Xi Jinping et son clan.

Ainsi Li Cheng, originaire de Shanghaï et chercheur à la Brookings estime depuis 2012, que le pouvoir politique du n°1 n’est pas aussi assuré qu’on le dit. L’hypothèse de fractures internes suggérant une fragilité renvoie à une tribune dont l’idée maîtresse était homothétique de celle de Deng Yuwen publiée par David Shambaugh en mars 2015 dans le Wall Street Journal intitulée : « The coming chinese crackup ».

L’ancien éditeur du China Quaterly spéculait sur la fin de la règle communiste dont, disait-il, la solidité et la force ne sont qu’apparentes.

Lire : Risques de crise en Chine.

Il est vrai que contrairement à Gordon Chang qui s’était trompé en écrivant en 2001 « The coming collapse of China », Li Cheng réfute les analyses qui, prenant appui sur les contradictions de l’appareil communiste, spéculent sur « l’effondrement de la Chine ». Le pays est, dit-il, solidement ancré dans un mouvement ascendant irréversible d’ouverture au monde.

Il n’en reste pas moins que lui aussi doute de l’avenir politique du Parti.

Tout en affirmant que les bases du développement sont solides, il met néanmoins l’accent sur la faiblesse des élites, les dysfonctionnements du gouvernement et du Parti et, à l’inverse, sur le poids des corporatismes et la force des factions.

A l’appui de sa vision d’une classe politique entre les mains des groupes d’influence rivaux qui paralysent les réformes, affaiblissent la gouvernance et condamnent le Parti à l’immobilisme, Li Cheng cite le constat de l’appareil lui-même, publié le 1er juillet 2012, dans le Quotidien du Peuple : « il n’a jamais été aussi urgent de juguler les problèmes internes au Parti qui handicapent sa capacité à gouverner le pays. (...) Il est vital de corriger le laisser aller, l’incapacité, le fossé avec les masses et la corruption rampante ».

Les talons d’Achille du régime.

Parmi les racines de la corruption difficile à éliminer sans une profonde rupture culturelle et politique, la campagne contre les prévaricateurs ne traitant que les symptômes, se trouve la vaste et riche culture du « Guanxi » où s’entremêlent la politique et les affaires.


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Il ajoutait que l’opacité de la sélection vers le sommet permet le népotisme familial ou de factions créant une fragilité d’autant plus grave que l’ascension s’accompagne souvent de corruptions et d’achats de charges, spécialités de ceux qui n’ont pas suffisamment de « guanxi ».

A l’époque Cheng Li n’avait pas anticipé la « carte sauvage » de Trump.

Engageant la relation sino-américaine dans la voie inexplorée d’une guerre commerciale à outrance, ignorant les objectifs stratégiques plus larges, le Président américain, d’abord préoccupé de réduire les déficits a abandonné l’a priori du long terme d’une connivence stratégique possible avec une Chine acceptant de se couler dans l’ordre occidental.

C’est bien ce qui incommode le Parti.

Ce dernier sait que dans ce bras de fer à court terme mettant en jeu la croissance et la stabilité politique interne, sur fond de censure et de répression, l’issue est incertaine. C’est aussi la raison pour laquelle les anciens reprochent à Xi Jinping, à l’intérieur, de trop jouer du volet répressif et de la mise aux normes académique et, à l’extérieur, d’avoir trop agité la fibre nationaliste.

Shi Yinhong, conseiller du gouvernement et Directeur du Centre des Etudes américaines à Beida, cité par Bloomberg ne dit pas autre chose : « La confrontation avec les États-Unis est en grande partie due au fait que depuis des lustres la Chine n’a rien fait pour réduire les surplus, mieux ouvrir son marché et alléger les contrôles de l’État. Face aux incertitudes nous devons nous ajuster. Tout à notre “grand bond en avant“ n’avons pas considéré avec suffisamment d’attention les sentiments des autres pays ».

Note(s) :

[3Après l’échec de la négociation douanière tentée en mai dernier par Liu He, vice-premier ministre, proche du président – avec Xi Jinping ils avaient fréquenté la même école primaire Ba Yi – Pékin a décidé d’envoyer à Washington Wang Shouwen, vice-ministre du commerce, d’un niveau hiérarchique politiquement moins sensible, chargé de vérifier s’il est possible de reprendre la négociation commerciale à haut niveau.

Pékin prend cette initiative dans les pires conditions possibles.

La meilleure preuve du malaise est que récemment, constatant une baisse continue de la bourse de Shanghai de plus de 22% depuis janvier - signe évident d’une perte de confiance -, les organes de la censure ont intimé aux télévisions chinoises d’éviter les alarmes inutiles en s’abstenant d’utiliser les termes comme « 暴 跌 » chute , « 暴涨 » éclatement ou « 崩盘 » effondrement (source l’excellent SupChina.)

Ce n’est pas tout, avant sa mission, Wang Shouwen a fait un crochet par le bureau du « US-China Business Council » à Pékin où on lui a mis les points sur les « I ».

En substance : « A Washington on se réjouit de votre visite, mais ne sous-estimez pas la ferme détermination du Président Trump à éliminer les barrières douanières et non-tarifaires, les quota, le viol de la propriété intellectuelle et de mettre fin aux transferts forcés de technologies ».


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