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›› Editorial

Le grand chassé-croisé sino-américain en Asie. Un apaisement en demi-teinte

Pragmatisme de Manille.

A Manille pour le sommet de l’ASEAN Xi Jinping s’était fait représenter par Li Keqiang. Avant le sommet le président Rodrigo Duterte avait fait savoir à D. Trump qu’il valait mieux ne pas se mêler des tensions en mer de Chine du sud.


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Le parti pris d’apaisement était également à l’honneur au sommet de l’ASEAN à Manille du 13 au 14 novembre. Mais les bonnes paroles n’y ont pas masqué les tensions d’un sommet boudé par le n°1 chinois qui préféra se rendre au Laos le 13 novembre, remplacé par le Premier ministre Li Keqiang, et d’où Donald Trump qui eut à affronter des manifestations « anti-impérialistes » où l’on brûla le drapeau américain, s’éclipsa avant le sommet des pays de l’Asie de l’est dont l’horaire avait été retardé.

A cœur de la rencontre, toujours et encore la rivalité sino-américaine en Asie du Sud-est, dont les Philippines sont l’un des enjeux les plus brûlants depuis que le président Duterte a décidé d’abandonner la politique d’alignement sur Washington de son prédécesseur Benignio Aquinio III et d’adoucir ses réactions aux prétentions maritimes chinoises à l’intérieur de la ZEE philippine. A ce sujet lire : Duterte, l’imprévisible, rebat les cartes et s’invite dans la cour des grands. et Mer de Chine du sud. La carte sauvage des hydrocarbures. Le dilemme de Duterte.

Alors que Pékin continue à considérer que Washington n’a aucune légitimité en Asie, mais que nombre de pays de la zone voient toujours les États-Unis comme un contrepoids nécessaire à la puissance montante d’une Chine de plus en plus sûre d’elle-même et déterminée, Donald Trump a du essuyer la rebuffade de Rodrigo Duterte.

Ce dernier ne traita pas le président américain de « fils de p. » comme il l’avait fait en septembre 2016 s’adressant à Obama qui s’inquiétait publiquement des brutalités extra-judiciaires de la lutte contre les cartels de la drogue.

Mais réagissant à la proposition irréaliste du président américain de jouer les médiateurs dans les controverses en mer de Chine du sud, Duterte, avait lors du sommet de l’APEC à Danang, rappelé à Trump à quel point la question était sensible. « Nous devons rester amis et ne pas écouter les têtes brûlées qui voudraient que nous confrontions la Chine sur nombre de sujets (…). Mieux vaut ne pas toucher à la question de la Mer de Chine du sud. Personne ne peut se permettre de se lancer dans une guerre ».

Rien ne pouvait mieux satisfaire Pékin que cette prise de position abrupte du président philippin. Pour faire bonne mesure et sacrifiant par ailleurs à la volonté générale d’apaisement, heureux que Trump ne lui fasse aucune remarque publique sur les manquements au droit de ses très meurtrières campagnes anti-drogue, Dutertre a ajouté que la coopération avec Washington était à nouveau la bienvenue.

Quant à la position chinoise – à rebours de celle de Washington – elle reste toujours que les querelles en mer de Chine du sud ne sont ni du ressort de l’ASEAN, ni de celui des États-Unis que le Politburo chinois considère comme un intrus dans la zone, les disputes devant être réglées par des négociations bilatérales de Pékin avec chacun des plaignants. Il reste que les pays de la zone savent bien que, sans contrepoids de puissance opposé à Pékin, un dialogue bilatéral devient une négociation du « fort au faible » où, pris séparément, chaque pays est désarmé face aux prétentions chinoises.

Duterte lui-même vient de mesurer les effets de l’alignement à la Chine quand, le 21 août dernier, il dut sous la pression de Pékin prendre le contrepied de ses militaires et ordonner de détruire un abri pour les pêcheurs philippins construit par la marine de Manille sur l’ilôt Thitu (215 nautiques de Palawan et 500 nautiques de Hainan), dans l’archipel des Spratly que les nationaliste de l’archipel appellent « la mer des Philippines occidentales. ».

Sur le même sujet, l’autre point clé de la réunion de Manille fut la décision rendue publique par l’Association d’entamer les négociations pour un « Code de conduite » jusqu’à présent freinées par la Chine. 15 ans après l’adoption à Phnom-Penh en 2002 d’une déclaration de principe sur le Code de conduite en mer de Chine du sud, revendiquée à 90% par Pékin, la Chine a enfin accepté de négocier un « code de conduite », dont les dispositions seraient légalement contraignantes.

Les hypothèses sceptiques sur ce revirement ne manquent pas. Pour Robert Manning, membre du Conseil Atlantique, ancien du Département d’État et proche du ministère de la défense américain, Pékin, qui aurait monnayé un l’appui de chaque pays de l’ASEAN, n’acceptera jamais un code de conduite contraignant. Son accord serait une manœuvre dilatoire.

En attendant, faisant le pari que Washington ne déclenchera pas un conflit pour de simples récifs, alors que la liberté de navigation reste malgré tout garantie en temps de paix, la Chine, imperturbable, avance ses projets d’annexion face à une ASEAN de moins en moins disposée à se heurter à elle frontalement.

Lire : L’ASEAN s’aligne progressivement sur la Chine. Volte face et contrepied américains.

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En arrière plan de ces apaisements en demi-teinte, marqués par les affichages de bonne volonté de Tokyo, les efforts de séduction de Pékin à l’égard de Hanoi, le parti pris de Donald Trump de ne pas critiquer publiquement la Chine, le réalisme de Rogrigo Duterte et la très grande prudence des pays de l’ASEAN, flotte, comme une matrice de la situation, l’idée que, parrains et rivaux stratégiques de la région, à ce point interdépendants et en même temps contraints par leur arsenal nucléaire interdisant toute montée aux extrêmes militaires, les États-Unis et la Chine sont enfermés dans l’exercice obligé d’une coexistence pacifique, de temps à autre perturbée par des crises qui ne se résorbent qu’en apparence, avant d’éclater à nouveau.

Cette fois, l’apaisement qui, par le passé, avait, après un temps plus ou moins long, cédé à de nouvelles tensions, pourrait être entretenu par le choix de l’administration américaine de cesser de confronter Pékin sur la question des droits - une embellie dont bénéficient également R. Duterte et les dirigeants vietnamiens -, à quoi s’ajoute le fait que Shinzo Abe et Xi Jinping dont les positions viennent d’été confortées en interne, disposent d’une marge de manœuvre pouvant faciliter un rapprochement.

Enfin, il n’est pas impossible que le risque nord-coréen, reconnu par tous, ait été un adjuvant à la nouvelle solidarité régionale.

Pour autant, le surgissement cyclique des embellies ne signifie pas que les causes des déceptions, tensions et crises aient disparu. Entre Pékin et Washington, elles s’enracinent dans les facteurs structurels du déficit commercial américain [1] et les abyssales divergences des systèmes politiques, opaque et centralisé d’un côté, éclaté en divers centres de pouvoirs de l’autre diffusant en Chine le sentiment de l’inconstance, parfois même de la duplicité occidentale.

Notes :

[1Le déficit commercial n’est pas du à la manipulation de la monnaie ou à des mesures mercantiles spécifiques, mais à la captation par le pouvoir chinois de l’épargne utilisée pour subventionner la production au détriment de la consommation des ménages principal moteur des importations. Une riposte au déficit commercial devrait donc se faire non pas par des mesures tarifaires, mais par l’attraction hors de Chine des capitaux chinois venant de l’épargne des ménages sous réserve que Pékin consente à ouvrir son compte de capital.


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