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›› Editorial

Les forteresses industrielles dans le collimateur

Le vent des réformes contre l’archaïsme figé des groupes publics.

Depuis une dizaine d’années, encouragée par une demande en hausse rapide, la capacité de production d’acier a fortement augmenté, mais une bonne partie des nouvelles unités privées fonctionnaient sans autorisation ce qui les plaçaient dans une situation ambigüe et vulnérable. En 2010, sur les 718 millions de tonnes d’acier produites, 40% l’étaient encore sans autorisation officielle.

Les aciéristes privés étaient ainsi à la merci d’attaques des grands groupes, qui, en faisant pression sur l’administration, pouvaient provoquer leur fermeture sous le prétexte de non conformité administrative. En 2004, le groupe privé Jiangsu Tieben Steel Co. , pourtant opérationnel depuis 1996, fit l’objet d’une attaque en règle menée par une équipe d’inspection diligentée par 9 ministères.

L’opération avait probablement été initiée en sous main par le géant Baosteel, pour provoquer le démantèlement de Tieben sous prétexte de juguler les investissements sauvages et les surcapacités. Les actifs du groupe furent vendus aux enchères et le Président Dai Guofang condamné à 5 ans de prison. Mais, plus tard, une enquête rétrospective avait établi que les principales illégalités (expansion sans autorisation) étaient imputables aux cadres locaux corrompus et aux sociétés de financement qu’ils contrôlaient en partie.

La dernière décision du ministère de légaliser 15 aciéries privées apparaît d’autant plus comme une révolution que les anciens critères d’homologation, essentiellement administratifs qui favorisaient les groupes publics bien connectés ont été remplacés par des standards industriels plus objectifs – qualité de la production, protection de l’environnement et sécurité des personnes -, qui ouvrent une marge de manœuvre pour une concurrence privée échappant aux anciens schémas étatiques.

En réalité, la nouvelle tolérance du ministère pour les aciéristes privés est le résultat d’un mouvement à l’œuvre depuis 2010, souvent contre les positions retranchées de la Commission Nationale pour la Recherche et Développement (CNRD). Un article du journal Caixin du 9 mai 2012 cite le cas du groupe Shagang 沙钢集团 (Shangang Jituan), qui, depuis 2010, avait reçu plusieurs messages informels anticipant une autorisation officielle du ministère de l’industrie.

Mais, en novembre 2010, la CNRD, le ministère des ressources foncières et le ministère de l’environnement y firent obstacle, créant pour le groupe une période d’incertitude pendant laquelle il lui fut impossible d’obtenir des prêts et encore moins de lever des fonds en bourse. Le combat retardateur, essentiellement mené contre des groupes privés, premières cibles de l’administration en cas de baisse de la demande, dura jusqu’au 18e Congrès, qui coïncida avec un assouplissement de la position de la CNRD.

En 2012, 104 aciéries, qui produisent 60,7% de l’acier chinois postulèrent pour une approbation au ministère de l’industrie. Avec 14 autres privés, Shagang se trouvait parmi les 45 groupes retenus par le gouvernement en avril 2013. En introduisant un élément de concurrence privée dans une des plus anciennes forteresses de l’oligarchie, la manœuvre du ministère de l’industrie heurte les intérêts des grands groupes. Elle les oblige aussi à rationaliser leur production, à en améliorer la qualité, à réduire la consommation d’énergie et à mieux protéger l’environnement.

Dans ce nouveau paysage en voie d’assainissement, les « privés », non seulement donnent l’exemple d’une meilleure rentabilité énergétique, mais leurs profits surpassent largement ceux de leurs homologues publics. Une enquête du syndicat de la métallurgie montre en effet qu’en 2012 les aciéristes privés ont enregistré des profits cumulés de 18,9 Mds de Yuans (2,5 Mds d’€), 30 fois supérieurs à ceux de leurs homologues publics.

Selon un responsable du ministère de l’industrie, la remise en ordre d’un des secteurs les plus étatisés de l’industrie chinoise est en marche. En 2015, 80% des producteurs se seront conformés aux nouveaux critères d’une meilleure rentabilité, d’économie d’énergie et de protection de l’environnement, tandis que, dit le ministère, pour éliminer les surcapacités et rehausser le niveau technologique de la production, de nouvelles règles inciteront à des fusions et des restructurations, d’où les privés ne seront pas absents.

La prévision est peut-être exagérément optimiste et sous estime la force des résistances, mais on ne peut nier que l’industrie de l’acier est aujourd’hui agitée par un vent de réformes sans précédent qui, avec le démantèlement du ministère du rail, s’inscrit dans une stratégie concertée de modernisation du schéma économique. Son objectif est aussi de briser le lien entre la bureaucratie et les prébendes industriels, tout en abaissant les féodalités des grands groupes publics.

Il restera à la nouvelle direction du régime à faire en sorte que les nouveaux acteurs privés de cette modernisation, considérés comme les adjuvants de la remise en ordre pour plus de qualité, moins de coulage, de gabegies et de pollution, ne s’embourbent pas dans les anciennes ornières où les critères quantitatifs et la collusion avec l’oligarchie favorisaient les gaspillages, la surproduction de mauvaise qualité et les atteintes massives à l’environnement.


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