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Un mal typiquement chinois

Sans doute est-il abusif de comparer la répression policière au village de Dongzhou (Canton) le mois dernier, comme l’ont tenté de faire un certain nombre d’organes de presse de Hongkong, à la tragédie de Tian’anmen du printemps 1989. Ni l’ampleur des forces mobilisées, ni les motifs de conflits ne permettent d’aligner les deux événements en parallèle, bien que l’usage d’armes à feu en constitue le dénominateur commun. Ce constat une fois établi, il ne nous autorise nullement, en revanche, de faire l’économie d’une analyse approfondie du malaise social en Chine : diffusément ressenti, il se manifeste ici et là par des éclatements de violence collective, auxquels les autorités semblent avoir de plus en plus du mal à contrôler et à prévenir.

Que peut-on tirer de ces phénomènes de violence que redoute le pouvoir de Pékin et qu’ignorent, ou feignent d’ignorer une grande partie de la population chinoise et avec elle l’essentiel de l’opinion internationale ? Avec un tant soit peu de sens d’observation, deux conclusions s’imposent d’elles-mêmes : la première est qu’une croissance économique continue ne suffit pas, ou ne suffit plus à garantir la paix sociale ; la seconde, moins évidente, est que l’origine de la plupart des conflits reposent sur un socle commun : à savoir le flou juridique entourant la propriété foncière.

Le besoin accru en terre constructible est l’une des caractéristiques d’une société en fort taux de croissance et d’urbanisation. Si l’Etat reste en théorie l’unique propriétaire foncier, les responsables locaux (notamment les secrétaires PC d’une ville, d’une région ou d’une province) se voient dotés d’un pouvoir disproportionné du jour au lendemain car ils ont la haute main sur la distribution des concessions foncières dans leur zone d’administration. En l’absence d’un droit foncier tangible, les habitants en ville peuvent être expulsés de leur lieu de vie à tout moment, au profit des promoteurs immobiliers qui promettent monts et merveilles en terme de rentrées fiscales au pouvoir local. Les indemnités allouées aux habitants ainsi expulsés et mal relogés sont souvent maigres, voire inexistantes, le montant n’étant garanti par aucun texte de loi. Dans les zones rurales, nombre de paysans sont chassés de la terre qui leur était concédée au moment de la privatisation des productions agricoles au début des année 1980, même si, sur le papier, ils disposent d’un droit d’usufruit d’une durée de 30 ans, d’après la « loi d’administration foncière » promulguée en 1998 mais souvent bafouée par le pouvoir local. Se sachant d’avance perdants sur le terrain judiciaire (les décision de justice sont plus fonction des directives du Parti que des textes de loi), la violence collective constitue alors le dernier recours des paysans contre un pouvoir abusif.

Les hauts dirigeants chinois n’ignorent pas que seule une vraie privatisation de la terre dans l’ensemble du pays permet de sortir du cercle vicieux des conflits fonciers. Cependant, initier une réforme de ce genre, c’est s’exposer à deux risques majeurs : l’un concerne les relations entre le pouvoir central et celui des régions ; l’autre est certes idéologique, mais ses conséquences peuvent aussi être dévastatrices.

Les premières victimes d’une éventuelle réforme foncière seront les responsables administratifs locaux. S’attaquer à leurs prérogatives et intérêts (même s’ils sont illégaux) équivaudrait à saper la base de la République populaire. Il est peu vraisemblable que l’équipe de Hu Jintao, plus préoccupée par la stabilité du régime politique que par les réformes, oserait scier la branche sur laquelle elle est assise. Les deuxièmes victimes ne seront rien d’autre que l’ensemble des institutions du pays. La privatisation de terre serait une bombe idéologique car elle signerait l’abandon officiel de la doctrine socialiste et avec elle le régime de parti unique. Personne dans la Chine d’aujourd’hui ne semble vouloir jouer le rôle d’un Michael Gorbatchev.

Il est tout aussi abusif d’imputer le malaise foncier uniquement au communisme. Plus qu’un mal du régime actuel, les conflits fonciers, ceux entre les paysans et les aristocrates tout comme ceux qui opposent les seigneurs locaux à l’empereur, jalonnent l’histoire de l’Empire du milieu, ainsi que les jacqueries paysannes qui en constituent l’une des issues les plus probables. Les Etats révolutionnaires résultent moins des « luttes de classes » que de ces incessants conflits de la terre qui aboutiront un jour au changement dynastique. Et le cycle recommence.


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