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›› Chronique

Les deux faces de la Chine (2e Partie)

Alors que la presse chinoise et étrangère publie de nombreux commentaires sur l’exposition universelle de Shanghai, Questionchine met en ligne les observations sur le vif recueillies lors d’un voyage dans la Chine profonde des provinces contigües du Shanxi et du Shaanxi.

Ces images d’une tournée de plus de trois mille kilomètres, dont l’épicentre n’était cependant situé qu’à quelques centaines de kilomètres de Pékin, sont rapportées par Bernard Delalande, l’un des plus anciens résidents français en Chine. Avec celles de la flamboyante exposition universelle, porte ouverte sur la modernité et l’avenir, la plus chère jamais organisée, la plus médiatisée aussi, elles décrivent les deux faces de la Chine moderne, qui retrouve aujourd’hui sa puissance ancestrale.

D’un côté, celle qui impressionne le monde, se dressant, conquérante, ouverte, moderne, non loin de l’océan, semblant retrouver à la fois sa splendeur passée et ses réflexes de pionnière. De l’autre, un univers noirci et pollué par le charbon et les industries lourdes, dont l’empreinte martyrise les paysages et accable la vie de millions d’être humains attachés, comme dans l’Europe au XIXe Siècle, au labeur écrasant qui nourrit la machine insatiable et anonyme du progrès.

La première partie du voyage nous avait conduits, à travers les entrailles industrielles de la Chine, vers Yan’an, berceau de la révolution. Cette deuxième partie explore la Chine les confins désertiques du nord du Shaanxi, au contact des influences mongoles. Puis, par les épaulements montagneux qui bordent le plateau de lœss, où de loin en loin on aperçoit les vestiges des murailles qui protégeaient le pays des invasions, elle nous conduit à Datong et sur le site aux milles Bouddhas de Yungang, dont la magie est quelque peu troublée par la tyrannie de l’industrialisation.

Peut-être la réaction de dépit de Bernard Delalande à la fin de son périple prend-elle racine dans la crainte de voir, ici comme ailleurs, les hautes valeurs spirituelles portées par ce site étouffées par les destructions industrielles, filles du progrès matériel à l’emporte pièce et du mercantilisme.

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De Yulin au nord du Shaanxi, 100 km

A proximité de la grande muraille, Yulin, réfugiée à l’intérieur de ses remparts, a eu pendant des siècles une double vocation. Sous les dynasties Tang, Song et Ming, elle fut une ville de garnison très importante, contribuant à stopper les envahisseurs venus du Nord ; elle fut aussi un carrefour commercial, où les mongols venaient échanger leurs marchandises : des peaux, des chevaux, du cuir, de la laine, contre du thé et du sel. Son nom en chinois signifie « la forêt des ormes ». Aujourd’hui, les ormes ont été remplacés par un désert qui s’étend à perte de vue.

La forteresse du Nord a été en partie détruite, mais il en reste encore quelques beaux vestiges, malheureusement abandonnés. La ville moderne, très propre, est tracée au cordeau autour d’une rue aménagée pour les touristes, où l’on trouve d’excellents petits pains au miel dans des boulangeries tenues par des Mongols. L’agriculture, privée d’eau, a disparu, remplacée par les puits de pétrole, qui nourrissent l’économie locale. La population, très jeune, a l’air heureuse, malgré le climat et l’isolement.

Ordos, Mongolie intérieure, 570 km à l’Ouest de Pékin

De l’ancienne ville qui contrôlait les pâturages de la Mongolie, il ne reste rien. Même les animaux ont déserté l’endroit. A la place, une « utopie communiste de marché » qui ressemble à un rêve à la Ceausescu. L’ensemble immobilier qui s’étend sur 150 km2 est pratiquement désert. Des avenues aussi larges que les pistes de l’aéroport de Roissy, avec golfs, musées, bâtiments administratifs, hôtels de grand luxe. Mais personne !

Grâce au pétrole, les autorités ont construit cette ville qui pourrait accueillir plus d’un million d’habitants, et ambitionne de devenir la plus grande base touristique de chine. L’hiver, la température plonge à -50° ; l’été, le thermomètre grimpe à +40°. Les officiels affirment que tout l’immobilier est déjà vendu. Nous avons du mal à les croire. Qui peut bien acheter dans cette ville fantôme où la seule animation vient de la débauche des 4x4 et voitures de luxe rassemblés devant les grands hôtels.

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Dunes de Xianshawan

Dans les boucles du fleuve jaune, les majestueuses dunes de 30 m de haut ont été emprisonnées dans une clôture métallique qui empêche les touristes de les approcher autrement que par un guichet. Le site sauvage du désert du Gobi, en cours d’aménagement, subit, comme tant d’autres endroits au monde, la brutale agression du tourisme de masse, dont la première pollution est de détruire le rêve et tout espoir de communion avec la nature.

Le rêve est tarifé et borné par un grillage ; l’image apaisante du mouvement doux des dunes qui s’étendent à perte de vue est sèchement coupée en deux par le passage des câbles du téléphérique. Mais l’illusion de l’aventure s’était déjà fracassée le long de la trace noire d’une autoroute toute neuve, bordée par une voie ferrée. Le béton commence déjà à couler et il faut craindre que, d’ici peu, le site sera envahi par des hordes de touristes, tandis que la majesté des paysages sera, comme ailleurs, définitivement polluée par les alignements d’hôtels et de restaurants, envahis par la longue cohorte des bus touristiques.

Baotou, 140 km Nord de Ordos

Nous retrouvons Baotou après 7 ans d’absence. Sans surprise, nous constatons que toute la vieille ville a été détruite et remplacée par des avenues droites, larges et poussiéreuses. Toujours la laine, toujours le charbon, le pétrole en plus. Des bâches plastiques dans les champs donnent une touche de couleurs dans l’environnement fortement dégradé.

La Chine moderne a choisi de détruire ses anciens centres urbains et ses vieilles places fortes, qui étaient le cœur de la société traditionnelle. Elles ont été remplacées par de vastes étendues de macadam, des alignements tristes de bâtiments sans âme et sans esthétique, où vit une population hybride faite de cadres, d’entrepreneurs, d’ouvriers du pétrole, de migrants et de chômeurs, qui tentent de redonner un semblant d’âme à ces ensembles artificiels. Nous trouvons tout de même sur ce parcours un peu de spiritualité renaissante, au travers des chapelles, églises, neuves ou restaurées. Est-ce un signe d’espoir ?

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Wudang, temple Tibétain au nord de Baotou

La route est belle et remonte vers les plateaux. Les pâturages sont un peu secs en cette fin avril, mais le paysage est vaste et s’étend à perte de vue. La route tranquille traverse de temps à autre des villages calamiteux. Puis nous entrons dans la vallée du Yebei, et là, aussi loin que le regard porte, des montagnes éventrées, pour le plus grand bonheur de l’industrie internationale, et ses immenses besoins en « terres rares ».

Regardant ces cicatrices jaunâtres qui défigurent la montagne, je récite à haute voix, comme une prière, les quelques noms d’éléments chimiques qui me reviennent en mémoire et pour lesquelles le paysage, un moment apaisé le temps de la montée vers les plateaux, est à nouveau défiguré : Lanthane, Cérium, Lutécium, Samarium etc.

Je ne suis pas certain que les marmottes apprécient cet environnement, mais une chose est sûre : le progrès passe, implacable. Les rivières, toutes polluées sont vertes, parfois jaunes, en fonction des mauvais traitements chimiques qu’elles subissent. L’homme, qui lui n’a pas le choix, s’adapte. A la fin du XIXe siècle, il y avait 1000 temples tibétains dans la région, dit le Nagel. Aujourd’hui il n’en reste que deux.

Après les désastreuses carrières de terres rares, la montagne est à nouveau belle. Nous traversons un petit pont, la rivière en-dessous paraît plus propre et, soudain, comme par magie, l’harmonie semble s’être rétablie. Pas de touristes en cette saison, mais de nombreux moines dans la longue suite de bâtiments construits de part et d’autre du corps principal du monastère, qui compte 5 étages et autant de terrasses.

Dans la 2e bibliothèque se trouve un autel avec, à gauche, la photo du 10e Panchen Lama, Choekyi Gyaltsen, que nous croisions de temps à autre, dans le « Temple du Tibet » à Pékin, où pendant un temps, nous avions une maison. Il s’arrêtait un instant pour toucher les boucles blondes de notre fils aîné. C’est un souvenir émouvant. Nous l’avons vu partir à Lhassa, d’où il n’est jamais revenu.

La rumeur dit qu’il aurait eu une crise cardiaque. Ce que personne ne croit, tant cet homme de 50 ans, qui vivait en ascète, était encore vigoureux. A droite de sa photo, celle de Gendhun Choeky Nyima, le 11e Panchen Lama, que le pouvoir communiste retient en prison depuis 1990, avec toute sa famille, dans un endroit secret, non loin de Pékin.

Mais gardons nous des commentaires politiques. L’heure est au mysticisme. Au moment d’allumer l’encens pour faire un don au temple, un moine s’est joint à nous. Il a commencé une courte prière, allumé une bougie et nous a proposé de nous incliner trois fois devant l’autel, les bâtons d’encens dans nos mains jointes. Moment émouvant de communion, bref et simple, soudain interrompu par la sonnerie du portable du moine. Nous lui avons pardonné ce retour brutal sur terre, car, contrairement à nous, il est directement en relation avec le ciel.

Dans la Bibliothèque n°3, nous retrouvons la même photo du 10e Panchen lama, mais cette fois, à sa droite, la photo du 11e Panchen « Pékinois » Gyancain Norbu. Là, pas de moine, mais un surveillant laïc et communiste, qui semble vivre ce poste comme une punition. L’ensemble est très bien entretenu, et donne l’impression d’une activité soutenue. En quittant cet endroit hors du temps, nous retrouvons la réalité chinoise. Les routes sont défoncées par endroits, et à nouveau encombrées de longues files de camions à charbon, au point que nous retrouvons avec soulagement l’autoroute, dégagée et lisse.

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Direction Datong par la G-109

Sortie à Horinger, encore en Mongolie intérieure, et une nouvelle montée abrupte dans de très beaux paysages. Nous roulons à petite allure et découvrons ici et là les restes de murailles orientées face au Nord, comme celles du hameau de Dagegong, qui alternent avec une longue suite de villages pauvres. La neige est encore présente sur les sommets qui, pour certains, culminent à plus de 2500 mètres.

La montée continue, au milieu de paysages extraordinaires, par un col à près de 2000 mètres, suivie d’une descente vers Ninglu Baocun sur la S-210. Durant toute la descente nous admirons encore les traces des anciennes murailles, et arrivons dans ce village fortifié de l’époque Ming. Fortement dégradé par le temps, il dégage cependant une impression de force et de puissance, contrôlant l’entrée de la vallée. Le village a été abandonné par les jeunes générations. Seuls restent les vieilles personnes, regroupées au soleil, à l’abri d’un ancien mur des esprits. La chanson de Jacques Brel, plane dans nos têtes. Nous traverserons d’innombrables villages de ce style jusqu’à notre arrivée.

Bouddhas de Yungang.

En arrivant sur le site, nous avons songé à notre dernier passage dans ce lieu, le plus ancien de l’histoire bouddhique chinoise. C’était il y a dix ans.

A l’époque, l’approche se faisait par l’ouest, le long de la rivière, et, au débouché de la falaise, au pied de la ville fortifiée sur le sommet de la colline, apparaissaient les premières grottes, avec leurs 51000 statues. Il y avait bien déjà dans l’air un relent de poussière de charbon, mais elle était compensée par la vue extraordinaire de ces grottes, le long d’une voie de cyprès séculaires. La magie du lieu faisait son effet, et nous déambulions, étonnés par l’imposante majesté du lieu, et la finesse du travail des sculpteurs.

Depuis que l’ensemble des grottes a été reconnu par l’UNESCO, en 2001, une nouvelle dynamique est en train de transformer le site de manière radicale. Il suffit maintenant de traverser les crassiers de charbon et les usines chimiques construites entre-temps, et vers l’est, où se trouve la nouvelle entrée, on est submergé par l’atmosphère populaire et bon marché d’un « Bouddha Land » à la chinoise. Un vaste parking, une allée d’arbres fraîchement plantés, transportés par camions de la province voisine, nous conduit à un lac artificiel, reste de l’ancienne rivière aujourd’hui à sec, juste avant un ensemble de bâtiments en béton, recouverts de toitures de style Ming.

L’ensemble, récemment terminé, n’est pas laid. Mais la vue, en arrière plan, des mines en exploitation, défigure gravement le site. Le poids du charbon dans l’économie chinoise agit ici comme un tyran inflexible, sans aucun égard envers la magnificence et la majesté de ce site tellement chargé d’histoire.

Lassés par la marche le long de cette allée artificielle, arrivés au pied de la nouvelle entrée du lieu, nous battons en retraite, incapables d’accepter la juxtaposition insolite et impudique de la tyrannie du charbon et de l’extrême finesse de l’art bouddhique, preuve de l’infinie capacité chinoise à concilier les contraires, pour tenter d’en tirer le meilleur avantage économique.

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Datong

Rien à dire sur cette ville, qui n’ait déjà été décrit dans des guides. Un vieux souvenir du musée provincial mongol, désormais fermé, et transféré en banlieue. Une rencontre fortuite avec un mongol musicien érudit, qui nous parle avec émotion de son amour pour la musique occidentale et le respect qu’il a de notre culture, tout à son désespoir de ne plus pouvoir à son âge, se rendre au nouveau musée, trop loin de son cercle de vie.

Retour vers Pékin

Pour éviter l’autoroute, nous rentrons via les montagnes de Wutai, sur la G-108/G-112, pour retarder le moment fatidique de la fin du voyage. La traversée de ce massif montagneux est toujours un enchantement, et le changement fréquent de vallées, permet de rêver, en nous imprégnant de ces paysages somptueux. Un dernier arrêt dans un petit village, annexé depuis 5 ans par les « Bobos » pékinois, nous permet de déguster un délicieux repas, dans un cadre sympathique et accueillant.

Arrivés sur le 6e périphérique, dernière ceinture routière autour de Pékin, véritable échassier de béton posé le long de la rivière de Mentougou, nous retrouvons nos marques, portant l’empreinte implacable de la civilisation automobile qui, jour après jour, étouffe un peu plus l’immense et tentaculaire capitale de la Chine.

3200 kilomètres de découvertes, ou redécouvertes, ne permettent pas de juger de l’avenir d’un pays. Ce n’est qu’un instantané, mais c’est aussi la mise à jour des souvenirs d’un ancien voyage, il y a plus de dix ans, sur les mêmes traces.

Il est indéniable que le développement des infrastructures et de l’industrie minière a participé au développement de ces régions. Le corollaire en est cependant la grave détérioration de l’environnement - certains officiels chinois disent eux-mêmes qu’elle est irrémédiable -, alors que, plus par absence de décision politique que faute de moyens, peu d’efforts on été entrepris pour corriger les effets pervers des bouleversements sociaux en cours dans ces provinces.
La Chine s’éveille, c’est sûr. Mais la population sait que, pour certains, ce réveil est encore peuplé de cauchemars, tandis que d’autres, font chaque jour le rêve éveillé de la puissance.

A Beijing, le 6 mai 2010.

B. De Lalande.

 

 

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