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›› Lectures et opinions

Polar et poésie

Les amateurs de polars chinois connaissent bien Qiu Xiaolong. Son premier livre, « Mort d’une héroïne rouge », avait reçu en 2001 le prix du meilleur premier roman aux Etats-Unis, où il réside. Début août, il visitait l’exposition universelle de Shanghai. Comme chaque année, ce spécialiste de littérature américaine qui écrit en Anglais, revient en pèlerinage dans sa ville natale pour se ressourcer sur les lieux des exploits de son héros, dilettante, poète, gourmet, amateur d’architecture et d’histoire, l’inspecteur principal Chen Cao, de la police criminelle de Shanghai.

Le retour des fastes et des brillances de la « Perle de l’Orient », que Qiu mesure à chacun de ses voyages, s’est encore accéléré en amont de l’exposition, avec ses nouvelles lignes de métro et, pour la face la plus visible, la restauration complète du légendaire Peace Hotel. Cette dernière dura trois ans pour un investissement de 65 millions de dollars déboursés par le groupe chinois Jin Jiang et la mairie de Shanghai associés au Qatar et à l’Arabie Saoudite, qui exploitent à travers le monde les chaînes hôtelières Fairmont, Raffles, Swisshotel, et London Savoy.

A deux pas de là, toujours sur le Bund rénové, s’ouvrait le Peninsula, tandis que le Waldorf Astoria terminait la réhabilitation du Shanghai Club et mettra sur le marché, à la fin de l’année 2010, les 249 nouvelles chambres de sa tour en construction de la rue du Sichuan.

Mais l’ambiance des histoires racontées par Qiu est à mille lieues du luxe et des fastes glamour de la nouvelle Shanghai, que notre auteur de polars chinois, émigré aux Etats-Unis en 1989, redécouvre à chacun de ses voyages, avec une profonde émotion, mêlée de vague à l’âme : « Il se passe tant de choses en Chine. Les sujets de romans ne manquent pas, il suffit d’observer ».

Empreintes à la fois de nostalgie et de lancinants reproches adressés à la folie maoïste de la révolution culturelle, dont ses parents lettrés furent les victimes, les intrigues de Qiu décrivent une société chinoise aux mille facettes, bon enfant, souvent solidaire, inventive et dynamique, parfois déboussolée ou tirée à hue et à dia par les dérapages du capitalisme sauvage.

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Dans cette jungle en mouvement rapide, étroitement surveillée par le Parti omniprésent, tour à tour brillante, agressive, modeste ou misérable, l’Inspecteur Principal Chen est une figure insolite. Flic célibataire, souvent solitaire, écrivain reconnu, dont les poèmes et les traductions de l’anglais sont publiés en Chine, il cultive le style du policier discret et humble, un rien sceptique, où perce la très nette influence de la littérature américaine, avec cependant une touche appuyée de culture chinoise traditionnelle.

Comme l’auteur, qui exprime ainsi la profonde nostalgie de son pays, Chen est en effet un amateur de poésies des dynasties Tang et Song ; à l’occasion, il apprécie les raffinements du thé vert et les mille facettes de la cuisine chinoise. En bon fils confucéen, il prend aussi soin de sa vieille mère, inquiète de le voir toujours sans épouse.

Les péripéties des enquêtes rappellent le schéma des énigmes d’Agatha Christie, où le lecteur s’égare dans les méandres complexes des mobiles et des alibis de plusieurs coupables possibles, avant de se laisser surprendre par le coup de théâtre final.

A côté des constantes références au maoïsme et à la révolution culturelle, les romans de Qiu sont aussi une peinture pointilliste de la société chinoise, où les flambeurs, les téméraires et les risque-tout, nouveaux riches, souvent arrogants, parfois incultes, côtoient la masse bonhomme et industrieuse des Chinois, au milieu desquels évoluent les cadres du Parti, attentifs à l’implication politique de la moindre de leurs initiatives.

Une société où les moins favorisés s’accommodent de la promiscuité et des logements exigus de la mégalopole, en cultivant un modeste violon d’Ingres, en bavardant de longues heures autour d’une tasse de thé « OOlong » ou « Puits du Dragon », tout en s’appliquant, envers et contre tout, à promouvoir la réussite des études de leur enfant unique.

Chen est aussi d’une exigeante honnêteté, qui s’accommode pourtant d’une large et parfois sulfureuse palette de relations sociales. Ces contacts qui sont aussi de précieux soutiens dans les enquêtes délicates, vont de ses nombreux amis de la société des écrivains aux grands patrons, nouveaux ou anciens riches, dont certains ne cachent pas leurs connexions avec les triades, en passant par ses collègues policiers, membres du Parti, dont il est devenu une étoile montante.

Non pas, on l’aura deviné, grâce à ses qualités d’intrigant politique, mais parce que la finesse subtile de ses analyses et son flair policier lui permettent de résoudre sans en avoir l’air, les énigmes les plus compliquées, tout en s’adonnant à la poésie ou aux traductions, son jardin secret.

Souvent placé sous la pression de ses chefs directs, dont les réflexes de bons fonctionnaires exigent des résultats rapides, sans éclaboussures politiques - si nécessaire au prix de quelques arrangements avec la vérité des enquêtes -, notre héros a néanmoins l’oreille du ministre à Pékin. Une connivence qui lui donne à la fois une précieuse marge de manœuvre et une protection occulte, surtout quand ses investigations croisent celles de la Sécurité d’Etat, dont les méthodes expéditives tranchent avec les siennes.

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Au travers de longues digressions qui décrivent la psychologie des personnages, on comprend aussi que Qiu est nostalgique de la Chine des braves gens, modestes et bons vivants, en quête du bonheur simple qui, en dépit des rivalités et des jalousies, peut naître de relations humaines apaisées dans les anciennes cour carrées. Il rêve aussi d’une Chine plus attachée à l’état de droit et où la promotion sociale se ferait au mérite de chacun, plutôt qu’à coups de népotisme ou de pots de vin. Quand la réalité est trop éloignée du rêve, Chen se plonge dans la poésie.

La sienne ou celle de Li Bai, Su Dongpo ou Li Shangyin, dont les nombreux extraits émaillent le récit et lui donnent ce ton indéfinissable, désuet et charmant des vieux romans de la Chine ancienne, comme « le rêve dans le pavillon rouge » où les poèmes signalent l’apparition de nouveaux personnages ou accompagnent l’émotion des héros.

En Europe, Qiu, qui vit à Saint-Louis dans le Missouri, a déjà eu les honneurs d’une émission sur Arte à l’automne 2009. Ses livres, écrits en anglais, sont publiés en France - chez Liana Lievi - et en Allemagne. Ils sont aussi traduits dans treize autres pays. En visitant l’Expo Universelle, cet esthète déraciné, amateur d’arts et curieux de tout, est impressionné par les changements survenus en Chine depuis 1990 : « il y a vingt ans un événement comme l’Expo Universelle aurait été inimaginable, même dans les rêves les plus délirants ».

Puis, avec tristesse, il constate la montée du matérialisme dans la société : « S’il était encore vivant, je me demande ce qu’aurait dit mon père en voyant les visiteurs chinois passer au pas de charge devant les peintures inestimables du pavillon français, pour aller jouer des coudes un peu plus loin, juste pour, l’espace d’un instant, apercevoir un sac Louis Vuitton ». Le 7e roman de Qiu Xialong : « Les courants fourbes du lac Tai » vient de paraître en France chez Liana Levi.

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De Mo Yan 莫言 : « Beaux seins, belles fesses »

Une fresque délirante et truculente de la Chine rurale, vue au travers des péripéties de la famille d’un forgeron du canton de Gaomi, dans le Shandong, dont la mère a donné naissance à huit filles et un garçon, tous de pères différents. Jin Tong, « l’enfant d’or », seul garçon, avant-dernier de la fratrie, fasciné par le sein maternel, élevé au milieu des femmes d’une famille, dont le père est mort très tôt, est le fils d’un missionnaire américain.

Celui-ci se suicida pour échapper aux persécutions de paysans nationalistes révoltés, tandis que d’autres soudards violaient sa maîtresse, qui est aussi la mère de Jintong.

Les souvenirs de Jintong, les récits de ses sœurs aînées, ceux de sa mère, à la fois indomptable et fragile, entraînent le lecteur au travers l’histoire tour à tour cruelle, pittoresque et bouleversante des campagnes du Shandong crucifiées par l’invasion allemande, puis japonaise et enfin martyrisées par la guerre civile entre le Guomindang et le Parti Communiste chinois.

On a comparé avec raison ce livre à « Cent ans de solitude » de Gabriel Garcià Marquez. Le style est puissant, d’un réalisme cru et animé d’un souffle épique incontestable. A plusieurs reprises le nom de Mo Yan - qui signifie « qui ne parle pas » -, pseudo de Guan Moye - 管谟业 - a été évoqué pour le prix Nobel de littérature.

Yan Lianke - 阎连科 - : Servir le peuple. Picquier poche

Court roman iconoclaste de Yan Lianke (52 ans), ancien écrivain officiel aux armées, devenu un auteur dissident souvent ciblé par la censure. L’histoire bouscule avec jubilation les tabous de la bienséance politique et des bonnes mœurs, égratignant au passage l’Armée Populaire de Libération. Le titre, rappel du plus célèbre slogan maoïste de la révolution culturelle, prend une saveur insolente et cynique quand, au fil de l’histoire, le lecteur comprend que les « services » sont ceux que l’ordonnance attachée au domicile d’un Colonel impuissant, prodigue à la jeune épouse du militaire parti en mission pour deux mois.

Longue parenthèse pendant laquelle les deux amants enfermés au domicile du Colonel, avides de plaisir, s’aperçoivent que le risque mortel qui entoure les transgressions anti-maoïstes décuple leur plaisir. A cette époque troublée de la révolution culturelle, manquer de respect à Mao conduisait en effet tout droit au peloton d’exécution.

On les voit donc détruire avec une rage érotique non contenue, les objets, colifichets, statuettes et images représentant le Grand Timonier. Le livre est aussi une étude esquissée des relations humaines complexes de l’époque, où, en dépit des périls mortels encourus certains transgresseurs bénéficient de complicités bienveillantes, y compris dans l’armée. Mais l’histoire se termine tristement.

Une fois le Colonel revenu, sa jeune épouse refusa de revoir son amant, avant de disparaître à tout jamais, tandis que le complice de l’impensable transgression, retourna à la routine de sa vie civile, animé d’un sentiment de désespoir, auquel se mêlait la rancœur : « Elle avait fondu comme un flocon de neige, emportée par le vent comme l’odeur des fleurs d’osmanthe, ne laissant derrière elle qu’une légère bouffée de son parfum dans le monde où elle avait vécu. »

Le livre a été interdit par la censure dès sa sortie en 2005.

 

 

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