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›› Chronique
Succès et problèmes de l’aéronautique militaire chinoise
La presse internationale a récemment fait grand cas des progrès de l’aéronautique militaire chinoise. On y évoque d’une part le J-20, chasseur furtif de 5e génération, mis au point à Chengdu, dont les photos floues ont été publiées la semaine dernière sur Internet et d’autre part, le nouveau chasseur chinois, J-11B, fabriqué à Shenyang, dévoilé pour la première fois en 2007, concurrent du F.15, et copie conforme du SU 27 russe.
Inquiétudes américaines
Il y a quelques mois, le Général He Weirong, n°2 de l’armée de l’air chinoise, affirmait qu’un véritable chasseur furtif chinois ne serait pas opérationnel avant 8 ou 10 ans. Cette information recoupait l’évaluation des renseignements militaires américains : « il se passera encore dix ans avant que la Chine soit capable d’aligner un nombre significatif de chasseurs de combat furtifs ».
Le 9 janvier, avant de se rendre à Pékin, le ministre de la défense américain faisait pourtant part de son inquiétude : « Nous constatons que l’avion furtif chinois est plus avancé que ne le croyaient nos services de renseignement ».
Il est vrai que les États-Unis, dont les armées pourraient être engagées sur le théâtre asiatique en cas de dérapage en Corée du Nord, en mer de Chine du sud, ou dans la zone du Détroit de Taïwan, suivent de près les progrès technologiques de l’APL, dont une des missions serait, en cas de conflit direct, de tenir à distance l’US Navy et de l’obliger à prendre des risques pour s’impliquer.
Les risques des coopérations civiles à usage militaire
Ces inquiétudes poussent également le Pentagone à mettre en garde contre les coopérations sur les technologies duales, où les passerelles chinoises entre civils et militaires fonctionnent d’autant mieux que l’APL contrôle systématiquement toutes les hautes technologies.
Pour ne citer qu’un exemple, la société AVIC produit des avions de combat, mais elle est également impliquée dans la construction d’avions civils tels que le C919 et l’ARJ 21, secteurs où la Chine coopère avec les grands équipementiers européens ou américains.
Il reste que dans le domaine de l’aéronautique militaire, la réalité est peut-être, pour l’instant, moins alarmante qu’on ne le dit. La photo du J-20, publiée sur internet fait en effet la une des journaux avant même le premier vol d’essai du prototype.
Avance technologique américaine.
Même si les États-Unis ont, par mesure d’économie, arrêté le financement du chasseur furtif F-22 « Raptor », ce dernier, dont la mise au point est terminée (les tests de l’appareil avaient commencé en 1997 et il a atteint sa pleine capacité opérationnelle en 2006), possède, aujourd’hui, en dépit des nombreux défauts de jeunesse, une avance technologique et opérationnelle considérable sur son possible concurrent chinois.
Quant au J-11B, dont une cinquantaine équiperait déjà l’armée de l’air chinoise, il souffre de problèmes récurrents de motorisation, où le retard chinois semble difficile à combler. De l’avis même des techniciens de l’APL, les capacités du moteur WS-10A qui équipe le J-11B sont très inférieures à celles des moteurs américains du « Raptor », du F15 ou du F16, notamment dans les domaines de la durabilité et de la maintenance.
L’apparition d’un appareil de combat de cinquième génération chinois et les spéculations sur la menace qu’il représente donnent l’occasion de revenir sur les péripéties d’une captation par les industriels chinois des technologies sensibles.
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Les dérapages de la coopération sino-russe
A l’origine il y a le désordre russe après l’effondrement de l’empire, quand Moscou en faillite a commencé à vendre ses équipements militaires de par le monde, y compris les SU.27, fleuron de l’aéronautique militaire. Pendant 15 années la Russie fut le principal fournisseur d’armes à la Chine, qui, contre un total estimé entre 20 et 30 Mds de $, s’est ainsi procuré des sous marins, des destroyers, des avions de combat, des chars et des missiles.
Après avoir acheté 24 SU.27 en 1992 pour 1 Md de $, l’industrie d’armement chinoise avait même réussi en 1996 à négocier la licence pour fabriquer des SU.27 à Shenyang, avec des pièces détachées importées de Russie. Le programme a permis de fabriquer 200 SU.27 pour le prix de 2,5 Mds de $. La contrepartie du contrat était que l’appareil ne pouvait pas être exporté.
Mais après avoir construit les 100 premiers exemplaires, Pékin a rompu le contrat en 2004, au prétexte que l’appareil ne correspondait plus à ses exigences. Trois ans plus tard, le J-11B, copie conforme du Sukhoi, était révélé à la presse.
Ce dernier est un chasseur équipé du moteur chinois WS-10A, au rayon d’action de plus de 5000 km avec ravitaillement en vol, volant à Mach 2,3, doté d’un radar chinois, capable d’engager 6 cibles et d’en traiter simultanément 4. Il est équipé de bombes à guidage laser et de missiles air-air PL 12, comparables aux missiles occidentaux.
Frustrations des ingénieurs russes.
« Nous ne sommes pas méfiés, et avons négligé les droits de propriété » se plaignent les responsables de la défense russes. « Maintenant la Chine nous concurrence sur notre propre marché ». Mais, fataliste, Vassily Kashin, un expert russe de l’armée chinoise ajoute : « quand nous avons vendu la licence, nous savions ce qu’ils en feraient et avons accepté le risque car c’était une question de survie ».
Les Chinois nient les accusations de vol de technologies et répètent que le J-11B est à 90% chinois, dans un contexte où, disent-ils, « les technologies évoluent et se perfectionnent très vite ». En représailles, la Russie a d’abord annulé les négociations sur le SU 33 aux ailes repliables, capable d’équiper un porte avions. Aujourd’hui Moscou est à nouveau prêt à composer, mais refuse l’offre chinoise de n’en acheter que 2 exemplaires.
Bras de fer autour d’un chasseur « navalisé »
Pour forcer l’APL a se plier à ses conditions, Sukhoi Aviation semble aujourd’hui décidé à profiter de l’avantage que lui confèrent les lacunes chinoises sur la motorisation et le souci de l’APL de mettre au point d’urgence un chasseur « navalisé », capable d’équiper le futur porte avions.
Mais les plus pessimistes soulignent que la Chine pourrait bien réussir à produire un avion par elle-même, à partir d’un exemplaire unique de SU 33, acheté à l’Ukraine en 2001. De fait, on parle déjà du J-15, une version aéronavale du J-11B, aux ailes repliables, très proche du SU-33, dont les tests en vol devraient durer jusqu’en 2012.
Pékin cible les marchés d’exportation « high-tech »
Une autre crainte soulevée - notamment chez les Russes - par le surgissement des appareils « high-tech » chinois dans le paysage de l’aviation militaire mondiale est que la Chine devienne très vite un concurrent dans l’exportation d’armement sophistiqué. Cette éventualité est d’autant plus agaçante pour Moscou que les équipements aéronautiques proposés par les Chinois sont, on l’a vu, directement dérivés des leurs, à la suite de longues années de « reverse engineering » des SU.27.
Il est un fait que l’activisme des commerciaux chinois dans les salons aéronautiques mondiaux est impressionnant, alors que les Russes, très présents il y a quelques années, semblent lever le pied.
On les a vus au Salon de Dubai, avec le L-15 d’entraînement, puis à Satory, au Cap, où le stand de la Chine était parmi les plus imposants, et à Farnborough, avec le JF-17, chasseur construit en coopération avec le Pakistan, au prix très compétitif, pour lequel des tractations sont en cours avec l’Azerbaïdjan. Le même JF-17 a été proposé au Myanmar, contre le MIG 29, dont les Russes ont été contraints de baisser le prix pour réussir à le vendre.
Les autres acheteurs potentiels du JF-17, que la Chine a déjà vendu au Soudan, sont le Sri Lanka, le Bangladesh, le Venezuela, le Maroc et la Turquie. Mais le client qui inquiète le plus Washington est bien l’Iran qui, en 2008, avait déjà acheté 24 J-10, l’appareil de combat chinois le plus moderne après le J-11B. A l’époque, la vente avait eu lieu après que les négociations entre Téhéran et Moscou pour l’achat de SU-30 aient échoué.
Il reste qu’il y a loin de l’anticipation de la menace à sa réalisation. Quel que soit leur activisme, les Chinois ne peuvent encore être comparés aux grands marchands d’armes occidentaux. Selon le Stockholm International Peace Resarch Institute (SIPRI), entre 2005 et 2009, les exportations militaires chinoises n’ont compté que pour 2% dans le total du commerce des armes dans le monde, plaçant la Chine seulement au 9e rang des vendeurs d’armes.
Il ne fait aucun doute que ce pourcentage augmentera avec le niveau technologique des équipements mis sur le marché par les Chinois à des prix souvent inférieurs de 40% à ceux de la concurrence. Mais plus la technologie est sensible (avionique, radars, moteurs), plus il est difficile d’atteindre le niveau de crédibilité requis par les acheteurs.
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En bref :
Le ministre de la défense américain à Pékin
Le 10 janvier 2010, Robert Gates a entamé une visite en Chine de trois jours, à un peu plus d’une semaine de la visite aux Etats-Unis de Hu Jintao. Ce voyage, qui se poursuivra à Séoul et à Tokyo, marque un réchauffement des liens avec la Chine, après les dernières ventes d’armes américaines à Taïwan en janvier 2010. Dans une ambiance générale de tensions, entre Washington et Pékin, le Pentagone tentera de renouer des liens de coopération avec l’APL, tout en faisant pression pour plus de transparence.
La presse officielle a réservé un accueil prudent à la visite, vue par la direction chinoise comme un préalable au succès de la visite aux États-Unis de Hu Jintao. Il reste que si le Pentagone continue à s’impliquer comme il le fait dans les questions de sécurité en Asie et à vendre des armes à Taïwan, il est peu probable que les Chinois accepteront de nouer avec les militaires américains le type de relations « confiantes et durables » que ces derniers souhaitent.
Entraînements de l’APL en Turquie
Début novembre, Xinhua rendait compte que l’APL participait à des manœuvres d’une semaine en Turquie. Les experts se sont interrogés sur la signification de cet exercice avec un pays de l’OTAN. On a évoqué une tentative chinoise pour mieux appréhender la position turque sur la question ouïghour. Le PM turc avait en effet vivement critiqué la répression conduite par Pékin au Xinjiang. D’autres sources ont évoqué un exercice anti-terroriste.
Quelques semaines avant, avait eu lieu un autre échange entre l’APL et l’armée turque. Vers le 10 septembre 2010, une dizaine d’appareils militaires chinois dont des chasseurs SU 27 et MIG 29, ayant transité par le Kirghizstan et l’Iran pour un ravitaillement en carburant, se sont posés sur la base de Konya en Anatolie pour conduire un exercice avec l’armée de l’air turque.
Il n’est pas impossible que l’événement, qui bouscule les alliances traditionnelles, soit une réponse aux raidissements de l’UE face à la candidature d’Ankara et aux condamnations récurrentes du génocide des Arméniens par Washington et Bruxelles. Rappelons aussi qu’en mai dernier, la Chine avait à plusieurs reprises, apporté son soutien au projet d’échange de combustible nucléaire proposé par la Turquie et le Brésil au profit de l’Iran, contre l’avis des pays occidentaux.
L’invitation turque a été opportunément saisie par l’APL, dont les initiatives pour affirmer l’influence croissante des militaires, contournent de plus en plus souvent la prudence de la diplomatie chinoise. La Maison Blanche avait, avant l’exercice, exhorté Ankara à ne pas dévoiler de secrets tactiques ou technologiques.
Selon le Janes Defense Weekly qui cite une source diplomatique d’Ankara, l’armée de l’air turque, aurait, après le rappel à l’ordre de Washington, décidé de n’aligner que des vieux F4 et le modèle plus ancien de F16. L’OTAN, lourdement impliqué dans la région au-travers des opérations en Afghanistan, dont la base arrière est située en Asie Centrale, peine à crédibiliser son action auprès des pays limitrophes du théâtre et notamment de la Chine.
Pékin, qui se tient prudemment en marge de l’ISAF, est pourtant lourdement impliqué en Afghanistan dans l’exploitation minière et la remise en état des infrastructures (centrales électriques, barrages, routes, télécom). Elle réclame le retrait de l’ISAF et prône une solution régionale.
Le fait que la Turquie, membre de l’OTAN, participant à L’ISAF avec 1800 hommes, se rapproche de la Chine, en général très critique de l’engament militaire de l’OTAN en Afghanistan, montre que les lignes des anciennes alliances sont en train de bouger.
Une tendance nouvelle à l’affichage technologique et tactique
La publicité inhabituelle autour du nouvel avion furtif chinois fait suite à la présentation, sur le stand de la CASIC (China Aerospace Science & Industry Corporation), au cours du dernier salon aéronautique de Zhuhai (16 au 21 novembre) du dispositif complet mis en place par l’APL pour attaquer les porte-avions américains en cas de conflit.
Les sous-marins et les drones, dont les informations sont communiquées à un poste de commande central sur la côte Est, assureraient le ciblage. L’attaque serait ensuite portée par trois types de missiles antinavires (C-6032, C-705 et C-802A), tirés à partir de la terre, de la mer et des airs.
Il est clair que la nouvelle disposition chinoise à la transparence sur ses technologies de défense les plus avancées est destinée à adresser un message à Washington. Ce dernier fait suite aux crispations de janvier dernier après les ventes d’armes américaines à Taïwan et les tensions surgies lors du dernier sommet de l’ARF à Hanoi en Juillet, à propos de la présence des navires de guerre américains en Mer de Chine de l’Est et en Mer Jaune, et de la liberté de navigation en Mer de Chine du Sud.
L’affichage des progrès technologiques et des capacités de défense contre les porte avions américains vise également l’opinion publique chinoise, à qui le Parti s’efforce de présenter la Chine comme une puissance capable de réagir aux pressions extérieures, d’où qu’elles viennent.
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