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›› Chronique
La difficile embellie de la question coréenne
Les dernières tensions sur la péninsule coréenne, coupée en deux par une longue cicatrice barbelée, bordée de champs de mines, et dominée de loin en loin par des miradors, ont au moins deux séries de racines.
Les unes sont d’ordre culturel et historique. Elles sont un élément d’explication au « claquemurage » insolite et borné du pays et à l’attirance actuelle de la Chine pour la Corée du Nord. Les autres, d’ordre stratégique, rendent compte des enchaînements à l’œuvre depuis 1950 et renvoient aux conséquences de l’après-guerre, mal gérées par l’administration Truman, au lendemain de la victoire américaine qui vitrifia deux villes japonaises.
Comme dans un miroir, on peut y lire l’autisme du régime, ses dérapages terroristes, ses tendances au chantage, sa proximité ambiguë avec la Chine, ainsi que les méfiances et les rivalités avec les États-Unis.
Les matrices culturelles et historiques des tensions.
Les tendances nationalistes teintées de xénophobie des Coréens sont réelles. En 1997, durant la « crise asiatique », quand le Won, la monnaie locale dégringolait et que les Sud-coréens étaient saisis de panique, il arriva que des Occidentaux « au long nez », à qui on attribuait la responsabilité des déboires économiques ne soient pas acceptés dans les échoppes coréennes.
Le réflexe venait de loin et remontait à l’époque du « Pays Ermite », quand la péninsule coréenne, où les suzerains chinois de la dynastie Qing avaient, à partir du milieu du XVIIe siècle diffusé un néo-confucianisme strict et corseté, s’était fermée à l’extérieur, incendiant de larges bandes de terres le long de ses côtes, repoussant les vaisseaux étrangers et s’imposant un blocus radical avec tous ses voisins, sauf avec la Chine.
Ainsi, le Royaume de Choson vécut en « ermite », en tête à tête avec l’Empire chinois pendant plus de 2 siècles, jusqu’en 1876, quand, affaibli par des querelles internes, il fut contraint de signer un traité d’ouverture de ses ports avec le Japon, assorti de droits d’exterritorialité sur le modèle de ceux que les autres pays d’Asie, - y compris la Chine -, avaient été contraints de signer avec l’Occident.
La deuxième matrice de la situation actuelle est à rechercher dans la décision de Truman de « partager » avec Staline l’administration provisoire de la Corée, que les troupes japonaises vaincues, présentes depuis 1910, étaient en train d’évacuer, laissant un vide que l’armée soviétique s’empressa opportunément de combler, sans en avoir cependant acquis la légitimité militaire, par la moindre participation aux combats contre le Japon.
A cet effet, la péninsule fut divisée, un peu au hasard, le long du 38e parallèle, par des officiers d’état-major américains – dont l’un était le futur Secrétaire d’Etat Dean Rusk -. Après la guerre de Corée, cette cicatrice longue de 248 km, devint la « Ligne de démarcation ». Elle est toujours là, inquiétante et anachronique, comme l’une des marques les plus douloureuses que la guerre froide n’en finit pas de mourir.
La séparation, était par l’effet d’une pure coïncidence – aucun expert de la Corée n’avait été consulté - identique à celle qui, en 1896, divisa la Corée entre deux zones d’influence russe et japonaise, dans une période de tensions graves entre Tokyo et Moscou, dont l’apogée fut la victoire de l’empire nippon contre la Russie en 1905, dix ans après celle de Tokyo sur la Chine, en 1895, sanctionnée par le traité de Shimonoseki.
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Naïveté américaine et guerre de Corée.
Cette « largesse » pro-soviétique de Truman ne s’explique que par le fait accompli de l’armée rouge présente à Pyongyang avant les troupes américaines, et la volonté de l’Américain, lassé des conflits - probablement effrayé par la capacité de résilience soviétique démontrée, entre autres, à Stalingrad - de composer avec le futur adversaire de la guerre froide, dont la contribution sacrificielle à la victoire en Europe fut essentielle.
Sur le théâtre du Pacifique Ouest, en revanche, l’URSS fut un allié de la 11e heure, puisque Moscou, cédant le plus tard possible aux pressions américaine et britannique (Yalta février 1945), qui poussaient Staline à s’engager aux côtés des alliés contre le Japon, ne déclara la guerre à Tokyo que le 9 août 1945, soit 3 jours après Hiroshima.
Mais Truman – peut-être est-ce une naïveté inscrite dans l’ADN américain, qui voisine avec le cynisme - faisait sur la structure mentale et morale de Staline la même erreur d’appréciation que Roosevelt, décédé 4 mois plus tôt. A Yalta, ce dernier avait en effet exprimé l’illusion que « s’il donnait au tyran soviétique tout ce qu’il lui sera possible de donner, sans rien réclamer en échange, noblesse oblige, Staline ne tenterait pas d’annexer quoi que ce soit et travaillerait à bâtir un monde de démocratie et de paix. » Grave erreur en effet, qui fut peut-être la racine stratégique la plus pertinente de la situation actuelle.
Des élections libres devaient être organisés dans chaque camp. Au sud, la victoire revint en 1948 à Syngman Rhee, Docteur en Sciences politiques formé à Harvard, qui exerça son mandat de manière très autoritaire, au point qu’en 1960 il fut contraint de fuir le pays et de se réfugier à Hawaï. Ce qui montre que, la démocratie qui n’est déjà pas une science infuse, ne se repique pas comme le riz.
Au Nord, le pouvoir échut sans élections à Kim IL Sung, le grand-père de Kim le Troisième, qui fait actuellement beaucoup parler de lui. Kim le Premier, fondateur de la Corée du Nord, était un résistant anti-japonais de la première heure opérant en liaison avec la guérilla maoïste à partir de la Mandchourie. Également occupée par l’armée nippone dès 1931, la grande province du Nord-est de la Chine, que Tokyo avait transformé en état fantoche du « Mandchoukouo », jouxte la Corée du Nord, dont elle est séparée par le fleuve Yalu.
Au cours de la résistance contre le Japon, Kim adhéra au Parti Communiste Chinois en lutte contre Tchang Kai-chek, et fut placé à la tête d’une unité de quelques centaines de partisans, pompeusement baptisée « Division Kim Il Sung ». Après quelques faits d’armes restés célèbres et exploités par la propagande de Pyongyang, dont l’occupation, le 4 juin 1935, pour quelques heures, d’un village situé de l’autre côté du Yalu, Kim et ses hommes, menacés de destruction par les troupes japonaises, furent contraints de se réfugier en URSS.
Intégré à l’armée rouge avec le grade de commandant, le futur dirigeant nord-coréen, recommandé à Staline par Beria, resta en Union Soviétique jusqu’à son retour à Pyongyang le 22 août 1945, 16 jours après Hiroshima, dans les fourgons de l’armée rouge, qui, au passage, avait occupé sans coup férir, la Mandchourie chinoise.
A ces circonstances, qui font déjà de la péninsule un enjeu de la guerre froide à venir, s’ajoute une imprudence américaine. Le 12 janvier 1950, Dean Acheson, secrétaire d’Etat de Truman, laissa en effet croire à la presse internationale que « la péninsule coréenne ne faisait désormais plus partie des intérêts stratégiques américains ». Peut-être s’agit-il là du « feu vert » qui déclencha la guerre de Corée et la ruée, le 25 juin 1950, de Kim IL Sung vers le sud, avec, dit-on, l’approbation tacite de Staline, qui avait d’abord opposé son véto à une attaque fin 1949, et de Mao, nouveau maître de la Chine communiste depuis le 1er octobre 1949.
La suite de ces prémisses, préludes à un « enkystement » qui dure depuis 63 ans est connue. Le 15 septembre 1950, au nom des Nations Unies, Marc Arthur attaque les troupes nord-coréennes de flanc, à hauteur d’Inchon - où se trouve aujourd’hui le nouvel aéroport international de Séoul -. L’offensive coupa les forces d’invasion en deux, manqua de les anéantir, franchit le 38e parallèle et, le 25 octobre, atteignit la frontière chinoise sur le Yalu, située 320 km plus nord.
Le 31 octobre 1950, pour éviter un désastre nord-coréen et prévenir le risque d’une invasion de la Mandchourie, Mao engagea 270 000 hommes, qualifiés de « volontaires du peuple chinois », commandés par le général Peng De Huai. L’offensive obligea Marc Arthur à battre en retraite, au milieu de graves controverses avec Truman, à la fois agacé et effrayé par les demandes insistantes de son Commandant en chef de porter la guerre en Mandchourie, y compris par une attaque nucléaire. Cette phase du conflit se termina par le limogeage de Mac Arthur et la 2e prise de Séoul en quelques mois par les coalisés sino-coréens.
Les troupes américaines et l’ONU, désormais sous le commandement du Général Ridgway furent contraintes à une très difficile et très coûteuse opération de reconquête. Le conflit, gelé sur le 38e parallèle, fit probablement plus d’1 million de morts. Aucun traité de paix n’ayant été signé – en partie parce que les Américains, échaudés, refusèrent d’évacuer la péninsule – la guerre est juridiquement toujours suspendue à un armistice signé le 27 juillet 1953.
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La lourde implication chinoise dans le conflit coréen.
Au total et au fil des rotations, la Chine de Mao a engagé sur ce théâtre 1,5 million d’hommes assez faiblement équipés et sans aucun appui aérien. Les troupes chinoises obtinrent néanmoins d’importants succès contre les forces de l’ONU, non pas uniquement par l’assaut de vagues humaines comme le laissent entendre les idées reçues, mais aussi grâce à leur souplesse tactique, à base de manœuvres d’infiltration, d’actions enveloppantes rapides ou d’attaques sur les arrières ennemis.
Les chiffres exacts des pertes sont controversés. Pour la Chine, ils varient entre 114 000, selon les sources chinoises et 400 000 d’après les documents américains. Les statistiques officielles du Pentagone font état de 36 516 morts pour les Etats-Unis et de 58 127 pour la Corée du Sud. Quant à la Corée du Nord, les experts avancent le chiffre de 215 000. La France avait engagé 3421 volontaires dans ce conflit. 287 d’entre eux ont été tués. Leur histoire a été racontée par Jean Lartéguy dans son roman « Les mercenaires ».
L’héritage terroriste du « Royaume Ermite »
Ces matrices stratégiques et culturelles sont le fond de tableau des actuelles rigidités, dont les blocages paraissent issus d’un univers mental insolite et dépassé.
Complètement à rebours de l’illusion d’une paix universelle, ces verrouillages ankylosés par l’idéologie expriment toujours de sévères rivalités entre la Chine et le Japon, et renvoient à une période où, pour la seule fois dans l’histoire, les troupes communistes chinoises affrontèrent directement l’armée des États-Unis. Les réminiscences de ces combats font aujourd’hui écho à la rivalité entre Washington et Pékin.
La provocation brutale de l’invasion du sud par le nord, fondera aussi le schéma du comportement international de la Corée du Nord durant les années qui suivirent, marqué par d’incessants dérapages hors des limites de la loi internationale, avec trafics de drogue, infractions au Traité de Non Prolifération, enlèvements de Coréens du sud et de citoyens japonais et une longue liste d’actions terroristes qui firent de Pyongyang un paria de la communauté internationale, dont l’économie s’effondra après la fin de l’aide soviétique.
Les chiffres exacts sont mal connus, mais alors que le régime ne reconnaît que 200 000 victimes, les experts estiment qu’entre 1994 et 1998 plus de 3 millions de nord-coréens moururent de faim ou de maladies liées à la malnutrition.
A la suite de l’invasion sans préavis de la Corée du sud en contradiction flagrante avec les accords de 1945, la qualification d’état terroriste est certainement juste. L’histoire répertorie en effet une longue suite de provocations meurtrières.
On retiendra l’attentat à la bombe à Rangoon contre le gouvernement sud-coréen de Chun Doo-hwan, en octobre 1983 (21 morts dont 3 ministres et 46 blessés, dont 14 membres du gouvernement) et la destruction en vol le 29 septembre 1987 – confessée par la femme complice de l’attentat – d’un Boeing de la Korean Air (115 morts).
Et, plus récemment, le 26 mars 2010, le torpillage terroriste en pleine Mer Jaune de la frégate sud-coréenne Cheonan, (46 marins morts dont beaucoup étaient des recrues faisant leur service militaire) et, quelques mois plus tard, le bombardement de l’Ile sud-coréenne de Yeonpyeong (4 morts 18 blessés).
L’entêtement récalcitrant du régime de Pyongyang, qui exerce un chantage à l’arme nucléaire, martyrise sa population et détourne 30% des ressources du pays pour sa défense, exprime aussi un nationalisme exaspéré. Aujourd’hui encore, soutenu par Pékin dans la foulée de l’histoire – mais pour combien de temps encore ? -, ce dernier plonge ses racines dans le mythe autarcique du « Royaume Ermite », quand déjà, au XVIIe siècle, protégé par l’Empire Qing, il s’isolait du monde.
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Atome militaire et rhétorique agressive en échange de la survie du régime.
De nos jours Pyongyang cible Washington, l’ennemi de 1950, désigné comme le principal obstacle à la réunification, doublement responsable, puisque l’intervention de Mac Arthur en 1950 détruisit le rêve de Kim Il Sung et que les troupes américaines restèrent sur place en dépit des termes de l’armistice qui stipulaient l’évacuation militaire de la péninsule et auxquels Pékin se conforma en 1958.
Facteur aggravant, la Maison Blanche a pris la tête d’un mouvement international qui prône l’alourdissement des sanctions économiques pour empêcher Pyongyang de maîtriser les technologies missiles et d’accéder au statut de puissance nucléaire, que le régime, aux abois, incapable de sortir de l’ornière de l’économie étatique autiste, sous perfusion humanitaire internationale massive, veut utiliser pour garantir sa survie politique.
La quête atomique de la Corée du Nord n’est pas récente, puisque le programme KEDO (Korean Energy Development Organization), créé en 1995 avec 13 pays et organisations (dont l’Euratom, la Corée du sud, les Etats-Unis, le Japon, mais dont la Russie et la Chine étaient absents), avait déjà pour but de fournir une alternative d’énergie au programme nucléaire proliférant de Pyongyang. Il échoua après le durcissement du Congrès américain, passé sous le contrôle des républicains et le refus de Pyongyang de se conformer aux injonctions de l’AEIA.
En 2003, toujours dans le but de prévenir la nucléarisation de la Corée du Nord et, cette fois, de favoriser et d’accompagner une mutation économique et sociale du pays, fut instauré un « dialogue à 6 », à l’initiative de Pékin, qui, outre la Chine, comprend la Russie, les 2 Corées, le Japon et les États-Unis, mais où l’Union européenne n’est plus représentée.
Là aussi, aucun progrès ne fut enregistré, ni sur la question de l’atome militaire, puisque Pyongyang fit exploser un engin nucléaire en 2006, et deux autres en 2009 et 2013 ; ni dans la sphère socio-économique, en dépit de plusieurs voyages de Kim Jong Il en Chine, et l’ouverture de zones économiques spéciales patronnées par des investisseurs chinois à la frontière. En 2009, Pyongyang claqua la porte du dialogue et révéla un an plus tard l’existence sur son territoire d’un vaste complexe d’enrichissement d’uranium.
Fortes tensions et intransigeance de Washington.
Après la mort de Kim Jong Il, disparu le 17 décembre 2011 et l’arrivée au pouvoir de son plus jeune fils Kim Jong Un, de brefs espoirs éclairèrent la situation. En janvier 2012, Kim le Troisième annonça en effet un moratoire sur les tests nucléaires en échange d’une aide alimentaire. Mais les tensions resurgirent plus fortes que jamais en 2013, après un nouveau test missile et la troisième explosion nucléaire qui rallia même la réprobation de Pékin.
S’il est vrai que les menaces nord-coréennes et les postures de riposte par Séoul et Washington jouent une partition déjà ancienne, répétée à chaque crise, marquée la plupart du temps par un chantage à l’aide humanitaire de Pyongyang, il y a cette fois deux nouveautés.
La convulsion met plus de temps à se dénouer et Washington a très nettement augmenté ses pressions, d’abord sur Pékin, accusé de perpétuer la survie d’un État dangereux et erratique, ensuite sur Pyongyang, par plusieurs démonstrations de force, à l’occasion de manœuvres annuelles de l’alliance Séoul – Washington, avec, le survol de la péninsule par 2 bombardiers stratégiques furtifs B2, venus des Etats-Unis où il sont retournés sans escale, et par un B52 venant de Guam, tous deux à capacité nucléaire.
Le durcissement de Washington ne se dément pas. A Séoul, où il s’est rendu le 12 avril, John Kerry, le nouveau Secrétaire d’Etat a répété que les États-Unis étaient prêts à entamer des négociations, mais à la condition que Pyongyang adhère sans réserve au projet de dénucléarisation de la péninsule, ajoutant que la rhétorique agressive actuelle du régime n’était pas plus acceptable que la perspective d’un état nord-coréen doté de l’arme nucléaire.
Dans le même temps, les États-Unis, sans le dire ouvertement, font pression sur Pékin qu’ils accusent de double jeu, votant d’abord les sanctions économiques et financières contre Pyongyang, pour ensuite en édulcorer la mise en œuvre, tout en répétant que la seule manière de résoudre le conflit restait la négociation.
Christopher Hill, ancien Ambassadeur à Séoul et ex-chef de la délégation américaine du dialogue à 6, est récemment plusieurs fois sorti de son silence par le truchement de deux articles publiés dans « Project Syndicate ».
A ce sujet le site « questionchine.net » explique qu’après avoir stigmatisé le danger nucléaire nord-coréen clairement matérialisé par le 3e test, dont la puissance fut sans commune mesure avec les précédents, Christopher Hill, mettait en garde contre le risque d’effondrement catastrophique du traité de non prolifération (TNP), et appelait clairement la Chine à cesser de faire croire que la voie des négociations n’aurait pas été entièrement explorée.
« S’il est vrai que l’option négociation devrait toujours rester ouverte, il faut abandonner l’idée qu’elle pourrait constituer la pièce manquante du puzzle. La Corée du Nord a eu le loisir d’étudier toutes les offres mises sur la table durant les négociations du dialogue à 6, depuis un traité de paix, jusqu’à la participation à un forum régional, en passant par une assistance économique et énergétique. Ce qui ne l’a pas empêché de quitter la table des pourparlers en 2009 ».
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Le jeu ambigu de Pékin.
Là s’est située jusqu’à présent la fracture entre les sponsors du dialogue à 6, en panne depuis 2009. Pour la Chine et la Russie qui s’opposent à l’alliance Washington, Séoul, Tokyo, la priorité semble non pas la dénucléarisation de la péninsule, mais plutôt la prévention d’un effondrement du régime qui, selon Pékin, installerait le chaos à ses portes, et donnerait la prééminence aux Etats-Unis.
Dans un contexte de compétition stratégique sino-américaine de plus en plus marqué en Asie, la chute de Pyongyang apparaîtrait aux plus nationalistes des Chinois comme une défaite difficilement gérable en interne, d’autant que, pour faire pièce à la Maison Blanche, la propagande du Parti a, ces dernières années, très largement manipulé le mythe de l’alliance indéfectible avec le vieil allié des années 50.
Il est vrai que, dans les années 90, qui furent celles de l’ouverture stratégique de la Chine, avec en particulier la reconnaissance de la Corée du Sud en 1992 correspondant à la prise de distances avec le régime nord-coréen.
Mais dix ans plus tard, en contrepoint des compétitions sino-américaines de plus en plus exacerbées, à la fois économiques, financières et stratégiques, l’heure était à nouveau au rapprochement avec la Corée du Nord, ponctué de plusieurs invitations de Kim Jong Il à Pékin et Shanghai, l’ouverture d’une coopération économique, la confirmation de l’aide alimentaire et énergétique, véritables assistances de survie au bénéfice du pouvoir militaire qui capte l’essentiel des ressources du pays.
Sans compter que, sous couvert d’une allégeance à la dynastie familiale des Kim, l’armée nord-coréenne contrôle et manœuvre le jeune Kim Jong Un, dont l’expérience des enjeux internationaux et de la machine bureaucratique opaque du Régime est limitée.
La proximité entre Pyongyang et Pékin s’affirmait également à l’ONU, où, à chaque dérapage balistique ou nucléaire de la Corée du Nord, la Chine appelait aux négociations et s’ingéniait à édulcorer les sanctions quand elles étaient votées.
La Chine à la croisée des chemins ?
Note de la rédaction. Plusieurs passages de cette partie reprennent les termes de l’éditorial de JP Yacine (JPY), mis en ligne le 11 mars.
Aujourd’hui pourtant, la question semble être entrée dans une nouvelle phase, Pékin ayant épuisé une partie de sa patience et mesuré les limites de ses stratégies retardatrices avec un partenaire qui donne la priorité à ses relations avec Washington, envoyant à son vieil allié des signaux très désagréables, assez souvent interprétés au Parti Communiste Chinois comme de l’ingratitude.
Il est vrai que la Chine a une forte capacité d’encaisse, capable de faire preuve d’une étonnante placidité pour ménager ses intérêts stratégiques du long terme. Mais aujourd’hui, au sein de la direction du régime, l’idée commence à poindre que la préservation à tout prix de la stabilité nord-coréenne, au risque de voir émerger à ses portes un état erratique doté de l’arme nucléaire, pourrait bien handicaper ses stratégies d’avenir, tendues vers la « renaissance de la Chine » et l’accomplissement du « rêve chinois », que le nouveau président appelle de ses vœux.
A Pékin, beaucoup estiment en effet que l’intérêt stratégique chinois n’est plus dans l’alliance avec Pyongyang, mais bien dans la stabilisation de ses relations avec les États-Unis, tout à la fois modèle, partenaire et adversaire. S’il est vrai qu’il convient de contenir son influence stratégique en Asie, il est tout aussi évident qu’il est nécessaire de le ménager, en évitant absolument qu’il devienne un ennemi militaire, avec lequel, il serait catastrophique d’engager un conflit.
Tout en faisant pression sur la direction chinoise, la Maison Blanche est sur la même longueur d’onde. Aucun homme politique américain ne prendrait le risque d’un conflit avec la Chine. Si bien que, cette fois, le chantage nord-coréen pourrait aboutir à l’effet inverse de celui recherché : un rapprochement Pékin – Washington, première conséquence néfaste de l’inexpérience du jeune Kim, incapable de résister au jeu de poker menteur des militaires.
Tyrans impitoyables du peuple, ces derniers ont bien conscience de jouer leur survie si la pression internationale – et dans cette hypothèse le poids de Pékin serait déterminant - les obligeait à desserrer le carcan qui tient le pays dans l’opacité et l’asservissement. C’est bien ce qui explique la férocité de leur réaction, homothétique de la force des menaces qui pèsent sur eux.
Dans ce contexte, la nouvelle Direction du Bureau Politique chinois est confrontée à la difficile tâche d’avoir à réajuster une relation enkystée dans l’idéologie et la réécriture de histoire, devenant problématique et inconfortable, avec un voisin irascible et méfiant, affligé d’une rigidité politique caricaturale, assez souvent ingrat, coutumier des réactions violentes, mais dont l’accès à l’arme nucléaire constitue son assurance vie.(JPY)
Le tout, dans un contexte, où ses partenaires de l’Asie du Nord-est du dialogue à 6 attendent beaucoup de la Chine, tandis qu’elle-même n’a qu’une visibilité floue et incomplète des conséquences pour elle d’un changement de trajectoire. A quoi s’ajoute le fait qu’elle nourrit une relation de défiance avec les États-Unis, son premier rival stratégique et partenaire obligé très intransigeant du dialogue à 6, fermé à toute concession au régime de Pyongyang tant que ce dernier n’aura pas démantelé ses installations nucléaires militaires.(JPY)
Les signes d’un changement de trajectoire de Pékin existent assurément. Ils se lisent dans la réaction des internautes chinois outrés après la 3e explosion nucléaire nord-coréenne ou dans celle des intellectuels qui stigmatisent l’incohérence d’une politique qui nourrit aux portes de la Chine un dangereux trublion. Mais surtout, ils viennent de l’intérieur du sérail, au plus haut niveau de la machine politique du régime.
Lors d’une réunion habituellement tenue secrète de la Conférence Consultative du Peuple Chinois, mais dont la teneur a été révélé par Madame Qiu Yuanping, docteur en droit, professeur à Remin Daxue, et n°2 de la Commission des Affaires étrangères du Parti, la question de l’abandon du soutien à la Corée du Nord a été clairement évoquée en présence de plusieurs ambassadeurs.(JPY)
Peu avant les révélations inhabituelles de Qiu Yuanping, Deng Yuwen, connu pour ces prises de position iconoclastes et un des éditeurs du « Study Times », la publication académique de l’Ecole Centrale du Parti, écrivait un article publié le 28 février dans le Financial Times, intitulé « la Chine devrait abandonner la Corée du Nord » qui stigmatisait son incapacité à se réformer, d’abord parce que « l’oligarchie du régime ne le veut pas, essentiellement par crainte de perdre le pouvoir »(JPY)
Appelant à une révision complète de la politique nord-coréenne de la Chine, Deng pointait du doigt les risques pour Pékin d’une Corée du Nord dotée d’une arme atomique. « Quand Pyongyang possèdera l’arme nucléaire on ne peut pas exclure que le régime se livre à un chantage contre la Chine ». (JPY)
S’il est vrai que Deng Yuwen fut aussitôt sanctionné par le Parti, il n’en a pas moins exprimé, depuis le piédestal intellectuel et idéologique du Régime, une contestation qui résonne comme un craquement dans le consensus de la haute direction, sans qu’il soit pour l’heure possible de dire à quel niveau se situe la faille béante qui vient de s’ouvrir. (JPY)
Une indication de la hauteur à laquelle se situent des fractures pourrait être le coup de téléphone de Wang Yi à Ban Ki Moon, le 6 avril dernier, par lequel le nouveau ministre des Affaires étrangères chinois rejetait la rhétorique agressive de Pyongyang qui « déstabilisait la région », et rappelait clairement que « Pékin n’admettrait pas un tel perturbateur à ses portes ».
Le lendemain, au forum de Boao, réplique chinoise de la réunion de Davos, le Président Xi Jinping enfonçait le clou en expliquant « qu’aucun pays ne pouvait être autorisé pour obtenir des avantages égoïstes, à installer le chaos dans la région et dans le monde ».
Rien ne dit que Pékin augmentera ses pressions sur le régime au point de le mettre en danger. Mais l’alerte sous forme d’une mise en garde directe est l’une des plus sérieuses enregistrées depuis le milieu des années 90.
Les véritables intentions de la Chine se mesureront sous peu, à travers divers indicateurs, liés à la mise en œuvre ou non des sanctions économiques et financières qui heurteraient l’oligarchie, aux livraisons de fuel et de nourriture clés de la survie du régime autarcique, au traitement réservés aux réfugiés nord-coréens en Mandchourie, aux relations avec Kim Jong-un, que Pékin a, il y a quelques mois déjà refusé de recevoir en Chine, aux relations de la nouvelle direction chinoise avec la présidente de Corée du Sud et, enfin, au ton de son dialogue avec Washington.
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Une embellie ?
Il est impossible d’analyser la situation sur la péninsule sans évoquer le sentiment nationaliste coréen de part et d’autre de la ligne de démarcation, puissant facteur d’apaisement et moteur irrépressible poussant Pyongyang et Séoul à la réunification, dont pourtant Pékin, adepte du statu quo, se méfie, et auquel Washington, focalisant en priorité sur la dénucléarisation, n’accorde en général qu’une attention distraite.
Pour l’heure, il est difficile de dire comment ce sentiment qui bouillonne doucement sous la surface pourrait créer un apaisement au milieu des tensions arcboutées entre les deux peuples frères ennemis, victimes collatérales de la guerre froide.
Il faut pourtant se souvenir que Kim Dae Jung, prix Nobel de la paix en 2003, qui récompensa sa « Sunshine Policy », que les diplomates du Quai d’Orsay appelaient “la politique d’embellie“ –. Faite de concessions au Nord, inspirées de l’Ost Politik de Willy Brandt, elle avait radicalement modifié le climat sur la péninsule.
John Kerry, à la fois partisan de la fermeté et d’un dialogue direct entre Washington et Pyongyang, est également prêt à tendre la main au régime nord-coréen s’il accepte de mettre fin à son programme nucléaire. Il défend cette politique depuis qu’il était président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat.
A l’époque, prenant le contrepied des conservateurs, il y répétait en substance qu’il fallait dépasser l’idée que le développement des contacts avec Pyongyang serait une mauvaise politique qui récompensait à contretemps les agressivités du régime. Pour lui, les tensions se nourrissaient dangereusement de l’absence de contacts.
Lors de son récent passage à Séoul, ses accents sonnaient comme un hommage à la mémoire de Kim Da Jung : « Ma venue n’a pas pour but d’insister sur notre détermination à défendre notre allié sud-coréen – ce que nous ferons en toute hypothèse –. Elle vise à mettre l’accent sur les possibilités de paix et de réunification, ainsi que sur les perspectives d’un futur radicalement différent, non seulement pour le peuple de Corée du Sud, mais également pour celui de la Corée du Nord ».
Preuve que les tensions sont en train de se relâcher et que les rivalités sino-américaines semblent maintenant tourner le dos aux crispations et jouer sur le terrain de la bonne volonté, peu après le passage de Kerry à Séoul, Wang Yi, le ministre des Affaires étrangères chinois, prenait contact avec son homologue sud-coréen Yun Byung pour promouvoir l’approfondissement des relations bilatérales et, lui aussi, appeler à la dénucléarisation de la péninsule et à la réunification.
On ne peut cependant ignorer que ces réajustements cachent aussi d’importants non dits au milieu des machiavélismes de Pékin et Washington. La Chine craint toujours un effondrement du régime de Pyongyang, tandis qu’aux États-Unis, de nombreux politiques voient sans le dire la chute du régime de Pyongyang comme la seule issue possible à une situation ankylosée depuis plus d’un demi-siècle. Enfin, beaucoup ne croient pas que Pékin soit prêt à faire pression sur le Régime au point de provoquer sa chute.
Mais on peut aussi voir dans ces accommodements la marque d’un pragmatisme nouveau à Pékin et à Washington, qui agissant de conserve, dans un salutaire partage des rôles auraient l’un et l’autre décidé de tout faire pour éviter un dérapage catastrophique de la situation.
Les Coréens ont coutume de dire que leur pays est une « petite sardine coincée au milieu de monstres marins ». Plus que jamais l’avenir de la péninsule dépend de la bonne volonté ou de la rivalité des deux géants dont les stratégies d’influence sont à l’œuvre dans cette zone du Pacifique Occidental.
Pour l’heure il est permis d’être raisonnablement optimiste, même si nombre d’observateurs notent que le successeur de Hillary Clinton n’a reçu que peu de signes prouvant que la direction chinoise serait prête à peser directement sur Pyongyang et à œuvrer avec Washington pour l’apaisement de la situation. Avant son arrivée à Pékin, le Global Times a même titré « Bienvenue à John Kerry, nous espérons qu’il est différent de Hillary Clinton »
Le 13 avril à Pékin, John Kerry, qui s’est également rendu à Tokyo et à Séoul, a, lors d’une conférence de presse, laissé entendre que Washington pourrait différer l’installation de boucliers antimissiles à Guam et au Japon, si la Chine parvenait à persuader Pyongyang de renoncer à son programme nucléaire.
Aux États-Unis, certains doutent cependant que le Pentagone se laisserait facilement convaincre de renoncer à ce déploiement, dont l’objet est aussi de dissuader la Chine.
Pour sa part, Pékin dit encourager un dialogue direct entre Washington et Pyongyang. Mais, alors que Yang Jiechi ancien MAE promu responsable des Affaires stratégiques, s’en est tenu à son traditionnel discours d’apaisement prônant le dialogue, au sein de la direction chinoise c’est Li Keqiang qui a le mieux répondu aux attentes de coopération de J. Kerry, expliquant qu’il était de la responsabilité de tous de maintenir la paix dans la région, ajoutant que, par ses provocations, la Corée du Nord se « tirait dans le pied ».
Enfin, John Kerry a dévoilé que, dans les semaines à venir, des échanges auraient lieu avec les services de renseignement chinois et les hauts commandements militaires des deux pays.
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