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›› Lectures et opinions

L’Amérique et le choix de la Chine

Le 15 mai 2014 au Pentagone, immédiatement après les incidents entre la Chine et le Vietnam le général Dempsey, président du comité des Chefs d’États-majors américain accueillait le général de l’APL Fang Fenghui, chef de l’État-major général, n°5 de la Commission Militaire Centrale. A cette occasion ce dernier a accusé les États-Unis d’avoir aggravé les tensions en Asie du Sud-est par leur décision de basculer le centre de gravité de leur puissance militaire vers le Pacifique occidental.

Après les dernières échauffourées entre Pékin, Tokyo, Manille et Washington dont les manifestations n’ont cessé de s’exprimer depuis 2010 entre la Chine et le Japon, puis en mer de Chine du sud avec les Philippines et enfin avec le Vietnam, le Bureau Politique chinois exprime de plus en plus clairement le fond de sa stratégie visant à démontrer le caractère illégitime de la présence de l’armée des États-Unis dans la zone.

Cette stratégie a été accompagnée de mises au point agressives adressées aux États-Unis par le ministre de la défense chinois Chang Wenquan lors de la visite à Pékin début avril de son homologue américain Chuck Hagel, suivies un mois plus tard par un discours menaçant du général Fang Fenghui, le n°1 de l’État-major général en visite au Pentagone, puis par les attaques du Général Wang Guangzhong au « Shangrila Dialogue ». Toutes ces interventions marquèrent que la présence militaire américaine était non seulement sans fondement et usurpée, mais également créatrice de chaos.

Après ces crispations du printemps, un débat est né parmi les observateurs sur les intentions réelles de Pékin et la rationalité de ses manœuvres.

Quelle rationalité aux attitudes chinoise ?

Deux tendances se dessinent : La première constate que le durcissement de la politique extérieure de Pékin provoque des réactions anti chinoises à Tokyo et en Asie du Sud-est, créant même dans certains pays de l’ASEAN un mouvement pro-japonais accueillant favorablement le raidissement stratégique de Tokyo qui a commencé à livrer des garde-côtes paramilitaires à Manille et Hanoi.

En résumé, en abandonnant le volet « puissance douce » de sa politique extérieure pour adopter une démarche résolument offensive contre quelques uns de ses voisins et contre les États-Unis accusés de créer des tensions par leur interventionnisme militaire, la Chine aurait agi contre ses intérêts en favorisant la création dans son environnement immédiat d’un front uni hostile.

Cette analyse laisse aussi entendre que les embardées chinoises sont le résultat de rivalités internes d’où l’APL a émergé en position dominante. La prééminence des militaires serait la véritable raison de l’agressivité nouvelle de la Chine, dans un contexte général où la politique extérieure n’a jamais été ni une priorité de la Direction du régime ni coordonnée de manière efficace et rationnelle.

Le présupposé d’une pensée stratégique à long terme

Il y a cependant une autre analyse qui attribue au nouveau Bureau Politique et à Xi Jinping une pensée stratégique bien plus assurée, articulée autour de grignotages territoriaux au prix de risques soigneusement calculés en mer de Chine de l’est et du sud. Elle met les États-Unis au défi de s’immiscer militairement dans des querelles de souveraineté dont les enjeux sont dérisoires au regard de leurs intérêts majeurs et des risques encourus.

De proche en proche, Pékin niant que ses actions gênent la liberté de navigation, parviendrait ainsi à l’un de ses grands objectifs intermédiaires dans la région : persuader les pays asiatiques riverains du Pacifique occidental que Washington hésiterait à intervenir militairement à leur profit en cas d’accrochage militaire avec la Chine. « Est-il raisonnable de faire la guerre pour un chalutier vietnamien, un récif semi-immergé au large des Philippines ou un îlot inhabité ? ».

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Le livre de Hugh White, avec le commentaire de Robert Kaplan, journaliste américain respecté, auteur de nombreux ouvrages de géopolitique : « la plus subtile synthèse à ce jour des défis posés par l’Asie de l’Est. Un travail provocateur nimbé d’honnêteté intellectuelle. »

La Chine conteste l’ordre américain

L’homme qui s’exprime ainsi n’est pas le premier venu. Il s’agit de Hugh White, aujourd’hui professeur de stratégie à l’Université Nationale australienne à Canberra. De 1985 à 1991, il fut conseiller spécial du premier ministre et du ministre de la défense australiens, puis de 1995 à 2000 secrétaire d’État à la défense en charge de la stratégie et auteur du Livre Blanc 2000 sur la défense australienne.

White expose ses vues dans un livre intitulé : « The China Choice : why America should share power - Le choix de la Chine. Pourquoi l’Amérique devrait partager sa puissance - ». Le texte évoque entre autres des considérations tactiques pertinentes qui examinent sans concession le rapport des forces militaires où la vaste panoplie de missiles balistiques et de croisière chinois fait courir des risques de plus en plus lourds à la marine des Etats-Unis, obligeant de fait cette dernière à mettre en danger ses unités si elle devait intervenir dans des querelles de souveraineté.

En réalité, explique White en substance, toute l’approche américaine de la Chine est basée sur l’espoir que Pékin accepte « dans son intérêt » la prééminence américaine comme le font tous les acteurs de la zone. Si l’hypothèse était exacte, il n’y aurait aucun hiatus. La Chine ne représenterait aucun défi stratégique ; il ne serait pas nécessaire d’en contenir la puissance et les alliés des Etats-Unis dans la zone du Pacifique occidental n’auraient pas à choisir entre Washington et Pékin.

Éviter les dérapages. Partager la puissance…

Malheureusement, dit-il, le présupposé est faux. La Chine remet en question l’ordre américain en Asie. Le Président Xi Jinping l’a affirmé en évoquant « une nouvelle forme de relations entre grandes puissances », ce qui signifie clairement que Pékin exige d’être considéré dans sa zone d’intérêt stratégique direct au moins au même niveau que Washington.

Or pour White, le télescopage entre d’une part ces nouvelles dispositions d’esprit de la Direction du régime chinois qui ne sont pas le fruit d’une politique erratique aventureuse, mais les effets d’une réflexion stratégique à long terme et, d’autre part, les raidissements militaires américains à Tokyo et à Manille contre les affirmations de souveraineté chinoises construisent un arrière plan qui conduit tout droit à une escalade militaire dangereuse.

Craignant un dérapage militaire intempestif provoqué par l’enchaînement automatique des alliances, White, sans prôner un renoncement américain dans le Pacifique occidental, plaide pour un « partage de la puissance » et l’instauration d’un nouvel ordre régional qui serait satisfaisant à la fois pour Pékin et Washington.

Une proposition plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre

Cette suggestion frappée au coin du bon sens est cependant plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre car elle brouille les manichéismes émotionnels des tentations hégémoniques à l’œuvre des deux côtés du Pacifique et contredit l’image que Pékin et Washington se font d’eux-mêmes, plus ou moins articulée autour de la compétition pour le magistère régional et parfois global.

La proposition fait aussi abstraction du poids de l’histoire, des émotions nationalistes, du conservatisme des appareils militaro-industriels qui se nourrissent des tensions et des engagements stratégiques conclus par Washington après le deuxième conflit mondial essentiellement avec le Japon et Taïwan puis avec quelques pays de l’ASEAN. S’il est vrai que cette dernière est devenue une association plus commerciale que défensive, il faut cependant rappeler qu’elle est née au milieu des années 60 dans la phobie anti-communiste et anti chinoise.

Enfin l’appareil sécuritaire américain reste encore marqué par l’erreur d’appréciation de la guerre de Corée où le désengagement affiché par le secrétaire d’État américain Dean Acheson omettant d’inclure la péninsule coréenne dans le cadre des intérêts stratégiques directs de Washington pouvait laisser croire à la passivité américaine en cas d’agression du Nord contre le Sud.

Les récentes affirmations martiales de la Maison Blanche à Tokyo et aux Philippines s’inscrivent dans cette réminiscence historique qui enjoint à l’Amérique de ne pas renouveler la même erreur d’affichage, source de malentendus aux conséquences catastrophiques, d’autant que toute l’intelligentsia américaine, qu’elle soit conservatrice ou démocrate est persuadée de son bon droit moral et politique.

Les élites américaines persuadées de leur bon droit moral et politique

C’est en tous cas ce que révèlent deux ouvrages publiés en 2012 par des auteurs situés aux deux extrémités de la réflexion stratégique américaine : l’un par Zbigniew Brzezinski – « Strategic vision. America and the crisis of global power », Basic Books 2012, prône la réduction de l’empreinte militaire américaine globale et la coopération aussi large que possible avec la Chine dans le Pacifique occidental.

L’ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter met en garde : « si une Amérique anxieuse et une Chine trop confiante se laissaient aller à une relation d’hostilité stratégique, il est très probable que les deux sombreraient dans un conflit idéologique dangereux pour chacun d’entre eux ». Dans ce contexte où « la Chine se présenterait comme le parangon du rejet de la domination américaine, elle-même présentée dans l’imaginaire global comme la quintessence de l’exploitation des faibles par les puissants, lesquels seraient exclusivement rassemblés à l’Ouest ».

L’autre ouvrage écrit par Robert Kagan, chef de file des néo-conservateurs : « The World America made » Alfed A Knopf : New-York 2012 » prône à l’inverse que l’ordre et la stabilité du monde reposent plus la puissance économique et militaire de l’Amérique que sur la noblesse de ses idéaux.

Mais, alors qu’ils ont une vision diamétralement opposée de la nature et du rôle de la puissance, tous les deux sont fermement convaincus que les plus importantes caractéristiques du monde moderne – c’est-à-dire la vaste diffusion de la démocratie, la prospérité et la paix entre les grandes puissances – sont les fruits directs ou indirects du pouvoir et de l’influence exercés par les Etats-Unis. Forts de cette conviction tous deux suggèrent clairement que le déclin de l’Amérique conduirait à plus ou moins long terme à la disparition des institutions et des normes internationales soutenues par Washington à la racine des progrès politiques et stratégiques de la planète.

L’Amérique calcule ses postures et son rôle dans le monde

S’il est vrai qu’il est nécessaire de tempérer le pessimisme d’un enchaînement militaire fatal par l’existence de la dissuasion nucléaire stratégique qui constitue une garantie de taille contre la folie des hommes, tenant à distance l’hypothèse d’une montée aux extrêmes entre la Chine et les États-Unis, il est aussi exact que l’Amérique hésite sur ses postures et son rôle dans le monde. Élu en 2008 sur la promesse des désengagements militaires d’Irak et d’Afghanistan, le Président Obama a, pourtant au début 2012, annoncé le renforcement de la présence armée des États-Unis en Asie Pacifique.

Mais, le 28 mai dernier, lors d’un discours remarqué à West Point il a, au milieu des critiques des Républicains stigmatisant la faiblesse des réponses américaines en Syrie, en Ukraine et en Asie, en revanche plaidé pour la réduction de l’empreinte militaire américaine dans le monde. « L’Amérique doit toujours conduire le monde et l’armée des Etats-Unis sera toujours la colonne vertébrale de cette prééminence, mais elle ne peut plus être son unique composante, ni même sa composante essentielle ».

A peine Obama avait-il lancé cette nouvelle profession de foi moins militariste, que surgissait, venue des réminiscences de la « guerre contre la terreur » déclenchée par son prédécesseur contre l’Afghanistan puis contre l’Irak, le dilemme d’une frappe militaire contre les groupes Djihadistes marchant sur Bagdad.

Sur les théâtres stratégiques de la planète, en Afrique, au Moyen Orient, en Europe comme en Asie, l’Amérique aura du mal à échapper au syndrome de la première puissance militaire mondiale. Dans ce contexte, il faudra toute la sagesse et l’habilité des hommes politiques et des chefs militaires chinois et américains pour éviter des incidents graves.

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Prise le 14 mai à partir d’un garde-côte vietnamien, la photo montre la plateforme chinoise Haiyang Shiyou 981, accompagnée d’un garde-côte.

NOTE de CONTEXTE

Lorsque le 3 mai dernier, la Chine a placé la plateforme d’exploration profonde « Haiyang Shiyou 981 » à 17 nautiques de l’île Triton appartenant à l’archipel des Paracels occupé et contrôlé en totalité par la Chine depuis mars 1988, mais que Hanoi continue à revendiquer, pour l’instant sans esprit de recul, le Bureau Politique chinois avait fait accompagner la manœuvre par 7 navires de guerre de l’APL et par plus de 60 unités de garde-côtes récemment unifiées sous un même commandement.

Plusieurs de ces unités ont engagé des « combats » de lances à eau avec des gardes côtes vietnamiens dépêchés par Hanoi qui considérait la manœuvre chinoise comme un acte d’agression caractérisée. En réponse, des foules vietnamiennes pilotées par le pouvoir à Hanoi ont pillé des usines japonaises, singapourienne et taïwanaises identifiées par les casseurs comme appartenant à des sociétés chinoises.

Alors que le bilan matériel est connu, les informations concernant le bilan humain sont restées vagues à la fois à Hanoi et Pékin. Peu après, le 27 mai, un chalutier vietnamien a été coulé suite à une collision intentionnelle provoquée par un navire chinois (voir la vidéo diffusée par REUTER, le 5 juin 2014).

Mais les tensions avec le Vietnam ne furent pas les seules dans la région. Presqu’au même moment la relation entre Pékin et Manille, déjà très mauvaise à la suite de la plainte des Philippines contre la Chine au tribunal international du droit de la mer à La Haye, s’est encore raidie quand Manille arrêta des pêcheurs chinois dans les parages des Spratleys – 750 îles, atolls et récifs revendiqués en totalité par la Chine qui contrôle 8 îlots, et en partie par Taïwan installée sur Itu Aba la plus grande île, le Vietnam installé sur 29 îlots, la Malaisie qui en contrôle 5, les Philippines 8 et Brunei 2 - .

Le tout se trouve en Mer de Chine du sud, supposée riche en hydrocarbures, empruntée par 50% du trafic global d’hydrocarbures (on y observe 3 fois plus de pétroliers que dans le canal de Suez), et revendiquée à 80% par Pékin qui fait état de nombreuses « évidences juridiques et historiques » pour justifier ses prétentions.

Quelle que soit la racine des stratégies chinoises, l’agressivité nouvelle de Pékin et l’accumulation des récents événements modifient la situation de sécurité en Asie du Sud-est. En réaction tous les riverains renforcent et modernisent leur défense, notamment par l’achat d’équipements navals, parfois de chasseurs de combat (option d’achat de F16 par les Philippines), tandis que les mécanismes d’apaisement ne fonctionnent plus.

A la récente conférence de Shangrila chacun a exprimé ses vues sans concession, tout en cherchant des appuis extérieurs – Etats-Unis pour certains pays d’Asie du Sud-est ou Russie pour la Chine -) ; la solidarité des pays de l’ASEAN flotte, tandis que Pékin répète sa préférence pour des négociations avec chacun des pays concernés, sans interférence extérieure.

Même l’Indonésie, jusqu’à présent le pays le plus impliqué dans la recherche de compromis pour le Code conduite pourrait abandonner son apaisante sérénité depuis que les revendications chinoises touchent au gisement de gaz des îles Natuna. Enfin, l’agressivité chinoise pourrait rendre inefficace la solution de l’exploitation partagée des ressources, puisque cette dernière conforte les revendications territoriales de Pékin.

 

 

De Shang Yang à Xi Jinping, l’illusion de la rationalité « Légiste » par Romain Graziani

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