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›› Economie

Batailles pour la réforme des groupes publics

Une station service de SINOPEC. En février 2014, le groupe a mis sur le marché 30% de sa filiale de distribution qui compte 30 000 points de vente.

Au cours du 2e trimestre, poursuivant sa politique de réformes, le pouvoir s’est, après les banques, attaqué au deuxième pilier de la croissance chinoise depuis 30 ans, mais dont l’efficacité affaiblie par la corruption, les effets de la bureaucratie et les dilapidations est aujourd’hui en berne : les grands groupes publics. A cet effet, il utilise deux moyens : la dénonciation publique des malversations et l’incitation à l’ouverture de leur capital au privé. Après les secteurs accablés par les pertes comme le rail, l’acier et le transport maritime, il s’attaque aux plus profitables, comme celui des hydrocarbures.

Un troisième moyen, plus brutal, frappe, pour cause de corruption un nombre considérable de cadres de CNPC, le n°1 des hydrocarbures dans une manœuvre oblique qui vise, d’une part, à affaiblir les réseaux de Zhou Yongkang, l’ancien PDG de CNPC toujours en résidence surveillée et, d’autre part, à abaisser le statut du groupe dans le système politique pour le rendre plus réceptif aux incitations de réformes et d’ouverture de son capital.

Principales cibles de cette tornade à la fois réformiste et nettoyeuse : l’industrie minière, le transport maritime et ferré, les réseaux de distribution d’électricité et un grand groupe de commerce China Ressources, dont le PDG, Song Lin et 3 de ses cadres ont été mis en examen. Et dernièrement : les géants du secteur des hydrocarbures incités à ouvrir leur capital. Logiquement, les administrations publiques liées aux conglomérats, telles que l’Agence Nationale pour l’Énergie (ANE), n’échappent pas à la remise en ordre. Du 21 au 23 mai, Hao Weping, directeur du secteur nucléaire, Wang Jun responsable énergies renouvelables, Xu Yongsheng n°2 de l’ANE et Wei Pengyuan, responsable du secteur charbon à l’agence ont été arrêtés et mis en examen.

Enfin, depuis le printemps, Pékin tente une manœuvre originale avec le groupe CITIC, fleuron emblématique du régime. En basculant tous les avoirs du conglomérat à Hong Kong où ils seront enregistrés à la bourse de la RAS, dont les critères sont notablement plus exigeants qu’en Chine, le gouvernement espère créer une émulation de gestion vertueuse qui servirait d’exemple aux autres groupes publics.

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Évolution du chiffre d’affaires et des résultats nets de Nanjing Tanker entre 2008 et 2012.

Brutale offensive contre le transport maritime

Une nouvelle charge de cette bataille a été menée par la Commission de régulation des opérations boursières qui, le 11 avril, a décidé de radier de la bourse de Shanghai la compagnie de transport maritime Nanjing Tanker Corporation dont les actions n’étaient plus sur le marché depuis un an. C’est la première fois qu’une société publique ou bénéficiant de l’appui du gouvernement central était frappée d’une telle sanction.

Il ne s’agit certes pas d’un des grands conglomérats publics emblématiques du système chinois, mais son expansion avait tout de même été financée par 19 banques dans 11 pays différents dont le Crédit Agricole, la Société Générale, Royal Bank of Scotland et BNP Paribas, à quoi s’ajoutèrent des banques chinoises, allemandes, japonaises, sud-coréennes, singapouriennes, irlandaises, canadiennes et suisses qui, entre 2005 et 2008, mirent 1,3 Mds de $ à la disposition du groupe pour financer l’achat de 30 pétroliers dont 10 supertankers.

L’historique de la montée en puissance de la société racontée dans un long article paru dans Caixin le 28 mai dernier, écrit en collaboration avec la revue britannique des transports maritime Lloyd’s List, est un florilège des techniques de corruption, de maquillage, de contournement des lois, et d’évasion fiscale qui vont de l’utilisation des paradis fiscaux, à la falsification des comptes, en passant par l’utilisation sans réserve des prêtes-noms et des garanties de crédits suspectes. Elle est aussi un nouvel exemple de boulimie de puissance encouragée par la puissance publique et facilitée par l’aveuglement des prêteurs.

La situation est voisine pour des géants comme COSCO qui, en 2013, avait évité de justesse la radiation de la bourse de Shanghaï en vendant une partie de ses avoirs qui lui procurèrent 1,3 Mds de $ d’argent frais et lui permit de présenter in-extremis un bilan positif de 37,8 millions de $, après 2 années consécutives de pertes.

Nanjing Tanker n’a pas eu cette chance. Après s’être doté en quelques années de la 6e flotte mondiale de pétroliers (avec 87 tankers), grâce aux contrats publics de transport d’hydrocarbures, la compagnie contrôlée par un conglomérat issu de la fusion entre Sinotrans et China Shanghai Shipping (CSC), a enregistré 4 années consécutives de pertes.

A la fin mars 2014, après avoir longtemps tenu ses dettes extérieures dans l’opacité, le groupe a déclaré une baisse 2,4 Mds de Yuans (400 millions de $) de ses avoirs propres et 15,7 Mds de Yuans (2,5 Mds de $) de créances non honorées. A l’annonce de la catastrophe, deux banques chinoises interrogées par les journalistes de Caixin et de Loyd’s List, avouèrent avoir fait confiance à la Compagnie parce qu’elle opérait dans un secteur stratégique sous couvert de l’État.

Les lourdes féodalités des entreprises publiques

C’est bien le problème. Il renvoie à la difficulté de faire rentrer les grands groupes publics, dont certains sont de véritables États dans l’État connectés à une partie de l’oligarchie, dans l’épure de la loi et des bonnes pratiques de gestion. L’ampleur de la tâche qui tient du mythe de Sisyphe est évoquée dans un autre article de Caixin par Zhang Wenkui, du Centre de Recherche du Conseil des Affaires d’État.

Alors qu’il travaille aux premières loges des réformes, Zhang explique sans ambages qu’après une première série de restructurations à des fins d’économies d’échelles et de modernisation, dont les résultats ne furent pas toujours probants, parfois parce que les meilleurs étaient tirés vers le bas par leurs nouveaux associés imposés par les F&A, il subsiste en Chine 113 groupes publics de grande taille et plus de 30 000 filiales, dont l’État ne parvient pas à réduire le nombre.

Cette jungle offre aux responsables mal contrôlés par la Commission des actifs de l’État (SASAC) de nombreuses opportunités de détournements. Dans le même temps, l’absence de compétition et les connexions avec l’État effacent les erreurs de gestion, tandis que les Fusions et Acquisitions décidées par la puissance publique visent plus à éviter les pressions du marché qu’à s’y conformer.

Après cette charge, Zhang conclut que radiation de Nanjing Tanker constitue un progrès, mais que la mesure reste insuffisante. Le transport maritime n’est pas le seul secteur dominé par les entreprises publiques qu’il conviendrait de restructurer et d’ouvrir au marché pour le rendre plus efficace. Le complexe militaro-industriel, les industries du pétrole, des télécoms, le charbon, l’aviation civile, exagérément protégés par l’État doivent aussi subir un cycle de réformes.

Deux mois après l’offensive contre Nanjing Tanker et confirmant l’analyse de Zhang Wengkui, la Commission des audits publics a, le 20 juin, ciblé 11 nouvelles sociétés publiques responsables de fraudes ou de fautes de gestion accumulée depuis 2012. Les manquements vont du maquillage des avoirs aux investissements immobiliers illégaux en passant par la médiocrité des études de faisabilité, l’ouverture de terrains de golf interdits ou le mauvais contrôle des investissements en Chine ou à l’étranger. Autant de fautes éthiques ou d’erreurs de gestion ayant entraîné d’importantes pertes financières. Sont concernées entre autres : CNPC, China Ressources, China South Industries, China Metallurgical Group, China National Tobacco Corp.

Dire que Pékin, qui s’est engagé dans un processus de réformes pour plus d’efficacité, moins de coulage et une production de meilleure qualité, est préoccupé par la rémanence à la fois puissante et désordonnée des grands groupes publics, est un euphémisme. A ce stade, le Conseil des Affaires d’État a entrepris une restructuration par secteurs dont l’une des plus médiatisées en Occident fut le démantèlement du ministère du rail après la condamnation à mort avec sursis de Liu Zhijun l’ancien PDG, auteur de dépenses somptuaires et reconnu coupable d’importants détournements.

D’autres restructuration ont suivi, notamment dans l’acier, l’un des domaines les plus désordonnés de l’industrie lourde, qui emploie plus de 800 000 personnes et produit 49% de l’acier mondial, accablé par une accumulation de dettes et une surproduction de mauvaise qualité, atteignant 300 millions de tonnes, soit plus de 3 fois la production totale annuelle d’Arcelor Mittal, le n°1 mondial de l’acier.

Aujourd’hui, après les secteurs en difficultés, et à la suite des banques, le gouvernement cible les fleurons prospères des hydrocarbures en s’attaquant à leur monopole et en les incitant à ouvrir leur capital au secteur privé.

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Dans le hall du siège de CITIC à Pékin, la statue de Rong Yiren, « le capitaliste rouge », fondateur du groupe qui fut Vice-président de la République de 1993 à 1998.

Le secteur des hydrocarbures sur la sellette

Les premiers essais de privatisation sont en cours avec CNPC et SINOPEC pour l’exploitation du gaz de schiste où les deux, en mal de technologies, ont perdu leur exclusivité et coopèrent avec l’Anglo-néerlandais Shell et l’Américain Chevron. Par ailleurs, depuis février, SINOPEC a mis sur le marché 30% de sa filiale de distribution qui compte 30 000 stations service dans le pays, tandis que la Commission de Contrôle des Actifs Publics (SASAC), annonce que les réformes pour la multiplication des sociétés à capitaux mixtes, y compris étrangers – tels que Shell ou BP -, allaient s’accélérer.

Le réforme n’est pas anodine, d’abord parce qu’en dépit du ralentissement, elle concerne un secteur toujours lucratif, ayant enregistré au moins 5 Mds de $ de bénéfices en 2013, tandis que l’introduction de groupes étrangers dans le capital, dépasse le schéma des JV et donnera à ces derniers un droit de regard sur la gestion. A l’annonce de la cession d’une partie du réseau de distribution de SINOPEC en Chine, l’action du groupe avait gagné 11% à la bourse de Hong Kong.

La manœuvre d’ouverture au marché du secteur stratégique des hydrocarbures a continué le 12 mai, avec la création par CNPC d’une compagnie indépendante chargée de gérer les gazoducs et oléoducs Ouest – Est venant du Xinjiang et d’Asie Centrale, enregistrée à Shanghai et dont le capital sera ouvert aux investissements privés.

Mais la stratégie de réformes en cours dont on voit qu’elle joue à la fois sur les restructurations, la coercition anti-corruption et l’ouverture au privé ayant une incidence sur la gestion, devra encore inspirer confiance aux investisseurs qui craignent les renationalisations. A cet égard les pétroliers internationaux se souviennent encore qu’en 2005 le gouvernement avait chassé les investisseurs privés des champs de pétrole et des mines de charbon dans les provinces du Shanxi (Xian) et du Shaanxi (Taiyuan).

Le groupe CITIC au cœur d’une stratégie vertueuse et exemplaire

Enfin, dans ce mouvement qui tente d’ébranler les anciennes féodalités des groupes nationaux, le pouvoir central a décidé d’actionner la fibre patriotique et la vertu de l’exemple public. A cet effet il a imaginé de créer une émulation par une manœuvre qui semblera insolite aux observateurs occidentaux, mais dont le concept épouse à la fois le sentiment national et la vieille morale confucéenne de probité.

Le principal acteur de cette manœuvre est le groupe CITIC, emblème s’il en est du « capitalisme national », possédant une aura incomparable en Chine et dont le fondateur Rong Yiren choyé par Deng Xiaoping, avait été Vice-président de la République de 1993 à 1998, bousculant à l’époque l’ordonnancement des luttes de pouvoir politiques et idéologiques.

L’objectif était d’appuyer l’esprit réformiste à un moment où il était menacé par les conservateurs. En 2014, l’idée sous-jacente est la même et montre la détermination du pouvoir, prêt à faire feu de tous bois : enregistrer la totalité des avoirs du groupe à la bourse de Hong Kong pour obliger ses gestionnaires à se conformer au marché de la Région Administrative Spéciale et à ses exigences de rigueur et de transparence, en espérant que la bascule servira d’exemple aux autres féodaux.

La manœuvre installe une rupture de taille avec les errements antérieurs, puisque, jusqu’à présent, les grands groupes chinois n’enregistraient à Hong Kong où à New-York qu’une partie triée sur le volet de leurs avoirs, débarrassés des pollutions affairistes, du flou et des maquillages de la maison mère.

Le meilleur exemple de ces montages en trompe l’œil est PETROCHINA, enregistré à New-York dans les meilleures règles du marché, mais dont les commandes sont toujours tenues en Chine par CNPC, dans la plus pure tradition des inextricables enchevêtrements entre les affaires et la politique.

L’exercice CITIC rendu public au printemps est prévu en deux temps et a fait l’objet d’un long article du Wall Street Journal du 2 juin : au lieu de se lancer d’emblée dans les aléas d’un offre publique, le groupe basculera d’abord ses avoirs évalués à 37 Mds de $ à sa filiale de Hong Kong CITIC PACIFIC, sans l’intervention officielle de l’État chinois.

Pour payer la facture, CITIC PACIFIC émettra 29 Mds d’actions qui seront rachetées par CITIC Chine, puis mettra sur le marché les 8 Mds de $ restants en actions dont les principaux acquéreurs seront des groupes publics chinois et Temasek, le fonds souverain de Singapour qui a annoncé vouloir investir 5,1 Mds dans l’opération.

Après la transaction, le poids de CITIC PACIFIC aura été multiplié par cinq et sera à 82% propriété de l’État chinois, ce qui correspondra, non pas à une privatisation, mais à une ouverture contrôlée et prudente de 18% du capital du groupe. Surtout, Pékin compte bien que l’inscription à la bourse de Hong Kong incitera les gestionnaires à se conformer aux standards internationaux.

C’est en tous cas ce qu’a expliqué Chang Zhenming, 58 ans, président de CITIC : « Notre groupe a toujours été au cœur du processus de réformes en Chine et cette bascule qui fera date, marque l’avènement de la prochaine phase de transformation. »

L’avenir dira si cette manoeuvre aura un effet d’entraînement vertueux ou si, comme le pensent certains experts étrangers sceptiques, la transaction qui ne modifie qu’à la marge le poids de l’État chinois, ne sera que cosmétique et sans effet sur la manière de gérer le groupe.

 

 

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