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Parade du 3 septembre : entre message de paix, affirmation de puissance et reconstruction du mythe national
Le 3 septembre, une unité de la 2e artillerie équipée de missiles balistiques mobiles de courte portée DF 15 défile sous le portait de Mao et devant la tribune officielle à la porte sud de la Cité Interdite.
Ce n’est pas la première fois que la Chine organise une grande parade militaire sur Chang An, ni même que l’APL effectue des manœuvres navales avec la marine russe.
Mais, dans la conjoncture mondiale actuelle très tendue, marquée par les transes de l’Islam radical, l’afflux en Europe de réfugiés de guerre chassés par Daesch, la crise ukrainienne qui dresse l’Europe et les États-Unis contre Moscou, les tensions entre la Chine, les États-Unis, le Japon, l’Inde et plusieurs pays de l’ASEAN, à quoi s’ajoute l’ajustement de la politique américaine en Iran qui inquiète à la fois Riyad et Tel-Aviv, les défilés militaires à Moscou et Pékin, postures martiales autant que commémorations de la victoire contre le Japon et l’Allemagne, ne peuvent plus être considérés comme des événements de routine et encore moins comme des symboles de paix comme l’annoncent Pékin et Moscou.
Si on y ajoute le fait que les parades militaires chinoises et russes du 9 mai et du 3 septembre ont été boycottées par tous les chefs d’États occidentaux, ce qui ne dit rien qui vaille sur l’état de solidarité du monde face aux grands défis que sont la prolifération nucléaire, le réveil des transes religieuses fomentant le chaos, à quoi s’ajoutent les dérèglements climatiques eux-mêmes annonciateurs de vastes mouvements de populations qui ne feront qu’ajouter aux bouleversements en cours, il faut bien concéder qu’après l’illusion d’une « gentille globalisation commerciale » le monde paraît déraper vers une nouvel état de guerre froide qui affaiblit sa capacité à relever collectivement les défis qui le guettent.
Un parfum de guerre froide inadapté aux défis du temps.
Certes les blocs ne sont pas étanches et les échanges, même en baisse, battent son plein, en grande partie, animés par la Chine qui commerce non seulement avec tous ses voisins, mais également avec la Russie, l’Europe, l’Afrique et les Amériques. Il reste que la Russie est, comme aux meilleurs temps de la guerre froide, sous embargo occidental et que les crispations martiales qui ne font que s’aggraver, sont ponctuées des « bruits de ferraille » propagés par Moscou, Pékin, Tokyo, le Pentagone et quelques autres en Asie, où Washington inquiet de sa perte d’influence promène en permanence ses trois ou quatre groupes de porte-avions, irritant de première grandeur pour Pékin.
Pendant ce temps, le Bureau Politique chinois observe avec angoisse les métastases de l’Islam radical qui, à partir du Moyen Orient, de l’Afrique, de l’Asie Centrale, du Pakistan et de l’Afghanistan propagent le cancer terroriste qui, depuis quelques temps, tourmente la direction politique chinoise au Xinjiang.
Dans ce contexte compliqué et volatile, considérons ceci : alors que le monde est confronté à une série de très grands défis, la vieille Europe qui devrait être une source d’inspiration est paralysée par une grave catalepsie stratégique, tandis que les autres grandes Nations « co-gestionnaires » de la planète sont engagées dans des rivalités nationalistes dont beaucoup ont un arrière plan de revendications territoriales, en Ukraine, en mer de Chine du Sud, en Mer de Chine de l’Est et sur les hauteurs de l’Himalaya.
C’est dans ce tableau bouleversé et tourmenté du monde que le Parti Communiste chinois a, depuis 2012 abandonné la stratégie internationale de discrétion prônée par Deng Xiaoping (en Chinois 韬光养晦 tao guang yang hui, littéralement « cachons nos brillances et nourrissons l’opacité), que les commentateurs, attisant encore l’inquiétude née de l’ambiguïté des intentions chinoises, ont régulièrement traduit par « gagnons du temps, pour augmenter nos forces ».
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La Chine est sortie de l’ombre.
Dans un effort pour construire un récit historique qui mêle dans une même chronique, autour de la résistance contre le Japon, le KMT, l’APL et le parti communiste, des vétérans du KMT ont cette fois encore été invités aux cérémonies.
Sous l’égide de Xi Jinping dont le père était un compagnon de Mao, la 5e génération des « princes rouges » est donc sortie de l’ombre pour affirmer avec force face au reste du monde et singulièrement face aux États-Unis la « spécificité » de la Chine et sa puissance. Cette nouvelle assurance qui est aussi un durcissement stratégique, se développe depuis 2010, année du retour des tensions récurrentes avec le Japon, avec une accélération en 2012 articulée par le nouveau Secrétaire Général autour du « rêve chinois » et de la « rénovation de la Nation ».
Elle s’exprime par une étonnante séquence d’attitudes et d’événements, depuis les aigreurs entretenues avec Tokyo sans cesse sommé de reconnaître ses crimes de la 2e guerre mondiale, jusqu’aux inquiétantes affirmations de souveraineté en mer de Chine du sud et sur l’Himalaya face à New-Delhi, en passant par la grande vision des « nouvelles routes de la soie », élan commercial et financier, assorti de grands projets d’infrastructures financés par de nouvelles banques portées à bout de bras par Pékin. Imaginée par les stratèges chinois, la manœuvre est clairement une riposte à la bascule stratégique de 2012 du Pentagone vers l’Asie et aux projets américains d’accords commerciaux avec l’Asie et l’Europe.
…et tente la reconstruction d’un « mythe national » unifié.
Le défilé du 3 septembre à pékin qui célébrait le 70e anniversaire de la victoire contre le Japon impliquait 12 000 hommes, accompagnés par un millier de troupes étrangères appartenant à 17 pays – une première - (dont la Biélorussie, Cuba, l’Égypte, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Cambodge, la Mongolie, le Pakistan, le Mexique, la Serbie, la Russie), 500 équipements terrestres, et 200 aéronefs et armements modernes dont l’emploi est autant offensif que défensif, tels les missiles balistiques anti-navires DF 21-D, en gestation depuis plusieurs années ou les matériels de débarquement et de projection de forces. (1)
Mais en commémorant le 70e anniversaire de la victoire sur le Japon par une parade militaire de très grand style, le Parti a aussi « revisité » l’histoire pour tenter de reconstruire un « mythe national » autour des affres de la seconde guerre mondiale et du rôle de la Chine contre l’envahisseur japonais où, dans la narration officielle, la résistance des forces nationalistes du Généralissime Tchang Kai Chek se confond avec celle de l’armée populaire libération de Mao.
Assimilant l’Armée Rouge au peuple chinois, Xi Jinping a rehaussé le rôle du Parti contre l’envahisseur japonais qui fut surtout combattu par Tchang Kai Chek et auquel le coup de grâce avait été infligé par les deux explosions nucléaires américaines d’Hiroshima et de Nagasaki. « C’est bien le peuple chinois qui a combattu le plus tôt et le plus longtemps contre l’agression japonaise » a affirmé le n°1 chinois dans son discours du haut du balcon dominant la place Tian An Men.
L’intention de synthèse historique qui envoyait aussi un signal de solidarité chinoise au Kuomintang à Taïwan, s’est également traduite par la présence à la cérémonie d’anciens de l’armée de Tchang Kai Chek qui voisinaient avec les vétérans américains des « flying Tigers », dont Anna Chen Chennault (90 ans), la veuve d’origine chinoise du général d’aviation Claire Lee Chennault, fondateur et commandant l’escadrille américaine qui combattit le Japon aux côtés des troupes de « generalissimo » de la fin 1941 à juillet 1942.
Renaissance de la Chine et nationalisme.
En arrière plan flottait aussi le principal ingrédient du nationalisme chinois moderne : la mémoire de la « renaissance » du pays après le siècle d’humiliations subies par la Chine entre 1842, date du premier traité inégal imposé par le Royaume Uni et 1949, année de l’accession au pouvoir de Mao et du Parti, en passant par la catastrophique bévue de la conférence de paix de Paris en 1919 qui attribua au Japon les concessions allemandes du Shandong : « la victoire contre le militarisme agressif du Japon a rétabli le rôle majeur de la Chine dans le monde et permis sa “renaissance“. Perpétuant la civilisation chinoise vielle de 5000 ans, elle lui a valu le respect de tous les amoureux de la paix ».
Certes, dans son discours Xi Jinping qui, comme ses prédécesseurs, avait revêtu « la veste Mao », a chanté les louanges de la paix et de la coopération et mis en avant une baisse d’effectifs de 300 000 hommes dans l’APL (2), cherchant à rassurer ses voisins et les États-Unis sur les intentions de Pékin : « nous Chinois, nous aimons la paix et, quelle que soit notre puissance, nous ne chercherons jamais l’hégémonie ou l’expansion. Jamais la Chine n’infligera à d’autres nations ce qu’elle a subi par le passé ».
Il reste qu’à côté de la longue liste des 49 invités dont 30 chefs d’États ou vice-présidents présents à la parade, l’absence des Occidentaux et de quelques grands voisins asiatiques exprimait un malaise.
Absence des chefs d’État et de gouvernements occidentaux et de quelques grands voisins asiatiques.
Les plus remarqués à la tribune furent Vladimir Poutine, symbole très applaudi de la résistance à Washington, Park Geun-hye, la présidente de Corée du sud (3), Ban Ki-moon le SG des NU, l’Egyptien el-Sisi, Jacob Zuma le sud-africain, qui côtoyaient les anciens premiers ministres britannique et japonais Tony Blair et Murayama, avec l’ancien chancelier allemand Schroeder et, un peu plus loin, Omar Hassan al-Bashir, le président soudanais dont toute la presse occidentale, spéculant sur le « cynisme chinois » mais oubliant la « realpolitik » à la morale variable des occidentaux, n’a pas manqué de rappeler qu’il avait été mis en examen par la Cour pénale internationale sur des accusations de génocide.
Venant d’Europe : les présidents serbe Lukachenko et bosniaque Dragan Covic, le Tchèque Milos Zeman, la polonaise Małgorzata Kidawa-Błońska, présidente du parlement. En revanche, absence de l’Espagne et du Portugal, de l’Europe du nord et des pays baltes, de la Turquie et de l’Iran, d’une grande partie des pays africains dont seuls l’Égypte, le Soudan, l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, l’Afrique du Sud et l’Algérie étaient représentés (Alger avait envoyé le président de l’Assemblée Nationale), tandis qu’aucun des pays de la péninsule arabique n’avait fait le déplacement. L’Amérique latine était représentée par le président Maduro du Venezuela, Jacques Wagner, le ministre de la défense brésilien, Amado Boudou, le vice-président argentin et 70 militaires mexicains qui participèrent au défilé.
Enfin, s’il est vrai que le Pakistan, la Mongolie, l’Asie Centrale (sauf le Turkmenistan) et tous les voisins indochinois, y compris le Vietnam étaient représentés à leur plus haut niveau, la France, l’Angleterre, l’Italie, l’Inde, le Brésil (2 partenaires essentiels de la Chine dans les BRICS), l’Australie et la Nouvelle-Zélande n’ont envoyé qu’un ministre, tandis que tout le monde aura remarqué l’absence d’Obama et d’Angela Merkel (représentés par leurs ambassadeurs), du premier Ministre Indien Narendra Modi, du Japonais Shinzo Abe, des présidents indonésien et philippin ainsi que du premier ministre de Malaisie Najib Razac qui, comme le Singapourien Lee Hsien-Loong, s’était fait représenter par un envoyé spécial.
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Une profusion de cibles dont certaines furent manquées.
Refonder le « mythe national » en tentant une synthèse entre l’histoire du KMT et celle du Parti Communiste ; attester le rôle de la Chine et le prix payé par le peuple chinois dans la guerre contre l’occupant japonais ; réaffirmer le « rêve chinois » et, par un déploiement de puissance, attiser le nationalisme, ingrédient de la stabilité du régime, à quoi s’ajoute, selon Zhang Lifan, ancien chercheur de l’Académie des Sciences Sociales, la volonté de Xi Jinping de consolider sa main sur l’armée après la violente purge contre les corrompus. Tels furent les nombreux objectifs de cette parade militaire célébrant la victoire contre le Japon. Si on les complète par la volonté exprimée d’adresser un message de paix aux voisins et au monde, l’idée surgit d’une profusion excessive de cibles dont certaines ont été manquées.
Si le régime souhaitait éloigner le rival américain de sa zone d’intérêt stratégique direct, il vient, en diffusant un malaise aux alliés de Washington dans la zone, de faire très exactement l’inverse de ce qui serait judicieux : apaiser et rassurer. Commémorer la victoire sur le militarisme nippon est légitime, d’autant qu’au Japon même l’opposition aux initiatives de Shinzo Abe se développe, comme l’atteste la présence aux cérémonie de l’ancien premier ministre Tomiichi Murayama (91 ans) qui fut à la tête du Cabinet entre juin 1994 et janvier 1996.
Mais à la parade du 3 septembre, c’est l’image martiale de puissance qui a pris le dessus. Comparée à la dernière grande manifestation militaire de ce style organisée par Hu Jintao en 2009 lors du 60e anniversaire où le Parti avait noyé les militaires dans un vaste défilé de 100 000 civils, l’exercice de 2015 a très nettement aggravé le sentiment d’inquiétude des voisins de la Chine qui s’interrogent sur ses intentions. Par les temps qui courent où le monde à besoin de plus de solidarité pour faire face aux défis qui le guettent, l’exercice tombe assurément à contretemps.
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Notes de contexte.
Les 24 et 25 août, Pyongyang ayant accepté de présenter des excuses pour l’explosion d’une mine sur la DMZ, les deux Corée ont tenu une réunion de conciliation et sont parvenus à un accord, après que, pour calmer les tensions, parer à toute éventualité et faire pression sur Pyongyang, des unités d’artillerie blindée de l’APL aient été acheminées sur la frontière du Yalu au nord-est de la Chine.
1.- Missiles
Au total, la 2e artillerie a présenté 7 types de missiles balistiques conventionnels et à charge nucléaire, à longue, moyenne et courte portée, dont la plupart sont mobiles.
L’arsenal fait partie du concept chinois de dissuasion stratégique qui intègre des missiles stratégiques intercontinentaux, des missiles anti-navires, des capacités anti-satellites, des systèmes d’information et d’intrusion dans les cyber-systèmes adverses, l’informatisation des unités, la modernisation des trois armées avec effort sur la marine, l’aviation et les capacités de projection de forces. En dehors du maintien de la stabilité interne, la mission essentielle de l’APL est de tenir à distance les forces américaines et de les obliger à prendre des risques si elles voulaient s’impliquer dans un conflit en mer de Chine du sud, dans le Détroit de Taïwan ou contre le Japon.
2.- Déflation des effectifs
Ce n’est pas la première réduction de forces opérée par l’APL. Une première déflation de 500 000 hommes avait eu lieu en 1997. Une autre de 200 000 hommes avait été ordonnée par Jiang Zemin en 2003. Après cette dernière réduction annoncée par Xi Jinping, sur laquelle la Chine n’a cependant donné aucun détail, ni sur le calendrier, ni sur les modalités, sauf qu’elle s’inscrivait dans les efforts de modernisation des forces, les effectifs affichés de l’APL passeront sous la barre de 2 millions.
3.- Péninsule coréenne
Après les fortes tensions du mois d’août entre Séoul et Pyongyang marquées par des échanges de tirs de roquettes et d’artillerie et des déclarations martiales de Pyongyang et Séoul suivant l’explosion d’une mine nord-coréenne le 4 août qui blessa gravement deux membres d’une patrouille sud-coréenne dans la zone démilitarisée, Pékin s’était interposée en positionnant des unités blindées sur sa frontière nord-coréenne.
Le 21 août, à Pékin, le porte parole du Waijiaobu critiquait l’escalade. Les 24 et 25 août, Pyongyang ayant accepté de présenter des excuses pour l’explosion de la mine, les deux Corée ont tenu une réunion de conciliation et sont parvenus à un accord. Le 4 septembre à Shanghai, Madame Park annonçait que Pékin et Pyongyang allaient entamer des échanges sur la question de la réunification.
La déclaration faisait suite à la visite à Pyongyong, en pleine crise, le 5 août dernier, de la veuve de Kim Dae Jung (92 ans). Chacun sait que la marche vers la réunification sera un processus d’autant plus long et complexe qu’il menace nombre d’intérêts, à commencer par ceux du régime nord-coréen qui craint pour sa survie, auxquels s’ajoutent ceux des complexes militaro-industriels américain et sud-coréen.
A Pékin, alors que Séoul était représenté par la présidente Park, Pyongyang a envoyé le vice maréchal Choe Ryong-hae, secrétaire général du Parti des travailleurs et ancien n° 2 de l’armée. Le 3 septembre Pyongyang reprenait un ton menaçant pour condamner une déclaration conjointe de Pékin et Séoul qui, le 2 septembre, critiquaient le programme nucléaire nord-coréen.
Depuis l’accession au pouvoir de Kim Jong Un, suivies d’une longue série de purges internes, les relations entre Pékin et Pyongyang se sont dégradées au point que le n°1 nord coréen n’a jamais été reçu en Chine, tandis que Xi Jinping et Park se sont rencontrés 6 fois. Alors que les échanges commerciaux annuels entre Pékin et Séoul sont de 282 Mds de $, ceux entre Pékin et Pyongyang plafonnent à moins de 7 Mds.
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