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›› Politique intérieure

Expulsion de la journaliste Ursula Gauthier

Le 26 décembre, le ministère des Affaires étrangères chinois publiait un communiqué officiel faisant état de son refus de renouveler la carte de presse d’Ursula Gauthier, correspondante du Nouvel Observateur à Pékin depuis 2009. Cette décision l’oblige à quitter la Chine à l’expiration de son visa le 31 décembre. Peu après, le commentaire du porte parole du Waijiaobu, se référant à un article de la journaliste française mis en ligne sur le site de l’Obs le 18 novembre, l’accusait sans nuance de « soutenir les terroristes » du Xinjiang et réclamait des excuses publiques, faute de quoi, « elle ne serait plus qualifiée pour travailler en Chine ».

La décision faisait suite à une violente campagne de presse déclenchée sous l’égide du département de la propagande qui récusait ses analyses sur les origines des troubles au Xinjiang, que le Nouvel Observateur attribuait à la brutalité des répressions aggravant la fracture ethnique et religieuse. Pour le Parti qui s’exprimait à travers le China Daily et le Global Times, la journaliste manquait de professionnalisme, jugeait les actes terroristes en Chine selon un prisme biaisé qui les justifiait, alors que son journal les condamnait en France. Enfin, son analyse de la situation exprimait une ingratitude moralement condamnable après que le peuple chinois ait unanimement soutenu la France lors des attaques du 13 novembre.

Dans la foulée Ursula Gauthier fut convoquée au Ministère des AE, tandis que les sites internet publiaient des commentaires agressifs assortis de menaces de mort auxquelles étaient jointes sa photo et son adresse à Pékin. Pour autant, les lecteurs chinois n’ont pas été autorisés à juger par eux-mêmes, puisque l’article incriminé qui comportait des détails dérangeants sur les méthodes répressives, a été bloqué en Chine.

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L’idée maîtresse du papier mis en cause était que Pékin avait profité de la sidération provoquée en Occident par les attentats en France pour déclencher une opération de « nettoyage » brutale et indiscriminée, en riposte à un attentat à la machette contre une mine de charbon survenu dans la région d’Aksu, le 18 septembre dernier (50 morts en majorité des Han, dont 10 policiers). Lire notre article Grave attentat dans une mine de charbon d’Aksu

S’appuyant sur des détails fournis par Radio Free Asia (RFA), financé par le Congrès des Etats-Unis qui rémunère des informateurs ouïghour sur place, l’article révélait qu’à la mi-novembre dans la région d’Aksu, la chasse aux « terroristes » qui, selon RFA et Ursula Gauthier ne seraient en réalité que des Ouïghour excédés par le poids de l’injustice et des abus de la règle policière imposée par les Han, à quoi s’ajouteraient les effets de querelles locales avec les propriétaires de la mine, s’est achevée par l’attaque à l’explosif de la grotte où s’étaient réfugiés les « terroristes » et leurs familles, provoquant, non seulement la mort de « trois suspects, mais aussi celle de leurs femmes, leurs fils, leurs filles et trois enfants dont les plus jeunes n’avaient que 6 et 1 an ».

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Aujourd’hui, alors qu’Amnesty International et nombre d’organisations diverses estiment que la chape de plomb répressive imposée au Xinjiang depuis plus de 20 ans attise les troubles plus qu’elle ne contribue à les résoudre, la question de l’ancien Turkestan oriental est devenu le « chiffon rouge » et l’un des talons d’Achille le plus dangereusement sensible pour le Politburo. A la croisée de plusieurs tensions politiques, ethniques et religieuses, la province, les Han, les Ouïghour et le Parti sont entraînés dans une dangereuse spirale « d’auto-allumage » accélérée et aggravée par les méthodes répressives sans nuances de la Police Armée Populaire.

Mais le Bureau Politique voit rouge quand on parle du Xinjiang autrement que sous l’angle de la lutte contre le terrorisme global dont il s’estime être autant victime que les autres. Sa colère est encore exacerbée par le sentiment que ses répressions sont mal comprises, tandis que les références des journalistes étrangers connectés médias américains, les seuls à entretenir de discrets informateurs sur place capables de fournir par téléphone des renseignements de terrain que le Parti contrôle très sévèrement depuis 2009, apportent un éclairage différent de la narration officielle.

La preuve, peut-être, la plus flagrante de l’extrême nervosité du régime est la condamnation à la prison à vie, le 23 septembre 2014, de l’intellectuel Ouïghour, Ilham Tohti qui, pourtant, ne faisait qu’émettre des critiques générales des méthodes policières du régime. Il n’est pas impossible que son plus grand tort ait été d’accorder une interview à Voice of America (VOA), que le Parti considère comme un insupportable irritant.

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Note de Contexte.

La densité des forces de sécurité au Xinjiang a été augmentée depuis les émeutes de 2009. Ce renforcement accompagne une forte augmentation du nombre de migrants Han. A Urumqi ces derniers comptent pour 1,7 millions contre seulement 300 000 Ouïghour.

Historiquement, les troubles au Xinjiang qui s’exacerbent depuis les années 90 prennent d’abord racine dans l’ancienne quête d’autonomie politique et d’indépendance remontant à trois courtes périodes du début du XXe siècle [1]. Elle est aujourd’hui relayée par le « Congrès Mondial des Ouïghour » créé en 2004 par les associations de Ouïghour en exil et par l’ETIM (East Turkestan Independance Movement).

Source première de la question de l’ancien Turkestan Oriental, la revendication politique, considérée par Pékin comme une « entreprise de nature terroriste dont le but est de diviser illégalement la Chine par des moyens légaux » est, avec l’immigration massive des Han le véritable ferment des heurts ethniques. Entre 1949 et 2008, la population Han est passée de 6,7% à 40%, tandis que, déjà en 2009, le rapport démographique à Urumqi, la capitale, était de 1,7 millions de Han pour seulement 310 000 Ouïghour.

La première caractéristique de l’immigration Han vers le Xinjiang est qu’elle fut d’abord le résultat d’une politique de peuplement destinée à augmenter la proportion des Han dans une région peuplée en majorité de Musulmans turcophones. A cette migration orchestrée par le pouvoir s’est ajoutée un mouvement spontané de migrants Han à la recherche d’un travail, alors que les zones de la côte Est étaient saturées.

Aux tensions nées des inégalités sociales entre immigrants Han et autochtones Ouïghour se sont progressivement ajoutées celles résultant d’une présence de forces de sécurité et d’encadrement de natures diverses (Unités de la Police Armée Populaire, Unités de développement paramilitaires ou « Bingtuan », forces de réserves) dont la densité à été augmentée à l’éclosion des troubles au milieu des années 1990.

En juillet 2009, ces exaspérations en partie provoquées par la sinisation rapide du Xinjiang, ont gravement dégénéré à Urumqi en une émeute des Ouïghour contre les Han, dont plus de 150 avaient trouvé la mort dans des conditions terribles en même temps qu’une cinquantaine de Ouïghour victimes de ripostes, alors que 1700 autres, Han et Ouïghour, avaient été plus ou moins gravement blessés.

Cet épisode tragique a sans conteste constitué une fracture dans l’histoire récente de la province. Source de la nervosité du Parti qui, en 2008, avait déjà été confronté à des émeutes de même gravité au Tibet, le terrible et sauvage accès de colère des Ouïghours d’Urumqi fut aussi à la racine de l’aggravation de la situation dans l’ancien Turkestan oriental. Après ces événements, les arrestations de masses et la disparition de suspects se sont multipliés.

Un des épisodes les plus significatifs de la nouvelle férocité du pouvoir à l’encontre de la communauté turcophone du Xinjiang eut lieu en décembre 2009, quand, au mépris de la convention internationale sur les réfugiés signée par Phnom-Penh, 20 Ouïghour, comprenant femmes et enfants avaient été rapatriés en Chine par avion spécial affrété par Pékin (Lire notre article Le poids de la Chine au Cambodge).

Sans qu’il soit possible de marquer avec précision le progressif glissement de l’arrière plan des troubles vers une radicalisation islamiste, on peut conjecturer que c’est probablement à partir des émeutes de 2009 et des répressions qui ont suivies, que l’Islam ouïghour jusque là relativement discret et apaisé, a commencé à afficher des signes ostentatoires de la pratique religieuse, exprimant aussi nombre de frustrations politiques.

Une enquête de la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera, en arabe, anglais, turc et serbo-croate, publiée en février 2014, indique que, parallèlement à la construction de mosquées officielles dont le nombre explose (plus de 10 000 érigées seulement entre 2006 et 2011) témoignant de l’augmentation de la foi religieuse dans la province, l’emprise des organisations d’écoles coraniques souterraines animées par des groupes salafistes basés au Moyen Orient se développe hors des contrôles policiers.

Leur nombre prolifère à mesure que les Ouïghours ressentent comme des vexations, voire des agressions, les intrusions de la police dans leur pratique religieuse dont certaines manifestations jugées trop ostentatoires sont réprimées, ce que le Parti nie vigoureusement (obligation de s’inscrire au Parti, harcèlement des fonctionnaires pratiquant le ramadan, chasse au voile intégral, au port de la barbe). Enfin, beaucoup d’attaques terroristes récentes trouvent leurs causes dans la répression brutale de rassemblements interdits ou les fouilles aux domiciles de suspects, suite à des dénonciations anonymes.

Mais le glissement ne s’arrête pas à la prolifération des signes religieux, aux prêches souterrains et aux réactions émotionnelles locales contre les répressions et les abus. Dans une zone géographique proche des foyers djihadistes de l’Asie Centrale, de l’Afghanistan et des zones tribales adjacentes, il est également porté par des infiltrations de la mouvance terroriste transnationale que les organisations comme Amnesty International passent sous silence, alors que même le Congrès Mondial des Ouïghour de Rebiya Kadeer, qui critique violemment le rôle de la Turquie dans les aller-retour de jeunes Ouïghour vers la Syrie, les a reconnues.
Lire aussi :
- « L’omerta » chinoise, le Xinjiang, la Turquie et les Salafistes
- La Chine et le péril du « Djihad »

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L’expulsion d’Ursula Gauthier renvoie enfin aux très sévères contrôles exercés sur les journalistes et l’information depuis 2009 et dont les manifestations s’aggravent depuis 2012. Au Xinjiang l’information parcellaire (selon de responsables chinois locaux eux-mêmes, seulement 5% des incidents font l’objet de comptes rendus officiels) entraîne mécaniquement le recours par les journalistes aux sources parallèles comme Radio Free Asia. Mais la censure qui couvre les événements au Xinjiang est homothétique de celle qui frappe toute la sphère de l’information.

Selon une enquête de l’ONG « Committee to protect journalism » (CPJ), avec 49 journalistes sous les verrous en 2015, la Chine détient le record mondial du nombre de journalistes incarcérés. Récemment les autorités ont augmenté la pression sur les médias en faisant signer le 8 novembre à 50 média nationaux, un pacte où tous promirent de respecter le magistère du Parti et les intérêts de L’État.

Note(s) :

[1Province excentrée à la population aujourd’hui à forte minorité musulmane et turcophone, le Xinjiang a, au cours de l’histoire partiellement été contrôlée par les Han (60 av. JC), par les Tang (640 ap. JC) et enfin par la dynastie mongole Yuan (1260 - 1368). Sous les Ming, (1368 – 1644) la région était sous le contrôle des successeurs de Gengis Khan. L’islamisation des Ouïghour par la conquête turque se développa après le Xe siècle.

C’est l’empereur Qianlong des Qing qui acheva l’unification et l’annexion de la province de 1759 à 1884 après avoir massacré les Zunghar (ou Dzungar), nomades de religion tibétaine en lutte contre les Ouïghour turcophones, fermiers sédentaires du bassin du Tarim. Suivirent, organisées par la dynastie Qing, les premières migrations de tribus d’Asie Centrale, de Han et de Musulmans Hui qui, avec les Ouïghour devinrent les fermiers chargés de ravitailler les garnisons impériales.

La première revendication d’indépendance date de la fin des Qing (1911), suivie d’une rébellion de la région de Kashgar contre la République de Tchang Kai-chek en 1933 – 1934 qui aboutit à la formation de la très éphémère République Islamique du Turkestan Oriental écrasée par une opération militaire commandée par trois généraux musulmans Hui aidés par 5000 hommes et un soutien aérien dépêchés par Staline. Le troisième épisode d’indépendance (1944) de trois districts du nord de la province (Ili, Tabagataï et Altaï), cette fois soutenu par l’URSS, s’acheva à la prise de pouvoir des Communistes en 1949.

Le mouvement ETIM (East Turkestan Independance Mouvement) qui, comme le Congrès Mondial des Ouïghour, est placé par Pékin sur la liste des organisations terroristes, tire sa narration historique et ses prétentions d’indépendance de ces périodes. L’URSS qui disposait de relais d’immigrants russes dans la région, auxquels était lié le père de Rebiya Kadeer, ouïghour originaire de l’Altaï, agnostique devenu communiste, appuya épisodiquement les mouvements d’indépendance.

 

 

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