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›› Politique intérieure
Chaos à Hong-Kong : Après un mort et un blessé grave, la situation se tend dangereusement
Dans la R.A.S, les manifestations contre le gouvernement et pour la démocratie visant par ricochet l’entrisme de Pékin dans l’autonomie « d’un pays deux systèmes » sont entrées dans une spirale de violences menaçant d’échapper à tout contrôle.
Alors que les slogans conspuent assez souvent la Chine, et que, le 4 novembre à Shanghai, Xi Jinping vient d’assurer Carrie Lam de son soutien, les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis le début des troubles 1500 blessés sont soignés à l’hôpital et 3000 manifestants ont été arrêtés par la police.
Dans ce contexte d’extrêmes dérapages, il n’est cependant pas certain que les débordements de violence soient la meilleure stratégie pour défendre la cause du territoire.
Ajoutant à l’émotion et aux tensions, plusieurs événements dramatiques ont récemment échauffé à vif les esprits.
1) Le décès, le 8 novembre de Chow Tsz-lok, 22 ans, un étudiant en informatique tombé 5 jours plus tôt du 3e étage d’un parking du quartier résidentiel de Tseung Kwan O, à l’est de Kowloon, alors que, non loin de là, de violents heurts opposaient les forces de l’ordre à une centaine de manifestants qui tentaient de forcer l’entrée d’un hôtel où la police célébrait le mariage d’un des siens ;
2) Le 11 novembre à 7h00, à Sai Wan-ho au nord de l’Ile de Hong Kong, la grave blessure d’un manifestant de 21 ans touché au ventre par le tir à balle réelle d’un policier ; transporté à l’hôpital, le blessé qui, lui aussi, s’appelle Chow, a subi l’ablation d’un rein et d’une partie du foie. Le 12 novembre il était entre la vie et la mort. En quelques heures, sur les réseaux sociaux, fusaient des messages de haine menaçant de mort les enfants du policer dont les détails familiaux étaient étalés sur les écrans des portables ;
3) Le même jour, une heure plus tard, à Ma On Shan, 15 km au nord de Victoria Harbour à l’est des Nouveaux Territoires, Leung Chi-Cheung, 57 ans un ouvrier du bâtiment excédé par les violences et le vandalisme poursuivait les manifestants en leur criant « vous n’êtes pas Chinois » quand il a été brulé vif après avoir été aspergé d’essence.
Autour de lui, la foule des manifestants hurlait « Nous sommes des Hongkongais, retourne chez toi à la “ Grande-baie“ (NDLR : Baie de Zhuhai arrière-pays économique naturel de Hong Kong auquel Carrie Lam et Pékin veulent intégrer Hong Kong) ». Lire : Hong-Kong à l’aune des « caractéristiques chinoises ».
Brûlé au second degré, sur 30% de son corps lui aussi luttait pour sa vie à l’hôpital, pendant que les vidéos des violences transmises en direct sur les réseaux sociaux exaltaient la fureur des manifestants face aux forces de police débordées.
Alors que jusqu’à présent les effervescences s’exprimaient régulièrement le week-end et se calmaient en semaine, cette fois elles ont largement débordé sur un jour de travail compromettant encore plus gravement l’économie de la R.A.S, entrée en récession [1]. Il est aussi remarquable que de graves incidents aient éclaté au même moment à des endroits très éloignés les uns des autres.
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Une journée d’insurrection.
Le 12 novembre le SCMP tentait une synthèse de la journée la plus chaotique depuis le début des émeutes.
« Les premiers signes des troubles apparurent à 6h00, quand les machinistes d’un train trouvèrent des bicyclettes et des débris jetés en travers des voies de la ligne Est. Une heure plus tard un cocktail molotov enflammait le quai de gare de Tung Chung au sud de l’aéroport, sur l’île de Lantau ; un autre incendie éclatait à 33 km au nord-est, à la gare de Heng On à l’est des Nouveaux Territoires ;
A Sha Tin, 4 km au sud, des dizaines d’employés de bureau, abandonnaient leur bus bloqué sur la route ; ailleurs des manifestants couvraient de graffitis plusieurs bus à impériale et noircissaient leurs pare-brise empêchant le conducteur de continuer ; au même moment le feu prenait dans un train à la gare de Kwai Fong au nord-ouest de Kowloon ».
Peu après « le trafic était arrêté dans 24 gares de la R.A.S. » (…) « La police intervenait aux gaz lacrymogènes dans au moins 12 endroits aussi éloignés que Sai Wan Ho sur l’île de Hong Kong, Tai Po dans les Nouveaux Territoires 16 km plus au nord, Tsuen Wan, 15 km à l’Ouest. » (…)
« En plein midi, « Central » était envahi par la fumée grise des gaz lacrymogènes noyant les batailles rangées entre la police et des émeutiers habillés de noir hurlant leurs 5 revendications [2] au milieu des cris de “libérez Hong-Kong, et “C’est notre révolution“ ». (…). « Le 11 novembre toutes les 11 universités avaient fermé leurs portes. 10 d’entre elles étaient encore fermées le 12. »
A Mong Kok, 5 km au nord, de l’autre côté de Victoria Harbour, de petits groupes d’émeutiers lançaient sur les forces de l’ordre des briques et autres projectiles qui, le 12 matin jonchaient encore les rues adjacentes aux grands magasins Langham, débarrassées au canon à haut. Parmi les barricades abandonnées, quelques douzaines d’insurgés vêtus de noir et masqués, se protégeant avec un parapluie, attendaient la prochaine charge.
Deux obstinations radicales prennent en otage la R.A.S
Le 11 novembre au soir, en plein chaos, alors que 99 nouveaux blessés étaient admis à l’hôpital et que, depuis le 4 novembre 266 personnes âgées de 11 à 74 ans, ont été arrêtées, Carrie Lam, tendue à l’extrême, donnait une conférence de presse.
Après avoir condamné l’attaque inhumaine et sauvage de Leung brûlé vif à l’essence par ses agresseurs, elle a raidi son discours affirmant : « Certains s’imaginent que les violences extrêmes pousseront le gouvernement à céder aux soit-disant demandes politiques. Ils se trompent et prennent leurs désirs pour des réalités ». (…)
Elle ajouta, comme pour donner le sentiment qu’elle contrôlait une situation qui lui échappe : « La violence n’apportera aucune solution. La priorité du gouvernement est de mettre fin au chaos et de revenir à la normale aussi vite que possible ».
Elle a enfin évoqué sans les commenter, les enquêtes en cours avec le concours d’experts étrangers sur les violences policières réclamées par les manifestants dont les résultats ne pourront être rendus publics avant 6 mois. Voir la vidéo de la déclaration de Carrie Lam.
Depuis Taïwan, Tsai Ing-wen dont la remontée dans les sondages en amont de la présidentielle de janvier prochain doit beaucoup à l’entêtement de Pékin en faveur du schéma « Un pays deux systèmes » très impopulaire dans l’Île, toutes opinions confondues, a fustigé la fermeté opiniâtre et sans concession de Carrie Lam.
« Le peuple de Hong Kong est en quête de dialogue et de démocratie, et non pas de coups de bâtons et de coups de feu. J’observe avec tristesse les scènes de violence contre des manifestants sans armes. J’espère que Taïwan continuera à être un flambeau de la démocratie pour ceux qui sont en quête de liberté. »
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Après les violences du lundi, le mardi 12 quelques milliers de manifestants habillés de noir occupaient encore « Central » et bloquaient la circulation sous les tirs de grenades lacrymogènes. A l’Université de Hong Kong au Nord-est des Nouveaux Territoires, les étudiants ont dressé des barricades ; à l’Université Polytechnique à Kowloon un incendie a éclaté. Mais globalement la force des émeutes avait diminué.
Plus encore, les violences sans aucun frein de la journée du 11 novembre ont agi comme un puissant répulsif capable de briser le large soutien dont bénéficiait le mouvement depuis l’été dernier.
S’il est vrai qu’à court terme les positions radicales du gouvernement et celles tout aussi obstinées des jeunes jusqu’au-boutistes organisés comme une force d’insurrection, sont le terreau toxique de nouvelles journées chaotiques à venir, l’atmosphère de guerre civile qu’elles nourrissent sont de nature à effrayer la majorité des Hongkongais.
Enfin, sans qu’il soit possible, en l’absence d’une enquête crédible, d’en mesurer la portée et l’influence réelles, l’idée commence à se propager que les désordres assortis de dérapages de cruauté répondant aux brutalités policières (l’ONG Human Right Watch signale que l’utilisation de munitions létales sont le clair signal d’un durcissement violent de la police), constituent une alchimie néfaste contribuant à affaiblir l’image de marque de Hong Kong séparée du Continent, pour laquelle les manifestants se battent pourtant, en même temps qu’ils disent défendre les libertés fondamentales.
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Quel que soit l’angle de vue, Hong Kong est à un tournant de son histoire.
Si les désordres continuaient à ce niveau effrayant, destructeur de l’arrière-plan propice aux affaires, faisant en même temps surgir dans l’opinion un intense sentiment d’insécurité qui pousse les plus fortunés à fuir le Territoire, les idéaux de liberté et de démocratie dont se targuent les jeunes radicaux insurgés, pourraient ne plus peser très lourd dans l’équation de la R.A.S.
Envahi par des flots continus de Chinois du Continent (au rythme moyen de 150 par jour depuis 1997 - il est vrai freiné depuis les émeutes -), dont les sympathies ne vont pas aux manifestants qu’ils considèrent comme des enfants gâtés insultant la Nation chinoise, le paysage politique de Hong Kong change lentement mais sûrement.
Le 12 novembre, Kong Wing-Cheung, porte-parole de la police de Hong Kong mettait en garde que l’État de droit, principal marqueur de la spécificité de la R.A.S, était sur le point de s’effondrer menacé par les violences indiscriminées des émeutiers saisis par le sentiment d’impunité au nom de la défense des libertés. Dans la foulée, il annonçait que les manifestant ayant brûlé vif Leung Chi-Cheung seraient poursuivis pour tentative de meurtre.
Note(s) :
[1] L’économie de la R.AS s’est contractée de 3,2% depuis septembre, résultat de la baisse des exportations, de la chute de la consommation et de la désaffection des touristes. Globalement, la croissance 2019 accusera un freinage de 0,5%, tandis que la réputation de Hong Kong comme place financière mondiale a été durablement endommagée. Selon la plupart des économistes, la récession se poursuivra en 2020.
[2] 1) Retrait du projet de loi sur l’extradition (retiré en septembre par Carrie Lam) ; 2) Commission d’enquête indépendante pour examiner les violences policières ; 3) Supprimer la désignation des manifestants en « émeutiers » (NDLR ; ce qu’ils sont pourtant) ; 4) Amnistie pour tous les manifestants arrêtés ; 5 ) Instauration du suffrage universel pour les élections législatives et pour l’élection du gouverneur.
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