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›› Chine - monde

Face à la montée des tensions avec l’Iran, Pékin garde « deux fers au feu. »

Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2020, une frappe ciblée d’un drone américain détruisait sur une route d’accès à l’aéroport de Bagdad 2 véhicules dans lesquels se trouvaient le général Qassim Soleimani, Directeur des services de renseignements et de sécurité iraniens et Abou Mehdi al-Mouhandis (l’Ingénieur en Arabe), n°2 du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires majoritairement pro-Téhéran intégrés à l’État irakien.

L’attaque a eu lieu après que des centaines de miliciens pro-iraniens hostiles aux frappes du Pentagone en Irak aient défoncé les grilles de l’emprise diplomatique américaine à Bagdad. Elle venait après plus d’une douzaine d’attaques à la roquette au cours des deux derniers mois contre des installations américaines en Irak, dont la dernière en date, le 27 décembre, visait la base aérienne de Kirkuk où un contractant civil américain a été tué [1].

A Washington l’escalade des menaces contre les diplomates américains a ravivé la sinistre mémoire de la prise d’otages à l’ambassade de Téhéran du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981.

Le tir de missiles avait été précédé d’un tweet explicite du président Trump à la veille de la nouvelle année : « L’Iran sera tenu entièrement responsable des vies perdues ou des dommages subis dans l’une de nos installations » (..) « Le prix à payer sera très élevé. Ceci n’est pas un avertissement, mais une menace. » Pour les experts légaux de l’ONU, l’assassinat ciblé relève d’un exécution extra-judiciaire.

En droit international, ce type d’action par un État ne serait légal que dans trois cas : 1) Lorsque le pays où sont menées les frappes y consent ; 2) En cas de légitime défense ou 3) Si le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies les autorise.

En février 2016, QC avait abordé la question légale et morale des « drones tueurs » objet d’un controverse aux États-Unis. Le débat n’est pas clos. Lire : Les drones tueurs. La Chine entre en lice, entre commerce, rivalité stratégique, efficacité tactique et controverses morales.

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Les images diffusées par les grands médias occidentaux ont rendu compte de la fureur anti-américaine surgie à l’occasion des premières cérémonies funéraires de Soleimani dont le corps a, le 4 janvier, d’abord été transporté à la mosquée de l’imam Moussa al-Kadhim à Bagdad. 7e Imam shiite empoisonné en prison en 799 ap. JC par le sultan Aroun El Rachid des Abbassides, Al Kadhim reste un symbole de résistance spirituelle shiite au pouvoir sunnite.

Pour autant, en Iran et dans les communautés iraniennes expatriées, l’humeur n’est pas uniformément au deuil.

L’autre visage de Soleimani.

Le 4 janvier sur le site des « Moudjahidines du Peuple, », premiers opposants aux Ayatollahs iraniens au sein du Conseil National de la Résistance Iranienne (CNRI), on pouvait lire ceci sous la plume de Sedighe Shahrokhi : « Les Iraniens, les syriens et les irakiens se réjouissent de la mort du célèbre général des Pasdaran du régime iranien, Qassem Soleimani, qui était responsable de la mort de centaines de milliers de personnes à l’intérieur et à l’extérieur de l’Iran. »

La déclaration fait écho à l’action hors d’Iran de Maryam Radjavi, actuelle présidente élue du CNRI et épouse de Massoud Radjavi fondateur en 1981 du mouvement opposé au pouvoir des Ayatollahs, disparu en 2003.

En janvier dernier, hébergé par Mediapart, un opposant iranien dissimulé sous le pseudo « Irani », lui avait consacré un article dont la conclusion accusait la « désastreuse politique d’apaisement des Occidentaux à l’égard de Téhéran au cours des 4 dernières décennies, alors que le Régime détient le record mondial des exécutions capitales ».

Pour Maryam Radjavi, « l’élimination de Qassem Soleimani et d’Abu Mehdi Muhandes, chef de la force répressive de la milice du Bassidj en Irak, est un coup irréparable pour le régime des mollahs. »

Mme Radjavi ajoute « que le moment était venu d’expulser les mollahs de la région, en particulier d’Irak, de Syrie et du Liban, et d’expulser le Corps des gardiens de la révolution (CGRI/pasdarans) de ces pays. »

La déclaration est directement en phase avec Washington et celle de l’Ecossais Struan Stevenson, ancien membre du parlement européen président de l’Association européenne pour la liberté en Irak, qui dénonce « l’inaction de la communauté internationale face à la répression meurtrière des Mollahs ».

Sous sa plume on lit que lors des récentes manifestations en Irak [2], le régime des Mollahs a fait tirer sur la foule à partir des toits. Il ajoute « Les pasdaran de Ghassem Soleimani ont parcouru les hôpitaux du pays pour arrêter les blessés et les tirer de leurs lits. Alors que le sort des personnes emprisonnées reste largement inconnu, il y a de nombreuses informations selon lesquelles des manifestants ont été torturés à mort ».

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La mise en scène d’une proximité stratégique avec l’Iran.

Alors que montaient les risques d’un engrenage militaire catastrophique, les marines de guerre de Pékin, Moscou et Téhéran participaient aux premières manœuvres navales communes aux trois pays dans le Golf d’Oman.

Organisées par Téhéran du 27 au 30 décembre, l’exercice exprimait la solidarité de Pékin et Moscou avec l’Iran. Le lendemain de l’attaque, le Ministre Chinois des Affaire étrangères Wang Yi accusait Washington d’avoir « violé les principes de base des relations internationales. » Javad, le ministre iranien des AE, traitait quant à lui Washington de « terroriste international ».

La proximité de la Chine avec l’Iran mise en scène par les manœuvres navales doit cependant être modulée à l’aune du pragmatisme de Pékin dont le point focal stratégique reste Washington. Lire notre analyse : La crise iranienne, une aubaine pour la Chine ? Et l’Europe ?

La prudence économique chinoise.

Après le coup porté en mai 2018 à l’accord iranien par Donald Trump dont l’élimination de Soleimani constitue le dernier acte, les intérêts chinois avaient d’abord augmenté. Mais la tendance n’a pas duré. Dès le 25 septembre 2018 Washington inscrivait sur sa liste noire des compagnies chinoises pour avoir importé du brut iranien.

La sanction n’a pas immédiatement produit d’effets. Entre décembre 2018 et avril 2019 les importations chinoises de pétrole sont passées de 400 000 à près de 900 000 barils/jour. Mais, depuis mai 2019, elles sont en chute libre : en août 2019, elles étaient tombées à 150 000 barils/jour. De même le commerce bilatéral est dans la même période tombé de 3,2 Mds en avril à moins de 2 Mds de $ en août.

Autre indice de la prudence chinoise, alors que les informations de Pékin avaient d’abord fait état en novembre 2018 de la reprise par CNPC des parts de Total dans le gisement de gaz de South Pars, le mois suivant le groupe chinois a suspendu sa participation. Lire : Could Iran’s eastern ambitions pave the way for future prosperity ?

Sinopec a effectué une marche-arrière similaire dans le projet pétrolier de Yadavaran. Les promesses de janvier 2019 d’un investissement de 2 Mds de $ ont été suivies d’un retrait chinois 3 mois plus tard.

En janvier 2019 un article du Global Times cité par l’Atlantic Council faisait le point, expliquant que « certaines compagnies chinoises quittaient l’Iran » quand d’autres restaient.

Il citait le démarrage en juillet d’une usine d’aluminium d’une capacité de 40 000 tonnes/an (lire : Iran opens first alumina plant in blow to US sanctions). En même temps, il faisait état du départ du constructeur automobile Lifan.

Le plan de 400 Mds de $ à 25 ans. Un leurre ?

A ces incertitudes, il faut rajouter la chimère des projets hyperboliques de 400 Mds de $ d’investissements chinois annoncés en septembre dernier par un article signé de Simon Watkins paru dans le Petroleum Economist.

Répartis en 280 Mds de $ consacrés aux hydrocarbures et 120 Mds dans les infrastructures, la somme dépasserait largement tous les investissements consentis par la Chine en Iran à ce jour et représenterait les 2/3 de ce que Pékin prévoit d’investir dans les projets des Nouvelles routes de la soie.

Supposés partis d’un plan à 25 ans conclu par Xi Jinping et Hassan Rouhani en 2016, assorti de la promesse irréaliste de porter le commerce bilatéral à 600 Mds de $ (alors qu’en août 2019, il était à peine de 2 Mds de $), trois ans après les promesses, les 400 Mds de $ promis semblent pour l’instant un leurre destiné à forger le mythe d’une proximité stratégique renforcée avec Téhéran.

S’il fallait la preuve qu’au moins une partie de l’appareil à Pékin entend ménager une distance avec Téhéran tout en gardant, en dépit des tensions actuelles, un œil sur Washington, il suffirait de se référer à la déclaration du porte parole du Waijiaobu, rappelé par Le Monde du 3 janvier 2019 dont la teneur était moins explicitement critique que celle du Ministre.

Au lieu d’accuser Washington d’avoir violé les lois internationales, Geng Shuang s’est contenté d’appeler les deux partis à la mesure pour éviter une escalade.

Wang Jin professeur à l’Institut d’études du Moyen-Orient à l’Université du Nord-Ouest de la Chine est tout aussi prudent : « Je ne sais pas si avoir tué le général Soleimani est une erreur, mais c’est un vrai défi. D’une part, sa mort va renforcer les conservateurs en Iran et d’autre part elle va rendre moins contrôlables certains chefs de milices chiites dans la région ».

Il ajoute « la Chine veut continuer à garder des liens officiels et commerciaux avec l’Iran sans être hostile aux États-Unis. On ne peut donc pas dire que la Chine soutienne l’Iran ».

On ne saurait mieux dire pour exprimer que, comme à son habitude, Pékin entend garder deux fers au feu.

Note(s) :

[1Le 29 décembre, 2 jours avant la frappe contre Suleimani , le Pentagone a riposté par 5 attaques aériennes en Irak et en Syrie. Elles avaient pour cibles des emprises contrôlée par le Hezbollah. Au moins 25 personnes ont été tuées et 51 autres blessées.

[2Lire l’article du Point sous la plume d’Armin Arefi, ancien correspondant en Iran pour la presse française.

 

 

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