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Après les menaces de Washington, premières salves d’une contre-offensive de Pékin
Alors que le 24 mars s’est déroulée à Bruxelles la journée des « Trois sommets » entre l’OTAN, le G7 et l’UE, la Chine joue sa partition stratégique sur un autre terrain. Depuis la mi-mars, Pékin déploie en effet ses réseaux diplomatiques pour élargir sa marge de manœuvre contre Washington et l’Occident.
La stratégie qui n’est pas nouvelle, cible comme du temps de Mao qui avait dépêché Zhou En-lai à la conférence de Bandung, la nébuleuse des « non-alignés », essentiellement en Asie du Sud-est, en Afrique et en Asie du sud. Ce dernier théâtre étant cependant un point d’orgue plus compliqué, compte-tenu des tensions entre New-Delhi, Pékin et Islamabad.
Alors qu’avec l’Afrique du Sud, l’Inde est en même temps que la Chine, membre des BRICS dont font aussi partie le Brésil et la Russie, rappelons que la mouvance des « non alignés » que Pékin cherche à mobiliser regroupe 120 États, soit deux tiers des membres des Nations-Unis et 55% de la population mondiale. En ligne de mire, selon Pékin, l’hypocrisie occidentale dans l’affaire ukrainienne.
Le 18 mars, le Président Xi Jinping a appelé son homologue sud-africain Cyril Ramaphosa. Successeur depuis 2018 de Jacob Zuma qu’il avait rencontré en 2015 (lire : A Johannesburg, Xi Jinping parie sur l’Afrique), l’actuel Président sud-africain fait, comme Xi Jinping, partie avec l’Indien Narendra Modi des trente-trois chefs d’États et de gouvernement n’ayant pas condamné Moscou après l’attaque de l’Ukraine, le 24 novembre.
Vingt-quatre heures plus tard, les 19 et 20 mars, le Ministre des Affaires Wang Yi, s’entretenait à Tunxi, dans la province de l’Anhui, avec Stanley Kakubo ministre zambien des Affaires étrangères et son homologue algérien Ramtane Lamamra tous deux en visite en Chine. En même temps, il avait une liaison vidéo avec Liberata Mulamula, la ministre tanzanienne des AE.
Battant le rappel du « Tiers-Monde », la manœuvre avait aussi pour but de desserrer l’étau des menaces que Washington fait peser sur la Chine pour la dissuader d’aider Moscou. Lire : La proximité sino-russe à l’épreuve de la guerre.
Alors qu’en Ukraine, le conflit menace de déraper sur fond d’une surenchère attisée par le Président ukrainien qui, le 24 mars, accusait Moscou d’avoir utilisé des armes chimiques, ayant provoqué une réaction de Joe Biden, évoquant « une ligne rouge » pouvant susciter un alourdissement des sanctions, le 21 mars, lors de la conférence de presse journalière du Waijiaobu, Wang Wenbin, le porte-parole, rappelait le fond de la pensée de Pékin sur la situation.
Pékin bat le rappel du Tiers-Monde.
A cet effet, se rangeant clairement dans le rang des « pays en développement » et cherchant à dépasser le malaise provoqué par l’agression russe, Pékin qui ne cesse de condamner les sanctions contre Moscou et d’appeler au dialogue et à la négociation, sonne en filigrane le ralliement d’un ressentiment global des pays du sud contre l’Occident et les États-Unis [1]. Au cœur de la stratégie, l’accusation des doubles standards occidentaux face aux crises qui secouent la planète.
Il semble que la manœuvre qui rappelle des émotions et des rancœurs toujours présentes, pourrait fonctionner au moins en Afrique. Exemple, alors que le 3 mars, au lendemain du vote à l’ONU pour condamner Moscou où près 20% des pays dont la Chine et l’Inde s’étaient abstenus, l’Estonienne Riina Kionka, Ambassadeur de l’UE à Pretoria, s’étonnait sur un réseau social de l’abstention de l’Afrique du sud, elle s’est attirée une volée de bois vert.
Les internautes lui rappelèrent les drames de l’apartheid et les prédations des « oligarques capitalistes » européens que personne n’avait jamais sanctionnés. Ce n’est pas tout, par un message également sur les réseaux sociaux Clayson Monyela, Directeur des relations internationales et de la coopération au ministère des AE sud africain rappelait « les agressions » contre la Palestine, le Yemen, la Syrie, la Somalie, la Libye, que dit-il « l’UE devrait aussi condamner. »
Dans un article publié le 11 mars sur le site de son ministère, Clayson Monyela évoquait le besoin de sécurité à ses frontières exprimé par Moscou et rappelait l’extension immodérée de l’OTAN vers l’Est, en dépit des mises en garde de nombreuses critiques, y compris américaines, notamment celles de William Burns Directeur de la CIA.
Dans sa conclusion, accusant sans les nommer les États-Unis « d’impérialisme militaire », il appelait à la désescalade : « L’Afrique du Sud est disposée à travailler avec toutes les parties intéressées en vue d’un cessez-le-feu et d’une paix durable. Elle appelle les grandes puissances qui utilisent leur armée de manière disproportionnée plus qu’elles ne font de la diplomatie, à travailler avec nous au sein des Nations Unies pour régler ce conflit et d’autres qui font rage depuis de nombreuses années. »
Au même moment Xue Bing 薛冰, nouvel envoyé Chinois pour la corne de l’Afrique nommé en janvier dernier, déclarait « Certains pays occidentaux viennent ici pour vous dire quoi faire et comment le faire. De mes conversations avec mes interlocuteurs, je retire le sentiment qu’ils ont en assez ».
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La lourde rémanence des tensions avec l’Inde.
La vaste contre-offensive de Pékin pourrait cependant toucher à ses limites en Inde, dont le ressentiment à propos des récentes prises de position chinoises sur le Cachemire constituent un sérieux repoussoir.
Arrivé à New-Delhi, le 24 mars dans la soirée, sans que ni Pékin, ni New-Delhi aient officiellement annoncé la visite, le ministre Wang Yi arrivait d’Afghanistan et d’Islamabad où, du 22 au 24 mars, il a assisté à la 48e session de l’Organisation de la Conférence Islamique.
Au passage, le mouvement qui se dit lui-même « la voix collective du Monde musulman », revêt désormais une importance cruciale dans la stratégie chinoise de contournement de l’Occident, au point qu’en juin 2021, Pékin a nommé à Djeddah Chen Weiqing, son premier ambassadeur permanent.
Le 15 juin, ce dernier signait dans le journal « Arab News », quotidien anglophone dont le siège est à Djeddah, une tribune qui, à défaut de subtilité diplomatique, avait le mérite de la clarté. On pouvait y lire que « la Chine et nombre de pays islamiques avaient souffert ensemble de l’oppression et des humiliations coloniales » [2].
Le 21 mars à Islamabad, lors d’un point de presse tenu avant la conférence avec son homologue pakistanais Shah Mahmood Qureshi, à qui il rappelait la « solidité d’acier » de la fraternité stratégique entre Pékin et Islamabad, le discours de Wang Yi évoquant « la majorité musulmane » dans les territoires disputés du Cachemire, a touché un nerf sensible à New-Delhi, provoquant un froid qui, trois jours plus tard, a pesé sur la visite en Inde du ministre chinois.
Le 24 mars, quelques heures avant l’arrivée de Wang Yi, la presse indienne relayait la réaction courroucée de New-Delhi. L’Indian Express révélait « la réaction sèche du MAE Indien qui rejetait la remarque de Wang Yi » à propos du Cachemire. Il précisait que « les questions liées aux territoires du Jammu & Cachemire sont entièrement des affaires internes à l’Inde. D’autres pays, y compris la Chine, n’ont aucune légitimité à les commenter et devraient noter que l’Inde se garde d’exprimer un jugement sur les affaires internes des autres ».
Le 25 mars, lors de la réunion bilatérale avec Wang Yi, l’acrimonie de New-Delhi été exprimée par Ajit Doval, conseiller à la sécurité nationale qui exigea « le désengagement complet de l’armée chinoise de la région du Ladakh ».
En même temps, la presse indienne soulignait que « c’était la seule solution pour apaiser les tensions dans une zone où des milliers de troupes se font face et où les responsables militaires des deux pays avaient déjà tenu sans succès plus d’une douzaine de réunions. »
Note(s) :
[1] Exemple qui ne peut pas laisser Paris indifférent. En recevant Ramtane Lamamra le ministre algérien des Affaires étrangères à Tunxi, le 20 mars, six jours après la réunion de Rome entre Yang Jiechi et Jack Sullivan qui menaçait la Chine de sanctions, Wang Yi a félicité l’Algérie pour l’anniversaire de sa « révolution pour l’indépendance » et célébré « l’amitié forgée dans la lutte commune. ».
La remarque faisait référence au soutien politique de la Chine Populaire aux mouvements d’indépendance nationale dans les pays asiatiques et africains, en y incluant le mouvement de libération nationale en Algérie dont elle a reconnu le GPRA dès sa création en 1958, trois années après la Conférence de Bandung.
[2] Au cours de sa conférence de presse du 23 mars, Wang Wenbin le porte-parole a longuement commenté le racisme des États-Unis et de ses alliés occidentaux, tout en exhortant Washington à cesser de s’immiscer dans les affaires intérieures des autres.
Au passage, il n’a pas manqué de souligner les harcèlements et les discriminations dont sont victimes les minorités asiatiques aux États-Unis. Ils devraient admettre et rectifier leurs erreurs, rendre véritablement justice aux minorités ethniques, offrir une réelle protection pour la sécurité des personnes d’origine asiatique victimes de crimes haineux et de violence, et prendre des mesures concrètes pour améliorer la situation des droits de l’homme dans le pays.
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