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Désordres bancaires, crise immobilière sur fond de corruption. Avis de coup de tabac socio-économique
Depuis avril dernier l’affaire mûrit sous le radar des médias occidentaux, quand 1300 clients de cinq petites banques à Zhengzhou capitale du Henan [1] qui offraient des taux très élevés de rémunération des dépôts, constatèrent que leurs comptes avaient été gelés sans préavis par la banque, alors que des contrôleurs enquêtaient sur un vaste réseau de fraudes.
Trois mois plus tard, les protestations ont pris de l’ampleur sur fond de réactions répressives des pouvoirs publics. Le 10 juillet à Zhengzhou, la police a encerclé et violemment dispersé 3000 déposants de quatre banques rurales du Henan. Rassemblés pour protester devant la succursale de la Banque Populaire de Chine, ils criaient « Rendez notre argent 还我门的钱 », tandis que l’information publique sur les désordres était bloquée par la censure.
Mais des vidéos diffusées par les réseaux sociaux vues par des millions d’internautes montrèrent des policiers en civil chargeant la foule sous des pluies de projectiles, tandis qu’ailleurs des manifestants étaient traînés par les pieds, molestés et assez souvent blessés et conduits à l’hôpital.
Le scandale a pris une dimension nationale impliquant des déposants de plusieurs autres provinces attirés par les taux de rémunération attractifs, quand il est apparu que pour empêcher les clients de venir protester, les autorités de Zhengzhou avaient modifié à distance leurs données des passes-sanitaires Covid-19 pour leur interdire de voyager.
Manipulation des applications Covid-19.
C’est le cas de Tom Zhang, patron d’une entreprise textile du Zhejiang évoqué par le New-York Times. En arrivant par train à Zhengzhou, venant d’une ville où il n’y avait aucun cas de Covid, il a été contrôlé et détenu pendant 12 heures par la police de la ville, au prétexte que ses alertes épidémiques numériques étaient passées au rouge.
Lire : A Chinese city may have used a Covid app to block protesters, drawing an outcry. (payant).
La victime fait partie d’un groupe de pétitionnaires venus de plusieurs coins de Chine, protester contre le blocage de leurs comptes. Outrés, ils ont affiché sur les réseaux sociaux leur passe-sanitaire passé au rouge sans raison.
Feng Tianyu, enceinte de deux mois, venue de Harbin, 2000 km au nord de Zhengzhou se plaignit amèrement d’avoir été tirée par les cheveux par des policiers en civil : « Nous avons été trompés financièrement, battus physiquement et psychologiquement traumatisés ». Zhang Xia, secrétaire administrative originaire de Hangzhou dit elle aussi avoir été agrippée par les bras et les jambes et frappée au ventre. Hospitalisée, elle a préféré s’échapper en train sur ses béquilles, de peur d’être mise en détention à Zhengzhou.
Les griefs ont rapidement alimenté un torrent ininterrompu d’indignations sur les réseaux sociaux. Hu Xujin, l’ancien rédacteur en chef du « Global Times » surgeon populaire du Quotidien du Peuple s’en est mêlé. Sur Weibo un de ses messages lu par 280 millions de « suiveurs » a fustigé l’utilisation frauduleuse par certains fonctionnaires malveillants des codes de sécurité sanitaire et prévenu que l’abus portait gravement atteinte à l’autorité des pouvoirs publics.
L’investigation en cours suggère que l’incident n’est que la partie émergée de l’iceberg d’une corruption qui remonte à plus de dix ans quand des fraudeurs peu scrupuleux créèrent sur internet des plateformes d’investissements aux rendements anormalement lucratifs pour attirer des déposants de toute la Chine.
La commission nationale de régulation bancaire enquête actuellement sur le Groupe « Henan Fortune », actionnaire de quatre banques du Henan. A l’origine de la création des plateformes illégales leur corruption se double aujourd’hui d’une manipulation des applications Covid-19 pour empêcher les pétitionnaires de venir protester. L’opération a concerné 1317 titulaires de comptes dans les banques du Henan dont 446 étaient déjà arrivés à Zhengzhou quand ils ont constaté que leur Application Covid était passée au rouge.
Les abus d’autorité des fonctionnaires locaux pour tuer dans l’œuf les pétitions venues des provinces vers les grandes métropoles sont une vieille habitude. Mais la manipulation des données Covid individuelles constitue une sophistication nouvelle.
Il y a une dizaine d’années, les opérations de ce type étaient confiées à des « sociétés de services » qui se chargeaient de stopper les protestataires, regroupés manu-militari dans des bus qui les éloignaient du cœur des villes et les regroupaient dans des hôtels désaffectés ou réquisitionnés, à l’abri des regards. Lire : Les contradictions du droit à pétition.
Dans un pays aujourd’hui traversé par la crainte d’un freinage rapide de la croissance, où les prestations sociales (retraites, assurance maladie, aides sociales) restent encore très inégalement réparties, il est impossible de sous-estimer l’importance que les Chinois accordent à leur épargne. Et à quel point une fraude qui la ferait soudain disparaître peut avoir un potentiel d’explosion sociale de grande ampleur.
Conscient des risques politiques le pouvoir avait, il y a quelques années, créé une garantie des dépôts couvrant jusqu’à 500 000 Yuans (74 500 dollars) par client. Mais les comptes de nombres de personnes de la classe moyenne même modeste, sont souvent beaucoup plus fournis.
Feng Tianyu, la dame enceinte citée plus haut, avait par exemple, déposé 160 000 $ sur son compte, comprenant ses économies et la pension de son père. Un autre lui aussi séduit par les taux d’intérêt, avait placé 600 000 $. Un client de Hangzhou, beaucoup plus riche, mais tout aussi naïf avait confié 6 millions de $ à une des banques du Henan aujourd’hui dans la tourmente. Depuis avril, il cherche à les récupérer sans succès.
Tandis que l’enquête sur les circonstances de la manipulation des applications Covid, pourrait dévoiler des compromissions plus vastes impliquant à la fois des fonctionnaires municipaux et des banquiers [2], les autorités sont en alerte.
Les canaux d’information officiels rappellent au public de ne pas se laisser leurrer par le mirage de rendements improbables et se mettent en mesure d’indemniser les victimes des fraudes dont le total pourrait dépasser plusieurs milliards de Dollars US.
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Rancœur des épargnants et crise de confiance.
Pour le moment, les énervements sont toujours à fleur de peau. Plusieurs pétitionnaires se plaignent en effet que les pouvoirs publics n’ont font pas assez et craignent de ne plus jamais revoir leur argent. Plusieurs d’entre eux, notant que la corruption était à l’œuvre depuis dix ans, se demandent s’il n’y avait pas collusion à la tête de la ville et si les responsables dûment informés n’avaient pas fermé les yeux.
Dans cette tourmente qui affaiblit la confiance dans les pouvoirs publics - c’est ce que dit le très lucide Hu Xijin fort de sa réputation de haute éthique nationaliste construite au Global Times -, resurgit le souvenir d’une précédente affaire bancaire dont les cicatrices ne sont pas tout à fait guéries.
En mai 2019, pour la première fois en vingt ans, la priorité accordée par le Président Xi Jinping à la lutte contre la corruption et la finance grise avait conduit le gouvernement à plonger directement le fer dans la plaie des banques opérant dans le marasme du marché interbancaire où les petites banques privées à court de dépôts s’échangent des actifs financiers (emprunts ou prêts) pour se recapitaliser, perpétuant ainsi les dérives de la finance grise.
La cible la plus médiatisée y compris à l’étranger, fut la « Baoshang 包商 », petite banque de Mongolie que les pouvoirs publics avaient, contrairement aux errements d’une garantie automatique par les finances publiques, abandonnée à la faillite, avant de la mettre sous tutelle de la China Construction Bank - 建 设 银行. Lire : Assainissement des finances, effets de la guerre commerciale et impact du crédit social des entreprises.
Il y avait un prix à payer. La brutalité de la remise en ordre qui tranchait avec les atermoiements antérieurs portait le risque d’assécher l’approvisionnement des banques privées et de créer une panique contagieuse.
En réaction, la Banque Centrale avait annoncé qu’elle apporterait « suffisamment de liquidité d’urgence pour assurer le paiement des crédits courants et qu’elle garantirait les dépôts d’entreprises ainsi que les passifs interbancaires de moins de 50 milliards de yuans (7,7 Mds d’€), ceux dépassant ce seuil pouvant être négociés. »
D’autres banques privées étaient concernées par ce coup de balai. La Hengfeng 恒丰银行 à Yantai reçut le secours d’urgence du fond souverain chinois ; dans le nord-est industriel, la banque Jinzhou 锦州银行 avait été un cas d’école.
Alors que depuis quelques années, elle s’efforçait d’attirer des investisseurs en affichant l’image d’une croissance rapide, pas tout à fait conforme à la réalité, elle aussi reçut en catastrophe le soutien de la Banque Commerciale de Chine et de fonds d’investissements appelés à la rescousse.
Malgré cet appui public, ses performances sont toujours en net recul avec une chute brutale de 40% de ses performances depuis décembre 2021. Voir : Bank of Jinzhou Co Ltd.
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Au moment où se cristallisent à la fois les effets de la remise en ordre de la « finance grise » à l’origine de désarrois et d’un début de panique, sur fond de vieilles habitudes d’abus de pouvoir des gouvernement locaux qui, utilisant les nouvelles technologies de l’information, bafouent sur un mode orwellien l’éthique de respect des données privées, le parti veille toujours à tenir sous le boisseau les conséquences politiquement explosives du dérèglement du secteur immobilier.
Lire : « Evergrande », le spectre d’un effet domino.
Toujours les risques de contagion de la crise immobilière.
Le 22 juillet, mise sous la pression des inquiétudes de l’opinion, la Commission de régulation Bancaire, faisant une volte-face par rapport à ses projets d’assainissement du secteur, promettait d’augmenter ses prêts aux développeurs déjà très endettés pour leur permettre de mener à bien leurs projets mis à l’arrêt. Dans le même temps, la Commission exhortait les banques à augmenter les prêts hypothécaires aux « clients solvables » pour redynamiser le marché immobilier.
Le fond de tableau de ce branle-bas est qu’un nombre croissant d’acheteurs groupés dans des collectifs refusent désormais de payer les hypothèques de leurs prêts contractés pour des biens immobiliers inachevés.
Selon les analyses de la Deutsche Bank, le total des hypothèques en suspens atteint en effet 296 Mds de $, tandis que depuis un an, les ventes immobilières se sont contractées de 60%. Paniqués, les développeurs immobiliers, récemment encore tous puissants acteurs de la Chine en expansion, acceptent même des acomptes en produits agricoles (céréales et fruits).
Pour mesurer le niveau de risque de crise socio-économique, il faut se souvenir que 70% de la richesse des ménages est investie dans la propriété immobilière qui concerne aussi 30 à 40% des prêts bancaires, tandis que les transactions foncières comptent pour au moins 30% du revenu des administrations locales.
Si on ajoute à ce bilan que la part de l’immobilier dans la production nationale est voisine de 29% (en y incluant les industries en amont et en aval), soit plus de 5000 Mds de $ sur les 17 000 Mds de $ du PIB 2021 (Source Bureau National des Statistiques), tandis que la contagion du boycott des hypothèques touche 200 projets dans 80 villes du pays et plusieurs centaines de milliers d’acheteurs, on comprend que certains analystes comme Pei Minxin, jugent que la situation de la dette chinoise est au bord de l’explosion.
Note(s) :
[1] Il y a un an la ville de Zhengzhou avait déjà défrayé la chronique à la suite d’inondations provoquées par la mauvaise gestion d’un barrage par les autorités locales qui fit plusieurs centaines de victimes (lire les mises à jour du 27 juillet et du 3 août de l’article : Au Henan et à Zhengzhou, la « Ville-éponge », un remarquable effort de solidarité des géants du numérique.
[2] Le 23 juin, la Commission de discipline de Zhengzhou annonçait que Feng Xianbin, le Directeur du bureau de préventions des maladies infectieuses de la ville avait été exclu du parti et son adjointe Zhang Linlin relevée de son poste et mutée. Trois autres fonctionnaires que ces derniers avaient chargé de mettre en œuvre la manipulation des applications Covid ont été arrêtés.
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