Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :
›› Société
Chute de « l’empereur » Xu Jiayin et « brigandage organisé » au festival de Nanyang
Nous poursuivons l’exploration des réseaux sociaux chinois qui donnent un aperçu des réactions du public confronté aux évolutions de la situation du pays. Deux sujets sont évoqués dans cette rubrique.
Le premier touche à la sourde inquiétude qui monte face au marasme insistant du secteur immobilier. De fil en aiguille, les conversations dont le pessimisme est attisé par les mauvaises nouvelles d’une croissance en berne et d’une reprise que même la semaine d’or de la fête nationale n’a pas réussi à stimuler, portent sur la chute des empires.
Dans la dernière livraison de son cours de Chinois en ligne Andrew Methven rappelle que l’effondrement des puissantes dynasties Han, Ming et Qing furent le sujet de quelques monuments de la littérature chinoise et l’obsession de nombreux artistes et poètes.
L’une des plus fameuses citations sur ce sujet est la première phrase du roman historique des « Trois Royaumes » un des « Quatre classiques » de la Chine des Ming écrit au XIVe siècle, qui évoque les turbulences de la fin des Han vers le deuxième siècle après JC. « Longtemps divisé, l’Empire doit se réunifier ; Longtemps unifié, il doit se diviser ;天下大势 分久必合 合久必分 Tianxia dashi fen jiu bi he ; he jiu bi fen. »
Alors que les incertitudes d’aujourd’hui sont propices aux critiques, les métaphores de l’effondrement continuent à émailler les échanges du net.
Les internautes les utilisent, dit Andrew Methven, pour mettre en garde les puissants au pouvoir ; fustiger ceux qui ont construit de vastes conglomérats et amassé de considérables fortunes, devenues les bases d’influence familiale et clanique assez souvent corrompues ; ou encore moquer les célébrités accusées de vivre dans un monde parallèle, déconnecté des réalités.
La chute de Xu Jiayin.
Tel est le contexte qui porta les internautes à s’intéresser à la chute en septembre dernier de Xu Jiayin 许家印, le PDG de l’empire immobilier Evergrande dont l’arrestation a été confirmée le 28 septembre par l’état-major du groupe.
Fondateur et président d’Evergrande 恒大集团 (hengda jituan), créé à Canton en 1996, « l’empereur Xu », 64 ans, fil d’un bucheron est d’une extraction modeste. Membre du parti depuis plus de trente ans, il a aussi investi dans des secteurs subventionnés par l’appareil (véhicules électriques et médecine chinoise), tout en prenant soin de se donner l’image d’un philanthrope.
Pour cultiver une proximité avec Xi Jinping, lui-même adepte du ballon rond, dont il attendait peut-être une protection, Xu a acheté le club de football de Canton. Enfin et surtout, ayant habilement tiré profit de l’explosion du marché immobilier porté à la démesure par l’exode rural massif, en 2017, vingt ans après la création de son groupe, il figurait en tête de la liste des personnes les plus riches d’Asie, avec une fortune estimée à 42,5 Milliards de $.
Aujourd’hui, il est le promoteur le plus endetté au monde avec plus de 300 Milliards de $ de dettes.
Aussitôt après son arrestation les réseaux sociaux ont été envahis à la fois par la critique de la démesure, quelques édifiantes images poétiques, des références historiques liées à la chute des empires et l’expression d’une colère sociale.
L’hubris d’abord. « Je l’ai vu construire une haute tour, 眼看他起高 ; je l’ai vu festoyer et se réjouir, 眼看他宴宾客 mais j’ai aussi vu comment sa tour s’est effondrée. 眼看他楼塌了. »
Les illusions ensuite. Celle de la puissance sans limite, avec cette référence par un internaute aux pivoines, fleurs éphémères, symboles de richesse, d’honneur et de bonne fortune 牡丹富贵 - mudan fugui ; et l’évocation des pins et des grues 松鹤, song he, figures traditionnelles de longévité 长寿 changshou.
Face à cette arrogance de nouveaux riches, certains commentaires attestent que le vieux mythe partageur d’une société de « modeste opulence 小康社会 Xiaokang Shehui » est toujours vivace.
Datant d’un fragment du « Livre des Odes » ou « Classique des vers 诗经 Shijing » vieux de trente siècles, le mythe avait précisément été remis à l’honneur par Deng Xiaping, à la fin des années soixante-dix.
Le but était de compenser les ostentatoires et indécents affichages d’opulence dommages collatéraux de son slogan « Chinois enrichissez-vous », dans une société encore aux prises avec la pauvreté et dont le PIB/hab n’était encore que de 190 $, très loin des 13 000 $ atteints en 2022.
Ainsi lit-on ce commentaire acerbe « Les incroyables exigences de luxe extrême pour lui-même du jeune M. Xu contrastent fortement avec les dures réalités auxquelles beaucoup sont confrontés. »
Chez Xu Jiayin, le sentiment d’invulnérabilité était au plus haut du temps de sa splendeur.Quand en 2018, sûr de lui, il retourna dans sa province natale du Henan à Zhoukou, 170 km au sud de Zhengzhou, peut-être croyait-il qu’il était, « too big to fail ». C’était l’époque de ses « rodomontades 豪言壮语 hao yan zhuang yu » pleines d’assurance, quand il vivait dans l’opulence de sa réussite.
Mais il oubliait qu’en Chine, dit un internaute, il existe aussi une sagesse exactement contraire « 因 大 而 倒 – Yin Da er dao –. Elle prévient que « la taille [qui, dans le système financier international protège] peut [en Chine] provoquer la chute ».
Et la disgrâce est en effet venue, que les internautes illustrent par cette citation du poème de Bai Juyi 白居易, « le banquet est terminé - 宴散 Yan San - ». « 笙歌归院落, shengge gui yuanluo – la musique cessa (mot à mot « retourna dans la cour ») ; 灯火下楼台, deng huo xia loutai - les lumières s’éteigniren (mot à mot « descendirent l’escalier »).
Au passage, on pouvait encore lire une critique sociale et politique de l’égoïsme des puissants, uniquement préoccupés de leurs intérêts.
Les internautes pointèrent du doigt qu’ayant abandonné leurs clients propriétaires « d’immeubles inachevés 烂尾楼 lan wei lou », ils ne manquent quand même pas de prendre soin de « leurs actifs 资产 et de ceux de leurs actionnaires (individuels) 股东的个人 protégés 保护baohu des effets de la faillite 破产pochan ».
++++
Brigandage organisé à Nanyang.
Le deuxième sujet de cette chronique sociale est un évènement qui eut lieu du 5 au 8 octobre, premier week-end de la « semaine d’or » suivant la fête nationale, lors du plus grand festival chinois de musique électronique au rythme lancinant et binaire, organisé chaque année par l’École de musique MIDI (Acronyme anglais pour « Musical Instrument Digital Interface » désignant une musique dite « techno » produite et contrôlée par des ordinateurs et des synthétiseurs qui attire en moyenne quarante mille « fans ».
Située dans le quartier de Haidian au nord-ouest de Pékin, l’École MIDI créée en 1993, avait, pour la première fois cette année, organisé le festival 迷笛音乐节- Midi Yin yue Jie - à Nanyang, une ville de l’intérieur, au Henan, à 850 km à l’ouest de Shanghai, peuplée de 11 millions d’habitants.
Mais cette année l’esprit festif de l’événement fut gâché par le pillage perpétré par des « locaux » opportunistes qui profitèrent que les festivaliers imprudents, partis se protéger à l’hôtel des pluies diluviennes, avaient abandonné sous leurs tentes une partie de leurs affaires personnelles.
Après trois jours de pluies ininterrompues, le vaste espace du festival s’était transformé en champ de boue, dont les photos avec commentaires avaient envahi les réseaux sociaux.
Quand ils revinrent à leurs tentes après la pluie, les amateurs de « musique techno » constatèrent que leurs affaires avaient disparu. Les plus imprudents s’étaient fait dérober leurs téléphones et ordinateurs portables, leurs cartes bancaires, de l’argent liquide, des vêtements et des chaussures.
Selon un communiqué publié le 5 octobre par les organisateurs du festival, la police locale aurait reçu un total de 73 plaintes. Mais les réseaux sociaux font état de plusieurs centaines de vols.
Pour minimiser les détestables conséquences du pillage sur la réputation de la ville les autorités publièrent un communiqué laissant entendre que les récits de vols systématiques et à grande échelle étaient exagérés.
La mise au point officielle n’a pas été du goût des fans de musique. Excédés par cette forme de censure, qui cherchait à banaliser ce qui n’était rien d’autre qu’une opération organisée de brigandage collectif, certains ont même écrit : « Lors de cet incident, 这次偷事件中, des vols généralisés et systématiques 盗贼的行为“十分猖獗” ont eu lieu, que l’on peut même qualifier de pillage à la chinoise “zero yuan“ 甚至堪称中国式零元购事件. »
Un autre, tout aussi féroce tira sans mesure à boulets rouge sur la municipalité de Nanyang et les organisateurs de MIDI.
« Avec une ville hôte de Nanyang où s’appliquent les règles d’une société primitive 一个原始社会的南阳, combinée 加上 à l’amateurisme 一个草台班子 des équipes de MIDI 迷笛 - (en référence aux troupes de théâtre amateurs populaires itinérantes 草台班) ce gâchis de boue ne sera jamais réparable 这 烂 泥 组合 永远 都 糊 不上墙 – (mot à mot impossible de replâtrer le mur).
• À lire dans la même rubrique
Plus de 80 morts dans un accident de mine au Shanxi. Graves manquements aux règles de sécurité
[25 mai 2026] • Jean-Paul Yacine
Le homard, nouvel enthousiasme des adeptes de la haute-technologie subventionnée par le pouvoir
[22 avril 2026] • Jean-Paul Yacine
Guerre en Iran. Que disent les réseaux sociaux ?
[17 mars 2026] • Jean-Paul Yacine
SHEIN, une invasion chinoise face à une Europe entravée
[19 novembre 2025] • Jean-Paul Yacine
Pied de nez à la police et au parti
[11 septembre 2025] • Jean-Paul Yacine