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›› Chronique

Chine - France : Commission mixte scientifique 2024, vers une partie de poker menteur ?

L’article évoque la tenue prochaine de la Commission scientifique bilatérale France-Chine (COMIX).

Cette rencontre intervient dans le cadre du soixantième anniversaire des relations bilatérales et après la COMIX de 2019 qui s’était traduite par un échec et une humiliation pour la France.

Depuis cette réunion, de grands projets scientifiques bilatéraux ont été arrêtés par la Chine (Pasteur Shanghai, le P4) laissant penser qu’elle souhaite mettre fin à la coopération scientifique bilatérale.

Dans la pratique, la France envoie des signaux similaires en introduisant des restrictions aux échanges scientifiques avec la Chine. Dans ce contexte, on s’interroge sur le jeu de poker menteur que constituera la COMIX 2024.

Mais le pire n’est jamais sûr…

La prochaine Commission mixte scientifique et technologique franco-chinoise (COMIX) doit avoir lieu à Paris le 18 mars prochain. De part et d’autre, l’événement est annoncé par la Déclaration conjointe entre la République française et la République populaire de Chine d’avril 2023.

La méthode consistant à ne planifier qu’une modeste réunion bilatérale de nature seulement technique semble traduire une dissonance entre Paris et Pékin.

A l’occasion de la première visite en Chine d’Emmanuel Macron en janvier 2018, le Quai d’Orsay y avait déjà eu recours afin de convaincre la Chine en la rassurant de se mettre à la table d’une instance pour laquelle l’Empire du Milieu manifestait depuis 2011 de moins en moins d’enthousiasme.

Avant cela, treize éditions s’étaient tenues et c’était plutôt la France qui rechignait à la monter en raison des ressources à mobiliser de façon récurrente dans un domaine jugé sans enjeu. Les temps ont décidément bien changé.

Alors que Pékin se montre désabusé, c’est Paris qui fait preuve d’enthousiasme. On l’a compris, le contexte politique chinois a lui aussi bien changé depuis l’arrivée de Xi Jinping à la tête du PCC en 2012.

L’humiliant échec de la COMIX de 2019

Une autre raison de la démarche française est sans doute aujourd’hui liée à la perspective d’un soixantième anniversaire des relations bilatérales dépourvu de véritable contenu autre que culturel (le seul dont on parle actuellement), incitant notre Ambassade à se montrer inventive.

Cette dernière aurait pourtant été bien inspirée de se renseigner sur la précédente édition, car cette COMIX, la quatorzième, avait eu lieu à Pékin le 25 février 2019 dans un climat éprouvant.

Malgré la présence des ministres de la recherche des deux pays et d’une préparation sérieuse par la France, la réunion a été une longue séance d’humiliation pour notre pays. Avant, pendant et après.

Tous les points de discussion proposés par la France avaient été évacués [1] par la Chine qui se proclame pourtant depuis des années comme un très grand leader de la science mondiale entièrement ouvert à la coopération internationale [2].

Dès la préparation, le ton était donné. En dépit de l’insistance française, le MoST n’avait associé ni les universités chinoises, ni l’Académie des sciences ni l’Académie des sciences sociales. Dit autrement le cœur scientifique de la Chine n’était pas représenté.

Avanie supplémentaire, le MoST avait requis pour la COMIX des interlocuteurs non scientifiques ne parlant aucune langue étrangère (commissaires politiques, chefs de bureau, employés des relations internationales…) pour « échanger » avec des Présidents d’Universités et PDG de grandes organisations de recherche française (INSERM, CNRS, INRA, CNES…).

Pour couronner le tout, du côté chinois, la réunion était servie par une traduction d’une pauvreté affligeante. En un mot, une réunion pour rien ! Le message était clair : au risque d’offrir d’elle-même une piètre image, la Chine ne voulait pas de COMIX, estimant qu’elle n’avait désormais plus besoin d’un modeste pays comme la France pour asseoir ses ambitions.

On connaît la suite, moins d’un an plus tard, la crise sanitaire a conduit la Chine à se fermer comme une huitre pour trois longues années. Les échanges scientifiques furent complétement interrompus jusqu’au milieu de l’année 2023.

Ce contexte de fermeture généralisé s’est accompagné d’un durcissement des conditions de la présence de chercheurs étrangers dans les laboratoires de recherche chinois, et de moins de souplesse dans le renouvellement de leurs visas au moment de la réouverture en 2023.

La Chine applique avec toujours plus de zèle ses restrictions en matière d’accès à l’information (bases de données, publications) ou de partage de données, ce qui est au fond le produit ou l’outil de toute coopération scientifique entre chercheurs.

Bref, la perspective d’une reprise apaisée des échanges scientifiques entre la Chine et les autres pays s’éloigne. Clairement, la doctrine chinoise vise à s’affranchir de l’Occident dans tous les domaines. C’est bien ce que montre l’empilement de mesures, de plans et de législations allant dans ce sens depuis plus de dix ans.

Inévitablement, cela conduit à une forme de désengagement économique des pays occidentaux en Chine, à l’instar de la chute brutale des Investissements directs étrangers (IDE) qui intervient dans un contexte de mauvaise conjoncture économique et de conflits commerciaux.

Imperceptiblement les échanges scientifiques suivent une trajectoire semblable d’autant que la Chine prône des principes qui pèsent désormais de façon toujours plus contraignante sur ses chercheurs, à rebours des meilleures pratiques internationales.

Considérant la Science comme un outil au service de son projet politique,
l’appareil ne reconnaît ni la liberté académique/scientifique, ni l’autonomie des établissements universitaires. Avec la France, les choses sont même allées plus loin.

++++

Les malheureuses expériences du laboratoire P4 de Wuhan et de l’Institut Pasteur.

En janvier 2020, l’installation du laboratoire de biosécurité de Wuhan construit avec le savoir-faire et des technologies françaises venant du P4 de Lyon a été mise sous la tutelle de l’Armée chinoise, en totale contradiction avec l’Accord intergouvernemental de 2004 sur les MIE (AIMIE) qui prévoyait une utilisation civile.

Ce revers majeur pour la France qui avait consacré au P4 des millions d’euros sur plus de 15 ans, donne rétrospectivement raison à tous les détracteurs (organismes scientifiques, services de sécurité) de cette « collaboration » qui plaidaient au contraire pour un contrôle accru de tout projet conjoint avec la Chine.

Courant 2023, un autre fleuron de la coopération vola en éclats. l’Académie des sciences de Chine renvoya les chercheurs français de l’Institut Pasteur de Shanghai (IPS), mettant unilatéralement fin à 20 ans de présence française.

Au final, il ne reste plus rien des grands projets scientifiques franco-chinois lancés au milieu des années 2000 ! De part et d’autre, on comprend qu’il faut faire profil bas. Même une organisation comme le CNRS, qui se présentait en 2018 dans tous ses documents publics comme réalisant plus de 70% des échanges scientifiques franco-chinois, n’a plus produit aucune donnée sur l’activité scientifique bilatérale depuis cette date [3].

Il en va de même du service scientifique de notre Ambassade à Pékin ou du Ministère de la recherche (MESR). Le COVID et la politique sont passés par là.
Aujourd’hui la coopération scientifique n’est pas revenue à son niveau de 2019, et cette situation semble satisfaire les décideurs et financeurs publics des deux pays.

Contrôles renforcés et nouvelles priorités.

En évoquant les politiques chinoises de la France, il est important de se souvenir que le contexte français de la coopération scientifique avec Pékin a lui aussi défavorablement évolué depuis 2019.

C’est ce qui fera de la COMIX 2024 une véritable séance de poker menteur parce que l’une et l’autre partie prôneront la mobilisation et la reprise des échanges en passant sous silence les obstacles que chacun des deux pays ont installés pour que précisément cet objectif ne se réalise pas.

Pour la France, les blocages correspondent à des non-dits dont il est impossible de trouver une trace écrite.

Ils forment cependant un système organisé bien connu des chercheurs qui freine ou empêche l’émergence ou le développement de projets avec la Chine : contrôle a priori de toute collaboration bilatérale par le Fonctionnaire de défense (FSD/HFD) ; domaines exclus de la coopération (y compris dans les sciences fondamentales, comme la fusion) ; limitation des durées de mission en Chine ; contrôle accru des doctorants chinois ayant un financement de leur gouvernement ; pression de notre renseignement intérieur pour limiter voire interdire l’accueil de Chinois dans certains labos civils classés en « zone restrictive » (ZRR), etc..

S’y ajoute, dans de nombreuses institutions françaises (EPST, universités…), le redéploiement des budgets de la coopération scientifique dédiée à la Chine vers d’autres pays.

Ce changement est également imputable à une tendance plus générale se détournant de la priorité chinoise en matière coopération scientifique, y compris au sein de nos plus grands établissements où l’on incite désormais les porteurs de projet à se détourner de la Chine.

Ce mouvement anti-chinois heurte cependant une contradiction. Dans la course globale à la connaissance, la Chine, seconde puissance scientifique mondiale, est le premier pourvoyeur d’étudiants en doctorat accueillis par les pays occidentaux.

Des circonstances encourageantes ?

On en revient aux enjeux de cette COMIX à venir. Les deux parties qui cachent leur jeu et dont les objectifs ne sont pas tout a fait les mêmes, pourront-elles malgré tout avoir un dialogue constructif ?

En France en tous cas, les acteurs le souhaitent. Après tout, l’édition 2024 ne peut pas être pire que celle de 2019, même s’il ne faut se faire aucune illusion sur l’impact concret des COMIX ou de l’idée que peut se faire la Chine de la Science française.

Un interstice d’espoir est en tous cas que dans le contexte d’ostracisme dans lequel la Chine s’est elle-même enfermée, sur fond de difficultés économiques, l’appareil à Pékin verra sans doute son intérêt à faire bonne figure pour marquer de manière positive le soixantième anniversaire des relations diplomatiques France-Chine.

Autre élément encourageant, la réunion précèdera de deux mois le lancement du satellite astrophysique franco-chinois SVOM - (lire : (Space-based multi-band Variable astronomical Objects Monitor), grand projet scientifique de plusieurs dizaines de millions d’€ décidé en 2014.

Le projet qui baigne dans la confiance réciproque et un excellent esprit d’échange et de coopération réciproque est un parfait contre-exemple opposable aux lamentables échecs de certaines entreprises conjointes, preuve que la Chine peut se montrer loyale lorsque les circonstances et les enjeux l’exigent [4].

Enfin, en tenant à Paris cette COMIX, on peut imaginer que les autorités chinoises auront à cœur de missionner des interlocuteurs à l’image des ambitions qu’elles affichent en matière scientifique et technologique, c’est-à-dire à la fois capables d’aborder les grands enjeux de l’humanité et de redessiner les contours de la future coopération scientifique et technologique entre franco-chinoise.

Note(s) :

[1Priorités scientifiques des deux pays, accord de cofinancement entre agences de moyen de la recherche, bilan-perspectives de la coopération actuelle, accès aux grands instruments scientifiques, continuum enseignement supérieur-recherche-innovation, laboratoires conjoints.

[2Voir à ce sujet l’édifiante « contribution de l’Ambassade de Chine » au rapport sénatorial « Mieux protéger notre patrimoine scientifique et nos libertés académiques ». Rapport d’information n°873 (2020-2021).

On y retrouve en effet le narratif habituel du PCC sur « … l’ouverture de la Chine… », « … le bénéfice mutuel et le gagnant-gagnant … » de la coopération scientifique, et l’idée que les échanges humains « …font progresser l’avènement d’une communauté d’avenir partagé pour l’humanité… ».

Dans la réalité, toutes les politiques et dispositions chinoises depuis plus de 10 ans vont précisément dans le sens de davantage de restrictions dans les échanges intellectuels. En totale contradiction avec les principes affichés dans cette « contribution », elles laissent clairement entendre que l’appareil craint que la coopération scientifique avec l’Occident menace sa prévalence politique à la tête de la Chine.

[3Voir « La coopération du CNRS en Chine, un état des lieux » (2018) : 1 500 missions de chercheurs CNRS en Chine par an, 1 400 doctorants chinois dans les unités CNRS, plus de 100 projets en cours, etc.

[4Dans le domaine spatial, qui relève en Chine de la sphère militaire, les États-Unis ont interdit la coopération avec Pékin. Dans une autre coopération satellitaire avec la Chine (CFOSAT), la France s’est trouvée entravée par la législation extra-territoriale des États-Unis quand le projet avait exigé l’introduction de composants américains.

L’auteur, Henri Clairin est un économiste au sein d’une grande organisation de recherche. Dans ses fonctions il a, pendant plus d’une dizaine d’années, été au plus près des échanges scientifiques et technologiques avec la Chine.

Il est également un bon connaisseur des réalités de la Chine contemporaine où il vit une partie de l’année. En 2022, il a fait paraître un recueil de chroniques évoquant la diplomatie culturelle et scientifique française en Asie (« Voyage au Ministère des Affaires étranges », Edilivre, 310 pages)

 

 

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