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›› Chronique
L’innovation chinoise entre obsession techno-souverainiste et ressac économique
L’idéologie normative anti-occidentale de Xi Jinping a pris le pas sur les critères d’orthodoxie financière, d’efficacité de la recherche et de l’innovation. Illustration Sen Garcia.
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La nouvelle politique de « sécurité » chinoise est en fait le nouveau visage de l’ambition techno-souverainiste, voire techno-nationaliste du Parti-État. Cette orientation repose sur deux pieds, les entreprises d’État (SOE) et l’innovation.
Après avoir été promises à la découpe, les SOE sont aujourd’hui à la fois davantage soutenues par l’État et protégées de la concurrence (domestique ou internationale) pour jouer un rôle souverainiste en sécurisant leurs chaînes de valeur et en éliminant les risques associés à leurs activités.
Quant à l’innovation, l’organisation de son financement a été totalement repensée entre 2014 et 2019, ce qui permet aujourd’hui un pilotage stratégique et centralisé dans le cadre de priorités clairement établies, essentiellement orientées vers les sciences de l’ingénieur et la manufacture.
Cependant, pour l’auteur, le dirigisme ambiant ainsi que le cloisonnement institutionnel et disciplinaire nuisent à l’efficacité du système. Il résulte de cette politique de sécurité que l’économie chinoise est engagée dans un processus où l’allocation des ressources (capital, travail, technologie) est sous-optimale.
En s’imposant de tels coûts économiques dans une conjoncture actuelle peu favorable, la Chine augmente ses vulnérabilités.
L’autre conséquence de cette politique techno-souverainiste est d’une part les pressions en tout genre qui s’exerce sur les intérêts étrangers en Chine et d’autre part la chute brutale des IDE. S’y ajoute la multiplication des conflits commerciaux et technologiques qui font désormais de la Chine un pays à risque.
(*) Jean-Paul Lombart est le pseudonyme, d’un économiste chargé pour un ministère technique de suivre l’innovation en Chine et la coopération bilatérale franco-chinoise. Il a une bonne connaissance de la Chine pour y avoir exercé des responsabilités pendant une dizaine d’années.
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Dans le chapitre consacré à la Chine de son opus « Capital et idéologie » (2019), Thomas Piketty le dit sans détour : l’économie chinoise n’a rien de socialiste en plus de ne s’appuyer sur aucune théorie économique depuis des lustres. Selon lui, en Chine, « … le postcommunisme (…) serait devenu en ce début de XXIe siècle le meilleur allié de l’hyper-capitalisme » (p. 22).
On comprend pourquoi les émissaires du PCC ont immédiatement entrepris le célèbre économiste pour qu’il se censure et avance des conclusions plus conformes avec la vision normative du Parti unique [1].
C’est pourtant une évidence, en Chine, toutes les références au marxisme ont quasiment disparu. Quant aux recherches sur l’œuvre du grand philosophe allemand, elles fonctionnent désormais à très bas bruit lorsqu’elles ne se sont pas transformées en centre d’étude sur la pensée de XI Jinping ou sur « le socialisme aux caractéristiques chinoises ».
L’état et les entreprises publiques
Néanmoins, il est un domaine que l’économiste Thomas Piketty reconnaît volontiers comme étant un attribut des économies « post-communistes », c’est le rôle de l’État.
Ainsi, dans l’économie chinoise ce dernier détiendrait selon lui 30% de tout ce qu’il y a à posséder en Chine et 50% des entreprises. Dit autrement, malgré des inégalités, parfois supérieures aux États-Unis, la Chine dispose d’un État fort, sinon riche.
Selon l’économiste, dans un monde globalisé, c’est d’autant plus un avantage économique que la prospérité de l’Occident ne reposerait que sur les patrimoines privés, eux-mêmes contenant des créances de leurs propres États après que leurs gouvernements aient cédé des actifs publics ou même des droits de tirage sur de futurs impôts à des investisseurs privés [2] pour faire face à leurs obligations d’État providence ou pour payer leurs fonctionnaires.
D’où sa formule lapidaire concernant les pays de l’OCDE, « pays riches, États pauvres ».
Peut-on inverser la formule concernant la Chine ? L’État chinois est-il vraiment riche ? A défaut de pouvoir effectivement mesurer sa richesse, on doit convenir qu’il est à la fois omnipotent et puissant en raison de la double confusion entre les secteurs publics et privés ainsi qu’entre les rôles de l’État et du PCC.
Sans parler de l’hybridation structurelle entre le militaire et le civil.
L’économie chinoise se caractérise donc par une confusion institutionnalisée des genres et des rôles. Dans les échanges globalisés où la Chine accueille des Investissements Directs Étrangers (IDE), ce mélange, qui fait du pays un objet économique encore mal cerné, expose inévitablement la Chine à des conflits ou à des contradictions majeures.
Il faut dire que le peu de chiffres dont on dispose donnent le tournis : la seule Commission chargée des actifs publics (SASAC) supervise 97 conglomérats publics dans tous les secteurs, y compris les plus stratégiques comme le nucléaire, l’aéronautique, l’espace ou l’électronique. Certains génèrent plusieurs centaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires.
Dans la pratique, un autre chiffre fait consensus, c’est celui des entreprises d’État (SOE). Elles seraient en fait 150 000, dont les deux tiers placées sous le contrôle des gouvernements locaux, des provinces ou des villes. Avec cependant le talon d’Achille que sur les 280% de dette sur PIB de la Chine, 115% seraient attribuables aux entreprises d’État.
Une opportune réhabilitation des entreprises publiques.
Pourquoi évoquer les entreprises d’État ? Essentiellement parce que, sur fond de ressac économique combiné à une chute brutale des IDE, elles trouvent une nouvelle légitimité aux yeux du PCC qui les utilise comme un levier au service des ambitions techno-souverainistes du moment.
Pour le coup, ces entreprises reviennent de loin car elles étaient encore promises à la découpe au milieu des années 2010, le PCC les ayant même parfois qualifiées « d’entreprises zombies » en même temps qu’il prétendait en redresser certaines pour ensuite approcher des investisseurs (y compris étrangers !) capables de les reprendre.
C’est à cette époque que leur gouvernance a été réformée pour les rapprocher d’un fonctionnement privé et que, tirant profit des marchés chinois porteurs qui facilitaient les dégraissages, elles furent forcées de se séparer d’un nombre considérable de salariés. Avant 2017, certaines entreprises d’État ont en effet pu être fusionnées, remodelées ou en partie découpées pour rejoindre les actifs de grands groupes cotés.
Mais après cette date, le mouvement s’est interrompu, non seulement parce que les marchés ont amorcé une longue décroissance jusqu’au niveau d’étiage qu’on leur connaît aujourd’hui, mais aussi parce qu’avec Xi Jinping, la doctrine du Parti-État a changé.
Concentrant tous les grands secteurs associés à des enjeux de souveraineté économiques, les entreprises d’État qui détiennent souvent des positions de marché nationales ou internationales, sont aujourd’hui encouragées à favoriser la mise en œuvre de la politique de « sécurité » du PCC, nouveau visage des ambitions techno-nationalistes de la Chine.
En échange d’un accès facilité aux sources de financement, à la commande publique, aux licences étrangères mais aussi d’un engagement de l’État à les protéger de la concurrence extérieure et intérieure (y compris venant des PMI-PME privées), elles ont pour mission de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement et de valeur pour « consolider les forces économiques du pays », et « (..) développer un avantage comparatif en renforçant (les) chaînes industrielles existantes » [3].
Selon XI Jinping, cette orientation est dictée par la nécessité de « (…) développer une dissuasion efficace contre la volonté d’autres pays de rompre les chaînes d’approvisionnement chinoises ».
Parmi les secteurs mentionnés dans le discours du Président chinois : le ferroviaire à grande vitesse, les équipements de production électrique et les nouvelles énergies. Naturellement, dans son esprit, leurs usines de production et leurs chaînes d’approvisionnement vitales pour la sécurité nationale, doivent être auto-suffisantes et situées en Chine.
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Le concept de « sécurité » et sa mise en œuvre.
La pensée d’autonomie, d’innovation et d’industrialisation indigènes n’est pas nouvelle puisqu’elle jalonne tous les plans quinquennaux et ceux du renforcement de la R&D depuis les années 1990. L’ambition a cependant pris un tour inédit en 2015 avec le projet « Made in China 2025 » qui fixe les futures parts de marchés à atteindre par la Chine dans toutes les hautes technologies ou secteurs d’avenir (microprocesseurs, propulsion aéronautique…).
Le document, qui avait fait grand bruit dans le monde entier, était déjà une manière de dire que la Chine aura en 2025 bouté hors du marché chinois une bonne partie des entreprises étrangères détentrices de ces technologies. Mais aujourd’hui, la politique de « sécurité » du PCC va encore plus loin.
Elle se définit en effet sur un mode « holistique », portant l’exigence stratégique d’embrasser les relations avec l’Occident de l’ensemble du système économique et industriel chinois.
Ayant identifié six familles de défis et risques économiques dont les dépendances à l’innovation et aux technologies étrangères et l’exposition aux représailles commerciales, il prescrit aux branches industrielles de trouver, avec le soutien de l’État, des parades opérationnelles, aux périls et aux défis pesant sur l’autonomie stratégique du pays.
Les entreprises d’État ainsi que les autres acteurs économiques chinois sont aussi incités à se détourner des investissements hors de Chine [4] et à limiter les flux de leurs importations aux intrants liés aux hautes technologies (lire : Modernisation de l’industrie lourde, « Chine 2025 » et transferts de technologies).
Selon la Chambre de commerce Chine-Europe, ces orientations se traduisent déjà par une dépendance accrue des chaînes de valeur mondiales à la Chine et en même temps une relative stabilité de la dépendance chinoise aux intrants venant des États-Unis ou de l’Europe.
Quant à la Chine, la dépendance de ses chaînes de valeur vis-à-vis de l’extérieur baisse de façon graduelle depuis 2011, mais avec une décroissance accélérée à partir de 2020.
Autre conséquence, confirmant le dirigisme et la doxa du moment, les autorités chinoises demandent désormais aux entreprises européennes installées en Chine de localiser leurs chaînes d’approvisionnement dans le pays ou/et de restreindre leurs importations d’intrants pour leurs productions locales destinées aux marchés étrangers et chinois [5].
De la même source, on apprend que certains domaines tels que l’informatique ou les sciences biomédicales, considérés par les autorités comme faisant partie intégrante de la sécurité nationale sont, désormais formellement régis par des règles de commande publique excluant les intervenants étrangers.
Avec la contribution active des entreprises d’État, le Ministère du commerce chinois a également lancé un programme de « champions cachés ».
Depuis 2022, le projet a, grâce aux subventions publiques, aux réductions de taxes et, surtout, à l’accès privilégié aux marchés domestiques, fait émerger près de 9 000 PMI-PME. Ses objectifs : combler les segments manquants de certaines chaînes d’approvisionnement chinoises, s’affranchir des redevances associées aux technologies étrangères, évincer les fournisseurs étrangers et sécuriser certaines activités [6].
Enfin, il faudrait aussi parler du rôle de la finance chinoise, elle aussi priée de se plier aux exigences de « sécurité ».
Dans le contexte de recul ininterrompu des marchés boursiers depuis 2017 [7] (voir le graphe ci-dessous), même les entreprises de la haute technologie numérique chinoise comme les nouveaux groupes « privés » (Alibaba, Ant, Tencent…), traditionnellement peu perméables aux injonctions du PCC [8], ont, du fait de leurs valorisations boursières himalayennes, été mises au pas en raison des menaces qu’ils faisaient peser sur les entreprises d’État, la finance et les puissants groupes d’assurance.
(Lire : Une reprise en main politique plus qu’une réforme économique) .
Enfin, pour confirmer que la politique de « sécurité » a clairement pris le pas sur les principes économiques et financiers, même les banques d’affaires sont désormais dépendantes du bon vouloir de l’autorité boursière (CSRC).
Elle privilégie, non plus la qualité économico-financière des dossiers (IPO, fusions-acquisitions, émissions obligataires…) ou la transparence de l’information à l’intention des investisseurs, mais l’adéquation politique des projets des entreprises aux objectifs de sécurité du gouvernement, selon un code couleur ironiquement qualifié dans le milieu de « feu de circulation », où le rouge et l’orange équivalent à une exclusion des marchés.
Comparaison des valeurs boursières du Continent et de Taïwan.
(Source Banque Transatlantique)
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L’innovation tenue bride courte.
L’innovation est l’autre levier d’intervention des autorités chinoises. S’il est exact qu’il n’est pas nouveau, le fait est qu’il prend aujourd’hui la forme d’un impératif protéiforme et urgent dans les discours où l’idée maitresse qui surnage est toujours la « sécurité » [9].
La particularité est cependant que l’accent est davantage mis sur la R&D technologique et les acteurs économiques que sur la recherche publique (Académie des sciences, universités, etc.) ou sur les sciences fondamentales, ces dernières restant marginalement dotées (moins de 10%).
Sans surprise, les dépenses de R&D continuent de progresser en Chine mais à un rythme moindre, sans doute en raison du ralentissement de la croissance et de la conjoncture déflationniste.
Selon le MoST, les dépenses de recherche et développement (R&D) ont en effet dépassé 3 300 milliards de yuans (environ 458 milliards de dollars) en 2023, soit une augmentation de 8,1% en glissement annuel, les situant à environ 2,5% du PIB. Pour mémoire, la hausse est moins rapide que prévue. Les prévisions du 13e plan (2016-2020) anticipaient ce ratio pour 2020.
Comme tous les chiffres gouvernementaux, ce volume de dépenses qui, dans la pratique peut confondre dépenses de R&D et investissements, est sujet à caution.
Mais le plus important est ailleurs. Si la Chine n’a pas véritablement modifié l’organisation de sa recherche (universités et institutions publiques) et de son mode d’innovation dirigiste vertical, en revanche elle a, en un peu plus de cinq ans (2014-2019), totalement remis à plat le système de financement de sa R&D.
Ce dernier repose désormais sur cinq piliers distincts regroupant plusieurs dizaines programmes avec un point d’entrée unique et une gouvernance centralisée [10].
Cette réforme trouve son origine dans la double nécessité de simplifier les canaux de financement et d’augmenter la cohérence du système devenu illisible du fait de l’accroissement des dépenses de R&D combiné à l’ouverture d’une multitude guichets.
Sans entrer dans le détail, on doit comprendre que cette nouvelle organisation donne depuis 2020 à l’État-Parti des capacités d’intervention renforcées pour mettre en œuvre sa nouvelle doctrine de sécurité économique. Désormais, le pouvoir a les moyens de faire coïncider les financements avec ses objectifs technologiques du moment.
Autant dire que, là aussi, les exigences politiques prennent le pas sur les logiques d’excellence ou les choix rationnels de financement de la recherche.
Schéma organisationnel du financement de la recherche.
Une illustration intéressante de cette propension généralisée au pilotage politique aux dépens de considérations économiques ou scientifiques est par exemple la volonté du 19e comité central (2019) de ressusciter la notion « d’équipe nationale », qui remonte à l’époque de l’économie planifiée, pour engager des projets d’envergure nationale, tels que le barrage des trois gorges, la haute vitesse ferroviaire et l’exploration spatiale.
Il s’agit de « centraliser le pouvoir pour réaliser de grandes choses » que ne peuvent pas entreprendre les seules entreprises. Alors que, dans le narratif du PCC, il est toujours difficile de distinguer sa vision normative des actions concrètes destinées à la mettre en œuvre, le fait est que, dans un document de préparation concernant le 14e plan et ses « objectifs à l’horizon 2035 », le PCC confirme l’option résolument centralisatrice.
Cette fois, il en appelle à la double nécessité « d’améliorer l’équipe nationale en tenant compte des conditions de « l’économie socialiste de marché » et de se battre pour les technologies « clés de base » (Comité Central du PCC 2020A).
Un peu plus tard en 2021, dans un de ses discours, le Président Xi a ordonné aux quatre composantes de « la nouvelle équipe nationale » (laboratoires nationaux, académies, universités, entreprises technologiques clés à Pékin et dans les provinces) de se conformer à l’objectif d’autonomie technologique nationale.
S’agissant de la mise en œuvre, il semble que le pouvoir a conscience que son branle-bas centralisateur pourrait attiser les craintes d’une « menace chinoise ». Alors qu’autrefois il était traduit et largement diffusé, le 14e plan quinquennal de développement pour l’innovation Scientifique & Technologique n’a pas été rendu public, sans doute pour éviter un émoi similaire à celui qu’avait à juste titre suscité dans le monde la publication de « Made in China 2025 » en 2015.
Il reste que sans surprise, la priorité va à la R&D dans les sciences de l’ingénieur, et plus particulièrement aux semi-conducteurs plus performants, aux circuits intégrés et globalement à l’écosystème de la micro-électronique.
Un autre domaine, moins médiatisé, mais où la Chine injecte aujourd’hui des moyens importants pour échapper à sa dépendance qualifiée de « mortelle » par les stratèges de l’appareil, est celui des dispositifs médicaux et biomédicaux, introduit dans le pilier n°2, à la suite d’une prise de conscience.
En 2023, les pouvoirs publics ont en effet réalisé que les vaisseaux artificiels, matériel indispensable pour la chirurgie vasculaire et cardiaque, provenaient exclusivement de deux fournisseurs allemand et japonais, alors dans l’incapacité d’approvisionner la Chine pour des raisons industrielles.
Plus largement, une étude chinoise de l’université Beihang (BUAA) à Pékin a établi que plus de 80% du matériel médical sophistiqué utilisé en Chine dépendait des importations [11].
Cela étant, il est frappant de constater que les priorités technologiques chinoises concernent peu les sciences de la vie, les sciences biomédicales ou les biotechnologies. S’il est vrai qu’elles apparaissent dans la liste des technologies de rupture, (biologie synthétique, édition du génome), le fait est que, comparées aux sciences appliquées et de l’ingénieur, (génie industriel et les matériaux), elles n’occupent qu’ une place marginale.
Dit autrement, les soutiens publics chinois liés à l’innovation vont avant tout à l’industrie et à la manufacture industrielle qui représente 60% des capacités manufacturières mondiales, et priorité nationale.
Cette répartition des ressources est en fort contraste avec celle de la R&D des pays de l’OCDE, où le grand champ des sciences de la vie, où la recherche pharmaceutique tient une place importante, représentent en général plus de 50% des dépenses.
Un autre domaine, peu abordé par le pouvoir en raison de sa sensibilité socio-politique est l’agriculture. Non pas qu’il l’ignore. Le silence du PCC sur ce secteur suggère au contraire une forte mobilisation. Moins visible dans les plans gouvernementaux, la priorité agricole s’exprime surtout à l’échelle locale ou régionale.
Actuellement, l’effort va à la diversification des sources d’approvisionnement, au soutien à la transformation et à la sécurisation des chaines de valeur agricoles. La répartition des ressources indique que les efforts de recherche se concentrent sur la génétique des plantes, les semences (pour augmenter la production ou diminuer les pesticides, à des fins énergétiques, etc.) ; sur la génétique animale et l’optimisation des procédés de biomasse.
D’une manière générale, on remarque que le MoST se montre à la fois réactif et inventif pour périodiquement ajuster, rectifier ou identifier les technologies futures à partir des travaux de la NDRC, de l’Académie des sciences de l’ingénieur ou des universités.
Mais selon une analyse de MERICS datant de juin 2023, le foisonnement des annonces, des priorités et des terminologies qui diffèrent d’une source à l’autre, donne le sentiment d’une incohérence et de contradictions, au point qu’il est malcommode de suivre les priorités, y compris la liste des technologies de rupture à l’horizon 2035 (technologies quantiques, IA, etc.) [12].
Comme nous l’indiquions plus haut, si les priorités ainsi que la gouvernance de l’innovation chinoise ont évolué, l’organisation du système demeure inchangée. Elle reste caractérisée par un cloisonnement institutionnel (universités, industriels, finance…) et disciplinaire qui laisse peu de place à l’éclosion d’écosystèmes locaux.
Combiné à la piètre conjoncture économique, le dirigisme actuel laisse en outre moins de place à la créativité ou à l’initiative individuelle, des entrepreneurs ou des entreprises.
C’est bien connu et documenté, l’innovation ne se décrète pas. Elle est construite par des entrepreneurs dans un environnement collectif avec une part d’opportunisme et de hasard.
Enfin, si l’innovation chinoise donne l’impression d’avoir fait l’objet d’une refonte de son système, certains observateurs avancent que les mesures prises demeurent « faiblement planifiées, très éparpillées et de nature incrémentale », doutent de son efficacité politique [11] [13] [14].
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Conséquences économiques : des contradictions, des risques et des vulnérabilités.
Tout ceci a des conséquences économiques importantes, notamment parce que les orientations techno-souverainistes en contradiction radicale avec les principes de l’économie de marché dont le discours public chinois continue à faire l’apologie, ont une forte dimension protectionniste et autarcique.
En ne cherchant plus à maximiser ses leviers économiques (croissance, compétitivité, productivité…) ou à augmenter le bien-être de sa population (hausse des revenus, consommation intérieure, santé, éducation) comme le prévoyait le virage vers les services promu dans les précédents plans quinquennaux, la Chine s’impose des coûts économiques importants.
Ils pèsent (et pèseront) sur la croissance, sur les finances publiques et l’endettement, sur le système financier, et en fin de compte, sur l’harmonie sociale.
Selon Nicholas L. Lardy [15], ces dernières années, le rôle grandissant de l’État dans l’allocation des ressources qui coïncide avec la tendance à la chute des investissements privés à partir de 2015, a joué un rôle majeur dans le ralentissement de la croissance économique. Compte tenu de l’imbrication globale des économies, la tendance est susceptible d’avoir des répercussions sur les clients de la Chine.
Dit autrement, l’économie Chinoise est engagée dans un processus où l’allocation des ressources (capital, travail, technologie) est sous-optimale, à l’image du soutien systémique aux entreprises d’État (SOE) aux dépens des acteurs privés ou des entreprises internationales.
Par exemple, en soutenant des secteurs tenus par les SOE, comme la sidérurgie, le Parti-État oriente des ressources vers des activités moins profitables et à faible valeur ajoutée en plus d’être sans véritable enjeu économique.
Évidemment, cette politique alimente une situation conjoncturelle morose caractérisée par un phénomène de déflation des prix à la production, de faible croissance, de chômage accru et, surtout, d’ajustement des salaires à la baisse, ce qui constitue une source de mécontentement social.
Après la période Covid qui l’avait déjà durement frappée la classe œuvre ouvrière continue à perdre du pouvoir d’achat.
Points positifs cependant, qui au passage, suggèrent que le pays qui a encore des marges de manœuvre n’est pas entré dans une crise économique majeure, les exportations dont la valeur totale est de 840 milliards de dollars sont florissantes, tandis que la consommation intérieure reste bien orientée.
La chute brutale des IDE en Chine (revenus à 33 milliards de dollars, niveau de 1993, contre 350 milliards en 2021) est en revanche un indicateur signalant que le vent de l’attractivité du pays a tourné.
La désaffection est générale. Elle concerne aussi bien les investisseurs japonais, européens qu’américains, preuve qu’ils anticipent à la fois des perspectives économiques défavorables et des conditions de marché (intérieur et extérieur) peu propices au développement des projets en Chine.
Corollaire, le climat des affaires se dégrade. Sur 529 entreprises membres de la Chambre UE-Chine, seulement 13% envisagent la Chine comme première destination pour les investissements dans le futur (contre 16% en 2023 et 21% en 2022) et 13% affirment ne plus vouloir investir en Chine dans les prochaines années [16].
Comme le documente une autre étude de la Chambre [5], l’ensemble des intérêts économiques européens en Chine est aujourd’hui moins occupé par le développement d’affaires que par l’élaboration de stratégies de survie face à des législations contradictoires et des pratiques économiques chinoises déloyales. Pour faire court, la Chine est devenue un pays à risque.
Cette perception et ces anticipations négatives sont assurément alimentées par une multitude d’autres facteurs.
Parmi eux, les législations contraignantes sur le stockage et la transmission des données, le régime de change et de rapatriement des bénéfices, la sécurité de l’informatique, les pressions des autorités pour la préférence nationale, et, provoqué par les limites chinoises en matière de droit de séjour des cadres étrangers, l’exode des communautés étrangères et avec elle la réduction de l’offre scolaire et hospitalière aux expatriés.
Depuis 2023, des restrictions s’exercent également sur l’accès aux informations économiques et financières (consultants, bases de données, statistiques, intelligence économique, etc.) ; elles empêchent tous les acteurs étrangers d’appréhender la complexité du système économique et politique chinois.
Globalement le nouveau paradigme de défiance sécuritaire accentue l’isolement de la Chine et l’éloigne des investisseurs, d’autant que le pouvoir chinois fait aujourd’hui pression sur tous les experts et économistes pour produire des analyses conformes à la vision normative du PCC. Le résultat, c’est évidemment l’autocensure et le silence [17].
Quand on considère chacun de ces facteurs, on comprend bien qu’ils sont à la fois la cause et la conséquence d’un changement de doctrine sur l’ouverture économique que les autorités chinoises auront de plus en plus de mal à nier.
Pourtant, en conservant un narratif contraire aux réalités observées, le Parti-État aggrave la défiance des investisseurs étrangers, et avec elle, celle des pays de l’OCDE. La prudence sceptique qui prend des formes variées est visible dans les échanges humains (culture, éducation, science…), les opinions publiques, le tourisme, etc.
Comme nous le laissions entendre au début de l’article, le virage autarcique de la Chine expose son économie globalisée à des chocs en retour de la part de ses grands clients, principalement des pays de l’OCDE.
Mécaniquement, les contentieux commerciaux, les contre-mesures et les enquêtes pour dumping se multiplient. Les derniers en date concernent les États-Unis (14 mai 2024). Sur plusieurs familles de produits chinois (matériaux critiques, produits médicaux, véhicules électriques…), les droits de douane sont brutalement passés de 25 à 100%.
Quant à l’UE, après les enquêtes sur l’acier et les véhicules électriques, elle vient le 13 mai 2024 d’en ouvrir deux autres, l’une sur les produits laminés plats, l’autre sur les revêtements de sols. Sans doute, le mouvement n’en est qu’à ses débuts même s’il faut s’attendre à ce que son ampleur reste dans les limites fixées par la dépendance qu’impose la Chine aux chaînes de valeur des pays de l’OCDE.
Note(s) :
[1] L’affaire est assez bien documentée, (lire Où en est la reprise économique ?). Dans le livre « Capital et idéologie », le PCC avait exigé de couper 23 passages dans un chapitre de 38 pages parti de l’ouvrage de 1150 pages.
Selon T. Piketty : « L’État chinois dispose d’actifs considérables, très supérieurs à ses dettes, ce qui lui donne les moyens d’une politique ambitieuse, au niveau domestique comme sur le plan international, en particulier concernant les investissements en infrastructures et dans la transition énergétique. La puissance publique détient actuellement 30% de tout ce qu’il y a à posséder en Chine (10% de l’immobilier, 50% des entreprises) ».
[2] T. Piketty, Le Monde, 10/7/2021
[3] XI Jinping, 10 avril 2020
[4] 97% entre 2017 et 2022 selon la Chambre de commerce Chine-Europe.
[5] In « Riskful Thinking : Navigating the Politics of Economic Security » (p. 21), fév. 2024, Chambre de commerce Europe-Chine.
[6] Id. p. 22
[7] Sur les trois places boursières de Pékin, Shanghai et Shenzhen, toutes les petites, moyennes et grandes capitalisations sont touchées par une baisse ininterrompue depuis 2017 des valeurs chinoises (SSE 50, SSE 180, SSE 380, CSI 300…). Alors que dans le même temps, tous les indices du monde affichent de bonnes performances.
[8] En raison du fait que la cotisation annuelle au PCC est fonction du niveau de revenu des personnes, la présence du Parti dans ces domaines reste limitée…
[9] Nous employons « sécurité » par commodité, les formulations anglaises tournent autour de self-reliance (autonomie), self-efficiency (auto-performance), self-sufficiency (auto-suffisance), self-empowerment (autonomisation)…
[10] Voir à ce sujet la vaste étude européenne en 6 volumes « Advance EU Access to Financial Incentives for Innovation in China » (2018-2019). Réalisée par DEVELOPMENT Solutions Europe Ltd (Grande-Bretagne). Cette véritable encyclopédie sur le financement de la recherche chinoise avait au départ un double objectif : 1) dresser la carte des programmes chinois de soutien à la R&D et 2) documenter l’accès croisé aux financements de la R&D en Chine et en Europe prévu dans l’accord de fin 1999.
Cet accord reste encore aujourd’hui à sens unique en faveur de la Chine, les programmes chinois excluant de fait les acteurs européens. Cette étude a contribué à ouvrir les yeux de la Commission qui, également poussée par le Parlement, a, en 2019, introduit des restrictions dans la mise en œuvre de l’accord (présence encadrée des industriels chinois, exclusion de plusieurs domaines, etc.).
Ces mesures s’inscrivent également dans le cadre d’un changement de doctrine assumée de l’UE envers la Chine (« la Chine…rival systémique… »).
[11] In « The Trajectory of China’s Industrial Policies », juin 2023, MERICS/IGCC.
[12] Goulots d’étranglement, technologies clés, technologies clés essentielles, technologies de rupture, technologies critiques…Les observateurs s’y perdent surtout que les listes publiques mêlent souvent des technologies (ex. « système de propulsion à jante sans arbre ») et des domaines économiques (ex. micro-systèmes électroniques) ou scientifiques (ex. génétique animale).
Ceci laisse penser que les autorités chinoises entretiennent la confusion sur les notions de R&D et d’investissements. Ou que ces priorités cachent en fait des soutiens à des entreprises ayant développé la technologie en question.
[13] In « Re-engineering the Innovation Chain : How a New Phase of Government Intervention is Transforming China’s Industrial Economy », mars 2024, MERICS/IGCC.
[14] « The Communist Party’s Steering of China’s Science, Technology, and Innovation System : Aspirations and Reality », avril 2024, MERICS/IGCC.
[15] « The State Strikes back : the End of the Economic Reform in China ? », Nicholas R. Lardy, PIIE, 2019 (ISBN : 978-0-88-132737-3). La seconde partie du raisonnement de l’auteur est toutefois que le phénomène actuel est réversible : en clair, la Chine pourrait retrouver la croissance et se rapprocher des niveaux de revenu par tête des pays de l’OCDE si l’État-Parti renonçait à son interventionnisme.
[16] « Business Confidence Survey 2024 ». In Brèves économiques Chine & Mongolie, direction du Trésor, SER de Pékin (13 mai 2024).
[17] « Les économistes sous contrôle en Chine », le Monde du 18 avril 2024.
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