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›› Chronique
Pékin, carrefour des médiations pour la paix en Ukraine
Viktor Orban et Dmytro Kuleba ont récemment tous les deux effectué le voyage, le premier à Pékin, le deuxième à Canton, en vue de solliciter l’entremise de la Chine pour explorer le chemin d’un cessez-le-feu en Ukraine. Si le premier est à la fois proche de Moscou et de Pékin, le deuxième a récemment adouci sa position face à Moscou.
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A mesure que, sous les bombes russes, la détermination ukrainienne se teinte de lassitude et de doutes, la médiation chinoise qui tire profit de l’impotence européenne, gagne en crédibilité quand bien même sa neutralité fortement critiquée par les Occidentaux et l’OTAN reste brouillée par un apriori pro-russe.
Dans ce contexte où Kiev semble aujourd’hui prêt à associer les Russes – qui ont déjà annoncé qu’ils ne viendraient pas - à une nouvelle conférence sur la paix en Ukraine, le début et la fin du mois de juillet ont été marqués par :
1) Le 8 juillet, la visite à Pékin du Hongrois Viktor Orban, membre rebelle de l’UE et de l’OTAN, proche de Pékin et de Moscou, venu en Chine après un crochet par Kiev et Moscou ;
2) Du 23 au 26 juillet, le long séjour à Canton du ministre des Affaires étrangères ukrainien Dmytro Kuleba qui s’est entretenu durant plus de trois heures avec son homologue chinois Wang Yi sur un éventuel « chemin de paix pour l’Ukraine. »
L’activisme hongrois aux marges de l’Europe et de l’OTAN.
Depuis le 1er juillet, date de sa prise de fonction pour six mois à la tête de la présidence tournante de l’UE, Viktor Orban intensifie un activisme [1] empruntant ouvertement une trajectoire diplomatique opposée à celle de Bruxelles et de l’OTAN, dont son pays est membre.
Le 8 juillet, alors que l’avion de Narendra Modi se posait à Moscou, le Président hongrois était, la veille de son départ pour le sommet de l’OTAN à Washington, reçu sur court préavis à Pékin par Xi Jinping à qui il a rendu compte de ses étapes à Kiev et Moscou.
Les deux qui se sont réciproquement congratulés pour leurs efforts, sont sur la même ligne. Promouvoir d’urgence un cessez-le-feu en Ukraine avec cependant le hiatus que le voyage de V. Orban à Moscou, le 5 juillet, a été vertement critiqué par ses pairs européens.
De son côté le président V. Zelenski qui, à Varsovie rencontrait le Premier Ministre polonais Donald Tusk, au moment même où Orban arrivait à Pékin, doutait ouvertement que le Hongrois, trop proche de Moscou, puisse efficacement jouer le rôle de médiateur.
Sur la table à Pékin qui affiche ses liens étroits avec Moscou, attendait un plan de paix en six points que le MAE Wang Yi avait conjointement concocté avec le Brésil en mai dernier, avant le semi-échec du sommet de Bürgenstock en Suisse (lire : Le semi-échec du sommet suisse sur l’Ukraine et la vaste ambition de médiateur global de Xi Jinping).
Sans entrer dans les détails concrets des éventuels termes d’un accord pour un cessez-le-feu, le plan sino-brésilien proposait une conférence internationale de paix rivale de la réunion de Bürgenstock « au moment opportun » appelant à une participation égale de l’Ukraine et de la Russie.
Articulée à l’énoncé de conditions et d’exigences vertueuses impossibles à réfuter (pas d’expansion sur le champ de bataille ; pas d’escalade ; pas de provocations militaires ; et prévalence de la négociation), la proposition s’affirmait à partir de l’estrade dissonante de deux membres des BRICS.
Sur un mode clairement anti-occidental, elle diffusait l’image de promoteurs de paix, contrastant avec celle propagée par l’Europe et les États-Unis qui, préférant apporter un soutien inconditionnel à l’Ukraine, nourrissent le conflit.
Pour Li Haidong, professeur à l’Université des affaires étrangères, le consensus du plan sino-brésilien, feuille de route proposée par les pays en développement pour sortir d’un conflit qui se prolonge, était celui du Sud global.
« Sans condamner personne de manière unilatérale, il est un appel constructif pour une solution réaliste et durable, quand les solutions occidentales articulées aux sanctions contre la Russie et aux livraisons d’armes à l’Ukraine ne fonctionnent pas. »
Concrètement cependant, les prémisses du plan en six points qui ne réclament pas le départ préalable de l’armée russe, s’éloigne des exigences de Kiev, tandis que, perdant patience, V. Zelensky avait, en juin dernier, accusé Pékin de « saboter » le sommet de Bürgenstock.
Autant dire que la récente mission du MAE ukrainien Dmytro Kuleba reçu à Canton par Wang Yi, un ton diplomatique au-dessous de Viktor Orban accueilli trois semaines plus tôt à Pékin par Xi Jinping lui-même, restait entourée d’ambiguïtés et de défiances, même si elle exprimait un net changement de ton de Kiev à l’égard de Moscou.
Le parti-pris optimiste de Dmytro Kuleba à Canton.
A Wang Yi, qu’il a rencontré le 24 juillet, Kuleba a en effet fait savoir que son pays était prêt à engager des pourparlers avec la partie russe, à condition que Moscou soit de « bonne foi », ajoutant aussitôt « qu’à ce stade rien n’indiquait que ce soit le cas. ».
Il n’en reste pas moins que la position chinoise soutenant l’intégrité territoriale de l’Ukraine justifie pour Kuleba d’accorder à la Chine la qualité de médiateur crédible. « Ceux qui croient que la Chine se tiendra aux côtés de la Russie ou de l’Ukraine se trompent profondément et examinent de manière trop superficielle sa vision stratégique. (…) » Pour lui, Pékin recherchait « non pas une issue temporaire, mais des solutions durables au conflit ».
Au total, pour l’heure au grand bénéfice de la médiation chinoise, Kiev choisit délibérément de mettre sous le boisseau les motifs de défiance ou d’aigreur tels que la non condamnation par Pékin de l’agression russe et le lieu de la réception de Kuleba à Canton ville jumelle de Kiev, plutôt qu’à Pékin où sont régulièrement reçus V. Poutine et Serguei Lavrov par Xi Jinping lui-même.
Au contraire, le discours de Kuleba porte essentiellement sur les chances de succès de son crochet par Canton, dont les perspectives n’ont cependant pas été facilitées par le raidissement de l’Alliance Atlantique qui, réunie le 9 février à Washington a, pour la première fois, désignée la Chine comme le « premier facilitateur » de l’agression russe en Ukraine.
Au sujet des perspectives de succès de la médiation chinoise, lire notre analyse de mai 2023 avec, au passage en p.3, une incidence toujours actuelle sur les « Hésitations de l’Amérique » : L’ UKRAINE, la CHINE, ses « initiatives globales » et la paix du monde.
L’article s’achève par une réflexion d’un ancien proche de V. Giscard d’Estaing sur les responsabilités et l’impotence de l’Europe, premières causes du poids grandissant de la Chine dans une région pourtant très éloignée de sa zone d’influence stratégique directe.
« En désespoir de cause, tandis que l’ONU est paralysée et qu’à la suite de Washington partie prenante, l’Europe est impotente, la nature ayant horreur du vide, la solution chinoise semble s’imposer comme un succédané. » C’est bien ce qui se joue sous nos yeux.
Note(s) :
[1] Depuis le début de la présidence hongroise le 1er juillet Viktor Orban, dont les sympathies pro-russes et prochinoises sont connues, est considéré avec défiance par Bruxelles qui s’agace de ses positions à contre-courant.
Depuis 2022, une partie de ses initiatives en Europe ont clairement pris le contrepied des efforts ukrainiens pour intégrer l’Union et freiné la mise en œuvre des sanctions occidentales contre la Russie.
Orban avait d’abord entravé l’adhésion de la Suède à l’OTAN avant de se raviser en février 2024. Selon des sources proches du dossier, lors de la dernière réunion de l’OTAN à huis clos à Washington à la mi-juillet, il a prononcé un discours virulent contre l’adhésion de Kiev, alors même que 24 heures plus tôt, l’Alliance avait publié un communiqué favorable à l’adhésion de l’Ukraine qu’il avait signé.
Sa dernière manœuvre dilatoire menaçant clairement l’unité de l’UE eut lieu en décembre 2023 quand il avait refusé de donner son feu vert à Bruxelles pour une aide financière de 50 Mds d’€ à l’Ukraine dont 33 Mds de prêts et 17 Mds de dons échelonnés jusqu’en 2027.
Le principe d’un accord de l’UE qui restera à approuver par les parlements nationaux, n’a pu être obtenu à l’unanimité qu’après que V. Orban ait momentanément quitté la réunion sur la suggestion du chancelier allemand Olaf Scholz.
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