Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

Imprimer ou exporter en PDF

›› Economie

Morosité, conflits commerciaux et lent réajustement de l’export sur fond de tensions géopolitiques avec l’Occident

Les résultats économiques, toujours marqués par la défiance qui tranche avec l’optimisme du premier mandat de Xi Jinping (2013-2018) accompagnent un lent réajustement de l’influence commerciale chinoise vers l’Asie et la Russie, conséquence des tensions géopolitiques entre la Chine et l’Occident.


*

A la fin août, la situation économique reste marquée par une confiance en berne, le freinage de la croissance, le ralentissement de la production industrielle, la contraction des investissements, notamment dans l’immobilier industriel et de logement avec, en arrière-plan, une inquiétude au sommet sur la stabilité financière du pays, objet de la note de situation du 10 juillet dernier (lire : Ralentissement et repliement, angoisse financière et morosité de l’opinion au milieu des tensions internationales).

Signe que les soucis, supervisés à la tête de l’État par He Lifeng, nº 13 du Bureau Politique, très proche ami de Xi Jinping, ne sont pas résorbés, le 15 août dernier Pan Gongsheng Gouverneur de la Banque populaire de Chine, nommé il y a un an, déclarait « La Chine se concentrera sur l’amélioration prudente des deux piliers de sa politique macro-économique. » [NDLR : La valeur de sa monnaie et sa stabilité financière].

Dans le collimateur du Gouverneur, selon ses propres dires de la fin juin, lors du forum financier annuel de Shanghai, les risques liés à « L’asymétrie entre les [faibles] taux d’intérêt associés aux importantes détentions [et à l’avalanche des achats] d’obligations à moyen et long terme par certaines entités non bancaires ».

En arrière-plan encore, les désordres de la finance grise échappant au système bancaire et les effets pervers du marasme immobilier qui, ayant privé les épargnants de leur refuge plus lucratif que les banques publiques, les précipitent dans un mouvement d’achats grégaires d’obligations d’État peu rentables.

Alors que le mouvement moutonnier fait craindre un emballement dont le pouvoir s’alarme qu’il pourrait annoncer une crise financière systémique, la Banque de Chine a pris la mesure d’urgence de racheter en masse les obligations d’État, pour les revendre aussitôt, dans le but de mieux corréler leur prix avec la faiblesse de leur rendement réel.

En juillet, la Banque de Chine s’est également efforcée de réduire les spéculations de la finance grise en réduisant de dix points le taux directeur de l’emprunt à court terme et de vingt points celui des emprunts à moyen terme.

*

Globalement, à l’exception du secteur électronique en hausse de 14,3% en glissement annuel, la production industrielle s’est contractée. C’est le cas des industries lourdes communément associées à la construction, en baisse sur un an de 12,4% pour le ciment et de 9% pour l’acier. La production de véhicules automobiles est également en baisse, ayant chuté de 2,4% en glissement annuel (après avoir connu une croissance à deux chiffres en avril).

Quant au contraste entre les marqueurs de Caixin et ceux du BNS, révélé par notre article de juillet, il est en cours de réduction. L’Indice PMI des directeurs d’achat de Caixin a fortement chuté à 49,8 points contre 51,8 points, pour se rapprocher de celui du BNS à 49,4 points. En dehors du freinage insistant de la croissance industrielle, un des facteurs clé de la chute de l’indice PMI de Caixin est la baisse du nombre de nouvelles commandes, marqueur important du freinage économique.

Les données variables de l’investissement et du commerce de détail.

Les chiffres de l’investissement restent contrastés en fonction des secteurs. Globalement le freinage est toujours visible à moins 2,7% en glissement annuel en juillet, mais son ampleur s’est réduite par rapport aux précédents indicateurs qui avaient atteint moins 4,4%.

Logiquement, corollaire de la réduction du freinage passé de moins 6,1% en juin à seulement moins 3,5% en juillet, l’investissement des entreprises publiques continue de croître, dépassant celui du privé où, conséquence de la confiance en baisse, il reste hésitant à seulement +0,9% contre 1,9% précédemment.

De même, des tendances divergentes subsistent en fonction des secteurs. L’investissement manufacturier est resté très fort – en hausse de 8,3% en glissement annuel en juillet – tandis que la tendance au ralentissement des investissement d’infrastructure persiste avec une croissance de seulement +2,0% en glissement annuel en juillet, contre +4,6% précédemment.

L’investissement immobilier continue de se contracter pour le 29e mois consécutif, avec une tendance à l’accélération. En juillet, en glissement annuel, la baisse a été de 8,9% contre 7,4 en juin. Globalement, le marasme immobilier, talon d’Achille d’une économie qui peine à se reformer, persiste avec, en juillet, une baisse en glissement annuel de 24,4% des nouvelles mises en chantier et une contraction des ventes de 12,3 %.

*

Le secteur de la consommation en faible croissance (+2,7% en juillet contre +2,0% en juin) reste peu dynamique et signale une demande intérieure atone, dans un contexte général où l’inflation reste modérée à +0,5% en juillet, en légère hausse par rapport aux +0,2% en juin.

A noter cependant une remontée accélérée des prix du porc de +20,4% depuis avril 2024 et, dans une moindre mesure, de ceux des légumes frais en hausse de +3,3% signalant un net allègement des pressions déflationnistes, pesant sur l’économie depuis la sortie chaotique du confinement Covid-19 en 2022 [1].

Mais globalement la situation est encore loin de la vitalité économique de l’avant-Covid. Hormis l’augmentation du prix des carburants de 5,6% en juin et de +5,1% en juillet, la majorité des prix des produits non alimentaires a stagné à +0,8% en juin et +0,7% en juillet.

++++

Lourde rémanence du commerce avec l’Occident et lent réajustement vers l’Asie et la Russie.

La multiplication des sommets de la Chine avec les pays non occidentaux – ici le 23 août 2023, lors du XVe sommet des BRICS à Johannesburg, avec la Russie, l’Inde, le Moyen Orient, l’ASEAN, l’Afrique, - vise en priorité, non seulement à écarter Pékin de l’influence occidentale et de Washington, son rival systémique global, mais également à élargir l’empreinte chinoise dans le Sud Global (lire : Les BRICS à Johannesburg, symbole de la contestation de l’Amérique et de l’Occident.).

Pour autant, si pour mesurer où se situent les intérêts pragmatiques chinois, liés à l’équilibre de son économie, à la puissance de son surplus commercial et à ses réserves de change, on constatera qu’au-delà des crispations géopolitiques, ils sont directement liés à la densité incomparable de ses relations commerciales avec les États-Unis et l’Europe.

Même en baisse notable en 2024, les deux cumulés dépassent 1300 milliards de $ produisant un surplus commercial de 572 milliards de $, générateur au fil des années d’un stock de réserves de changes de 3200 milliards de $ stable depuis 2016. Pour Guan Tao, chef économiste au Holding de la Banque Internationale de Chine, et ancien Directeur général de l’administration des changes entre 2009 et 2015, les réserves de change sont un important « tampon de sécurité » de liquidités externes en cas de crise financière, actuel premier souci de la direction des finances.


*

Sur fond de la guérilla de taxes imposées par Washington et Bruxelles contre les exportations de véhicules électriques et les panneaux solaires chinois auxquelles riposte l’acrimonie de Pékin qui contre-attaque [2], la structure du commerce extérieur subit les premiers contrecoups d’une politique étrangère de rupture face à ses marchés les plus lucratifs des États-Unis et de l’Europe occidentale.

L’excédent commercial est toujours là. Globalement depuis juillet 2023, il est passé de 857 à 861 milliards de $, avec cependant d’importants flottements mensuels. Depuis six mois, il a fluctué de 84,13 milliards de $ en janvier 2024, à 98,9 mds en juin, après être tombé à 38,66 milliards en février. En juillet, il avait diminué, mais était encore à +84,6 milliards de $.

Depuis deux ans, les exportations vers les États-Unis se contractent, passées de 60 milliards de $ mensuels en juin 2022, à 45 milliards de $ en juin 2024. Vers l’UE, elles ont suivi une tendance identique, avec cependant une chute moins marquée, passant de 56,2 milliards de $ en août 2022, à 45,7 milliards de $ en juillet 2024.

Quant aux exportations vers l’Asie, elles suivent une évolution inverse. Même si la Malaisie, l’Indonésie et la Thaïlande ont récemment réagi pour mieux contrôler par des taxes l’invasion des produits chinois bon marché, les statistiques de la Banque Mondiale indiquent que, depuis 2019, l’écart se creuse nettement entre leurs exportations vers la Chine et leurs importations.

Si en Indonésie, le déficit commercial est encore maîtrisé grâce aux exportations de ressources primaires comme le fer, en revanche en Malaisie et en Thaïlande, il se creuse pour atteindre respectivement 10 et 20 milliards de $.

Globalement et malgré d’importantes variations annuelles, la tendance est la même pour les exportations vers le Vietnam. Alors qu’en 2014, leur valeur était d’à peine 2,5 milliards de $, en mars 2024, elles dépassaient les 11 milliards. Ce même mois, le déficit du commerce vietnamien avec la Chine, source de tensions entre Hanoï et Pékin était de 6 milliards de $. En projection annuelle, il pourrait excéder les 17 milliards de $ en 2024.

Le tableau est à l’avenant avec l’Inde. En dépit des fortes tensions stratégiques entre New-Delhi et Pékin, leur commerce bilatéral est en expansion à 118,4 milliards de $.

Mais la forte dépendance de l’Inde aux produits chinois du secteur des télécoms, des portables, des produits pharmaceutiques, des nouvelles technologies, des produits chimiques, des voitures et des textiles, crée un déficit commercial en augmentation rapide passé de 50 à 80 milliards de $ entre 2019 et 2023. Alors que la rémanence de l’intérêt des salaires plus faibles en Inde incite à la délocalisation des entreprises chinoises, la tendance ne faiblira pas.

Enfin c’est avec la Russie que le commerce extérieur chinois est le plus dépendant des tensions géopolitiques globales, dont la première conséquence est d’offrir à Moscou une voie de contournement des sanctions occidentales par les importants achats chinois de pétrole russe.

*

Avec un commerce bilatéral à 240 milliards de $ (chiffre 2023), en hausse de 26% par rapport à 2022, - cependant à nuancer quand, malgré la contraction évoquée plus haut, conséquence des relations heurtées entre la Chine et l’Occident, on considère que le commerce avec les États-Unis et l’UE est toujours respectivement de 664 milliards et de 739 milliards de $ -, la Chine est devenue en 2023 le premier client du pétrole brut russe avant l’Inde, l’UE et la Turquie.

La conséquence est qu’en dépit de la hausse de ses ventes à la Russie de 64,2% par rapport à 2021, elle a, en 2023, enregistré un rare déficit commercial estimé de manière imprécise (compte tenu des tensions encours, l’exactitude des chiffres est aléatoire), à 900 millions de $.

Comme avec l’Inde, le cœur des exportations chinoises, se compose de machines-outils, d’équipements de réacteurs nucléaires, de véhicules individuels, d’équipements de transport (voies ferrées, trains et tramways), ainsi que de matériels électriques et électroniques.

Pour autant on aurait tort de considérer que le rapprochement sino-russe, d’abord motivé par la géopolitique anti-occidentale sino-russe, serait à toute épreuve.

Concrètement la proximité est profondément déséquilibrée à l’avantage de la Chine, dont le potentiel géopolitique de se poser en une alternative aux États-Unis est considérablement rehaussé, tandis que les tensions géopolitiques et la structure de l’économie russe devenue très dépendante de la Chine enferme Moscou dans un éventail réduit de choix stratégiques.

Par contraste, la souplesse commerciale chinoise fait que nombre de groupes chinois s’efforcent de rester présents sur les marchés occidentaux. S’il est vrai qu’ils se réjouissent que les tensions géostratégiques en cours leur ouvrent les portes de nouveaux marchés russes, le choix du commerce avec l’Occident reste pour eux la priorité.

En opposition avec la géopolitique de Xi Jinping, les banques chinoises qui mesurent leurs choix à l’aune de leurs intérêts, restent prudentes à l’égard de leurs clients russes dont elles exigent un respect rigoureux des normes prudentielles. Contrairement au discours politique, elles considèrent avec défiance l’utilisation du Yuan. Preuve de leur prudence, elles ont récemment relevé le taux de change entre le Yuan et le Rouble.

Enfin, s’il est exact que le volume des paiements effectués en marge du Dollar a augmenté, la vérité est que la valeur globale des règlements en Yuan reste très modeste. En juillet, 2024, le Yuan chinois ne comptait encore que pour 4,61% des paiements internationaux, contre 22,72% pour l’Euro et 47,08% pour le Dollar.

Note(s) :

[1En janvier 2024, sur fond d’une sévère contraction de la demande, les prix à la consommation en Chine avaient chuté d’une ampleur record jamais vue depuis 15 ans. La baisse des prix alimentaires et notamment la baisse brutale de 17% des prix du porc, de 12,7% des produits frais et de 9,1% des fruits ont été les principaux symptômes déflationnistes.

La chute de la dynamique de la croissance, principal ingrédient d’une baisse de la confiance, s’est nourrie de la secousse ayant déstabilisé le secteur immobilier entré en déshérence après les déboires d’Evergrande qu’un tribunal de Hong Kong avait mis en liquidation judiciaire le 29 janvier, plongeant des milliers de créanciers du groupe dans l’incertitude.

[2Depuis, août 2024, en riposte aux taxes et restrictions qui frappent les exports de véhicules électriques chinois en Europe, Pékin enquête sur les subventions accordées par les gouvernements aux produits laitiers.

Le 21 août, 24 heures après l’annonce par Bruxelles de la mise en place de taxes européennes frappant les importations de VE chinois, le ministère chinois du Commerce déclarait que les producteurs laitiers chinois avaient demandé une enquête, citant 20 programmes différents de subventions au profit de l’industrie laitière européenne.

Celles-ci allaient du soutien financier pour l’achat d’équipements agricoles aux subventions accordées aux jeunes agriculteurs en passant par les aides destinées à l’ajustement aux nouvelles normes environnementales.

La riposte de Pékin pourrait faire mouche. Selon les données de la Commission, la Chine est la deuxième destination du lait entier, écrémé ou en poudre de l’Union Européenne, par ailleurs, un des plus grands exportateurs de produits laitiers au monde.

 

 

Guerre en Iran. Sous la résilience économique chinoise, les craintes de l’instabilité

[22 avril 2026] • Jean-Paul Yacine

Excédent commercial record et freinage de la croissance

[25 janvier 2026] • François Danjou

La Conférence centrale sur le travail économique. Une feuille de route pour 2026

[17 décembre 2025] • François Danjou

4e plenum : Confirmation de la bascule qualitative pour une économie de combat. Priorité aux hautes technologies

[29 octobre 2025] • François Danjou

Résilience et incertitude au milieu des secousses de la guerre commerciale

[24 juillet 2025] • Jean-Paul Yacine