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Syrie. Un craquement géopolitique de grande ampleur
Combattants du groupe Ha’yat Tahrir al-Sham (HTS), d’obédience sunnite à Damas, le 8 décembre.
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S’il est un événement illustrant la très complexe contagion globale des crises c’est bien la récente chute du régime férocement sanguinaire de Bashar al Assad réfugié à Moscou avec sa famille.
A la mi-juin 2024, Vladimir Poutine effectuait un spectaculaire « raid diplomatique » en Asie sur les plates-bandes stratégiques de l’Amérique. La séquence l’avait montré en visite chez les anciens alliés de l’URSS de la guerre froide, non seulement au Vietnam, mais surtout en Corée du nord, proliférant répulsif, adepte des menaces balistiques contre les alliés japonais et sud-coréens de Washington.
Avec un Kim Jong Un, politiquement claquemuré dans un conception paranoïaque du pouvoir dont les troupes combattent en Ukraine, Vladimir Poutine avait même mis en scène la signature d’un partenariat stratégique.
Cinq mois plus tard, prenant à contrepied l’hubris stratégique du Kremlin, avait lieu en Syrie le craquement de grande ampleur provoqué par la chute brutale du régime de Bashar Al Assad, héritier de la branche nationaliste militarisée de son père Hafez el-Assad. Plaçant le socialisme du parti Baas au deuxième plan, au profit de l’Union arabe, il devint l’un des promoteurs de l’hostilité à Israël.
Point de repère sino-russe de la contestation de l’Occident au Moyen Orient, sévèrement corrompu, discrédité sur la scène internationale par la brutalité de ses répressions, le régime s’est effondré sur lui-même, avec l’aide de la Turquie.
A la fois allié tactique de Tel-Aviv, membre de l’OTAN, mais proche des Frères musulmans et hostile à Bashar el Assad, le régime d’Erdogan qui abrite sur son sol près de 4 millions de réfugiés syriens est coutumier des interventions militaires en Syrie où il chasse les militants kurdes protégés par Washington, Londres et Paris.
A la mi-décembre, une semaine après la fuite de Bashar, la situation aux mains de « l’Organisation de libération du Levant - Hayat Tahrir al-Cham HTC - » d’Abou Mohammed al Joulani, de son vrai nom Ahmed al Sharaa, 42 ans, héritier dissident des mouvances islamistes radicales issues des terroristes du 11 septembre 2001, était loin d’être stabilisée.
D’autres factions rivales pourraient lui contester le pouvoir et d’abord les mouvances issues de l’Armée Syrienne Libre proches des Occidentaux, qui portèrent les derniers coups de boutoir de la chute de Damas.
Ce n’est pas tout.
Au Nord-est, les Kurdes dont le territoire jouxte celui des rebelles syriens soutenus par la Turquie ; à l’ouest le long de la façade méditerranéenne, les forces de Joulani ; et, alors que l’avenir des bases russes reste incertain, partout la présence parcellaire de Daesh rival de Joulani à l’affut du chaos pour libérer les prisonniers djihadistes, principale source d’inquiétude des voisins et des Occidentaux.
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Soudain resurgit en filigrane la crainte des terroristes islamistes, que, de leur côté la Russie et la Chine disaient combattre en soutenant la dictature syrienne. En arrière-plan s’est affirmée leur contestation commune de l’Occident, un des ferments de la création de l’Organisation de Coopération de Shanghai, née au milieu des années 90 sur leurs marches communes de l’ancienne Asie Centrale soviétique.
Depuis quinze ans à Moscou et Pékin, la pensée anti-occidentale de Xi Jinping et de V. Poutine a gagné en virulence pour protéger le régime de Bashar el Assad. On se souvient en effet que durant la décennie 2010, entre 2011 et 2014, Bashar al Assad avait, en dépit de la tyrannie aveugle de son régime, déjà coagulé à l’ONU, la solidarité sino-russe par une rafale de quatre vétos de Pékin et de Moscou contre des résolutions de Washington visant Damas.
La posture d’opposition de principe aux sanctions occidentales avait surgi tout juste en amont du double sommet des BRICS et de l’OCS, organisé par Vladimir Poutine du 8 au 10 juillet 2015, à Ufa, en Bachkirie à 200 km à l’Est de Moscou, prélude aux BRICS à Kazan en octobre 2024 (lire : Le « Grand Jeu » global. Inversion des normes stratégiques. Réalités économiques et Incertitudes).
Joulani , un Djihadiste pragmatique ? A Washington, le scepticisme est palpable.
Publié par les Echos, le 9 décembre. Abou Mohammed Al-Joulani à la grande mosquée des Omeyyades de Damas, le 8 décembre 2024, après la chute du régime de Bachar Al-Assad (Aref TAMMAWI/AFP).
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Alors que le Pentagone dont près de 1000 hommes sont présents au nord-est de la Syrie avec les Kurdes, les Britanniques et les Français, bombardait massivement les positions de Daesh, c’est tout de même « l’Organisation de libération du Levant - Hayat Tahrir al-Cham HTC - » de Joulani, citée plus haut qui tient aujourd’hui le haut du pavé à Damas.
Ancien d’Al Qaïda en Irak, fondateur en Syrie du groupe djihadiste Al-Nostra surgeon terroriste de l’État-Islamique en Irak, avec lequel il a officiellement rompu, il était tombé aux mains des Américains au cours de leur « guerre contre le terrorisme », ciblant à tort l’Irak de Saddam Hussein. Sous le coup du choc géopolitique et psychologique du 11 septembre, l’Oncle Sam, qui à l’époque faisait mal la part des choses, le garda dans ses geôles durant cinq ans.
Barbe taillée, vêtu d’une tenue de combat lui donnant l’allure d’un révolutionnaire sud-américain qui fit dire à certains commentateurs naïfs qu’il était « plus politique que religieux », il a d’abord fait preuve de pragmatisme en promettant de « traiter avec égard » les syriens d’Alep « de toutes confessions et de toutes cultures ».
La mise en scène pragmatique est même allée jusqu’à faire protéger les services religieux orthodoxes de la ville d’Alep où les Chrétiens d’Orient, qui ne furent que partiellement rassurés, sont en quinze ans passés de 100 000 à 20 000.
Sous la surface pourtant, le nouveau maître de Damas qui évoqua en filigrane la communauté des croyants, laissa percer ses intentions islamistes prosélytes.
Le 9 décembre, célébrant sa victoire dans la grande mosquée des Omeyyades, ancien cœur de l’Empire arabe musulman étendu autour de la Méditerrané et jusque dans la péninsule ibérique, construite au 8e siècle sur l’emplacement de l’église chrétienne Saint-Jean le Baptiste datant du 4e siècle, il promettait que la Syrie deviendrait « un phare pour la Nation islamique ».
Signe du scepticisme de la Maison Blanche, le 8 décembre, en décalage avec l’enthousiasme de certains de ses alliés occidentaux et de l’opposition syrienne pour qui n’importe quel régime vaut mieux que celui de Bashar, le Président Biden, décrivait la situation comme un mélange « d’opportunités et de risques. »
Dans la foulée, le Général Erik Kurilla, commandant opérationnel des forces américaines au Pentagone (CENTCOM), prévenait que Washington ne laissera pas se reconstituer l’État Islamique en Syrie.
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L’alliance sino-russe battue en brèche.
le 21 septembre 2023 Bachar el-Assad et son épouse étaient accueillis avec faste à Hangzhou à l’occasion des jeux asiatiques (Huang Zongzhi / IMAGO/Xinhua).
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La chute de Bashar réfugié à Moscou dont l’influence en Syrie vient d’être battue en brèche, avec peut-être la contrainte d’avoir à renégocier le stationnement de sa marine à Tartous [1], n’est pas non plus une bonne nouvelle pour Pékin.
Au milieu des condamnations unanimes du dictateur tenu pour responsable d’une guerre civile ponctuée d’attaques chimiques, dont le bilan d’au moins 400 000 morts dépasse de très loin celui de son père Hafez Al Assad décédé en 2000, l’effondrement du régime, révèle, y compris à l’opinion publique chinoise, que la Direction du pays a placé sa rivalité avec Washington et avec l’Occident au-dessus de toute autre considération stratégique ou même morale.
On se souvient en effet que, lançant un défi public aux États-Unis, le 23 septembre 2023, jour de l’ouverture des Jeux asiatiques, le Président Xi Jinping avait reçu avec faste Bashar al-Assad et son épouse dans son fief de Hangzhou, alors même qu’il était l’un des chefs d’État au monde parmi les plus sanctionnés par les Occidentaux.
A l’occasion Pékin et Damas avaient même conclu un « partenariat stratégique » de pure façade. (lire : Quand Xi Jinping défie l’Occident en accueillant Bachar El Assad, son ami He Lifeng éteint les contrefeux antichinois en Europe). Pied-de-nez à l’Occident sans réelle substance, le rapprochement stratégique avait donné l’occasion à Xi Jinping de critiquer en filigrane l’absence d’équité de la situation internationale.
Pour lui qui, à cette occasion, ferma les yeux sur la répression infligée aux Syriens par le régime, Damas faisait les frais d’un ostracisme injuste depuis qu’en 1979 Washington, indéfectible allié d’Israël, l’avait inscrit sur la liste des États sponsors du terrorisme pour son appui aux Palestiniens et au Hezbollah chiite.
Signalant l’enchevêtrement des ambitions stratégiques concurrentes dont le fil conducteur sino-russe est la contestation anti-occidentale, le craquement syrien est d’abord la conséquence d’un affaiblissement des appuis russe et iranien à Damas. Surtout, les liens entre Téhéran et le Hezbollah ont aujourd’hui été détruits par Israël. Signe du désarroi perplexe des soutiens de Bashar, les 8 et 9 décembre, les déclarations de Moscou, Téhéran et Pékin se limitèrent toutes à la sécurité de leurs ressortissants.
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Pendant ce temps, le premier ministre israélien Netanyahu célébrait la chute d’Assad en inspectant les hauteurs du Golan à 80 km au sud de Damas à la frontière syrienne. Sa déclaration ciblait directement l’Iran et ses alliés du Hezbollah et du Hamas que Tel Aviv harcelle sans relâche depuis le pogrom du 7 octobre 2023, jusqu’à les avoir éliminés au moins militairement en Syrie, dans la bande de Gaza et au sud Liban.
L’autre acteur de l’effondrement syrien est la Turquie déjà citée d’où le président Erdogan déterminé à réduire la menace des Kurdes au nord-est de la Syrie et ulcéré du rejet par Bashar d’une réconciliation, a méthodiquement appuyé la résistance.
Enfin, alors que la fausse manœuvre de Xi Jinping ayant mis en scène à Hangzhou avec une ostentation outrée son rapprochement avec le dictateur en fuite menace de détruire l’image chinoise de faiseur de paix au Moyen Orient, c’est le rival américain de Pékin allié d’Israël qui surgit en position de force dans la région.
Onze années après que le Président Obama choisissait de ne pas ordonner les frappes préparées contre le régime syrien à la suite des attaques chimiques dans la banlieue de Damas, Washington et Tel-Aviv bombardent plusieurs centaines de positions de Daesh et les sites de fabrication d’armes chimiques.
Israël, Washington et Ankara, vainqueurs provisoires.
Proche des Frères musulmans, et en même temps à la tête d’un pays membre de l’OTAN, Erdogan dont l’armée est coutumière des incursions en Syrie contre les Kurdes, a activement participé à la chute de Bashar.
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Du craquement syrien toujours en cours dont les tensions sont encore à vif, Tel Aviv, Ankara et Washington sortent renforcés, quand Moscou, Pékin et Téhéran pansent leurs plaies. Alors que D. Trump répète qu’à partir du 20 janvier, sous sa direction, l’Amérique ne s’en mêlera plus, Antony Blinken s’est rendu en Turquie et en Jordanie.
Son message qui semble copié de celui naïvement formulé en 2021, pour les Talibans à Kaboul, appelle à une gouvernance « inclusive » et au respect de toutes les minorités.
En même temps, promettant que Washington militera pour la neutralisation des armes chimiques, le flux régulier des aides humanitaires et le traitement équitable des réfugiés syriens, il répète que la Maison Blanche bloquera avec fermeté toute résurgence à Damas d’un foyer djihadiste menaçant ses voisins.
Enfin, quel que soient les talents de négociateur de D. Trump, il est douteux que le meilleur allié de Tel Aviv dans la région pourrait rester inerte si les chars israéliens continuaient leur progression en territoire syrien qui, selon Reuters, auraient le 10 décembre dernier atteint les faubourgs à 25 km au sud-ouest de Damas.
Pour Qutaiba Idlbi, chercheur à l’Atlantic Council, si la situation en Syrie s’aggravait encore, il ne faudrait pas longtemps pour que Moscou et Téhéran s’impliquent à nouveau.
Comme le dit John B. Alterman, Docteur en histoire, ancien professeur à Harvard, responsable Moyen Orient au CSIS à Washington, « L’administration Trump affiche son désintérêt pour la question syrienne mais la réalité est que l’ensemble des pays de la région sont vivement intéressés par notre position. Ainsi Washington ne pourra pas rester à l’écart sans de graves conséquences… Il y a trop d’acteurs qui nous tiennent à cœur, tant du côté positif que du côté négatif, pour les laisser tomber ».
Note(s) :
[1] La pérennité de la base navale russe de Tartous qui abrite cinq navires de guerre dont deux frégates de la classe Gorskhov, une frégate de la classe Grigorovitch, deux axillaires logistiques et un sous-marin de la classe Kilo modernisée pourrait être menacée.
Alors que le 2 décembre, le pétrolier Velnya, l’un des deux navires logistiques, prenait la mer, des informations suggéraient que le reste de la flotte avait déjà fait mouvement.
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