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Résilience, efforts de stabilisation financière, branle-bas de modernisation high-tech et morosité de la Chambre de commerce européenne
Le 19 mai, Fu Linghui, porte-parole du Bureau National des Statistiques (à droite) déclarait que « Le commerce extérieur chinois avait surmonté les difficultés et maintenu une croissance stable, démontrant la forte résilience de la Chine et sa compétitivité internationale ». Il ajoutait que « la désescalade commerciale serait bénéfique à la croissance du commerce bilatéral sino-américain et à la reprise économique mondiale. »
Début mai, avant les accords conclus à Genève du 12 mai et alarmé par les droits de douane exorbitants dont D. Trump menaçait la Chine, le Conseil des Affaires d’État avait annoncé une collection de mesures de relance comprenant des baisses de taux d’intérêt, une importante injection de liquidités et des soutiens à une vague massive d’investissements pour la modernisation du secteur des hautes technologies.
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Les indicateurs économiques d’avril, publiés par le Bureau national des statistiques (BNS) le 19 mai 2025, confirment la résilience de l’économie dans un contexte d’incertitude mondiale croissante et de chocs externes. Ils suivent la publication le 16 avril du chiffre de la croissance du premier trimestre à +5,4%, au-dessus des estimations précédentes.
Si plusieurs indicateurs clés, tels que la croissance de la production industrielle et les ventes au détail, ont signalé un léger ralentissement, des signes encourageants sont au contraire observables dans l’investissement en équipements et dans le secteur des hautes technologies, suggérant que l’élan de modernisation a repris.
En glissement annuel, la plupart des indicateurs économiques clés d’avril 2025 étaient en hausse. Ainsi, le Commerce extérieur était à +5,6% - avec les exportations à +9,3% et les importations à +0,8 % - ; La croissance industrielle à +6,1% ; celle des services à +6% ; les ventes de détail à +5,1% (avec cependant une baisse des prix à la consommation à –0,1%) ; les investissements en capital fixe à +4%. En moyenne le taux de chômage urbain était stable à 5,1%.
La résilience est l’effet du plan en dix points [1] de la Banque populaire de Chine (PBOC), révélé le 7 mai conjointement avec les deux Commissions de régulation financière et boursière. Il consiste à injecter des liquidités à long terme, à contrôler les taux d’intérêt à la baisse et au moyen d’un dispositif d’assurance-risques, à canaliser le crédit vers des secteurs clés tels que les productions de haute technologie, le développement rural et les services aux consommateurs.
L’examen détaillé des chiffres du commerce extérieur révèle que l’impact négatif des droits de douane américains a en partie été atténué par la hausse des exportations vers d’autres marchés clés, notamment l’UE et l’ASEAN.
Stratégie de contournement du marché américain.
Alors que les exportations vers les États-Unis ont chuté de 21% en glissement annuel, celles vers l’UE ont augmenté de 8,3%, avec un pic allemand à +20,4%. De même, les exportations vers l’ASEAN ont progressé de +20,78%, avec la Thaïlande, le Vietnam et l’Indonésie enregistrant chacun une croissance supérieure à 20%.
Mais la stratégie des marchés de rechange à l’Amérique ne se vérifie pas partout.
Elle se confirme, on le voit, avec l’ASEAN et avec l’Afrique (+22,84%) dont un bond spectaculaire de +27,20% avec l’Afrique du Sud en avril, et à des degrés variables en Europe où le champion du commerce avec la Chine reste le Royaume Uni avec, en avril, une hausse de +27,14% des échanges sino-britanniques.
Avec l’Amérique latine en revanche, les échanges n’ont augmenté que de +0,20%, et ceux avec le Brésil ont même reculé de 17,21%.
Globalement, toujours en glissement annuel le commerce des entreprises privées a progressé de +6,8%, contribuant à 56,9% du total, soit une hausse de +2,3% par rapport à la même période de 2024.
Dans ce paysage, où dominent les exportations de circuits intégrés +14,7%, celles des produits mécaniques et électriques en hausse de +9,5% et celles des automobiles +4%, les entreprises à capitaux étrangers sont restées à la traîne, avec une hausse de leurs échanges à seulement +1,9%.
Quand on examine les importations, celles de pétrole brut ont augmenté de +0,5%, mais celles de minerai de fer, de charbon, de gaz naturel, de soja et de pétrole raffiné ont toutes diminué. À l’exception du pétrole raffiné, les prix moyens à l’importation de ces produits ont tous baissé.
De janvier à avril 2025, alors que le commerce total de la Chine s’est élevé à 14 100 milliards de RMB (2 000 milliards de dollars), soit une hausse de 2,4% sur un an, les exportations ont progressé de +7,5% pour atteindre 8 400 milliards de RMB (1 200 milliards de dollars), tandis que les importations ont diminué de 4,2% à 5 700 milliards de RMB (796,9 milliards de dollars). Soit – et la tendance est cohérente avec les 992 milliards de $ d’excédents de 2024 -, pour les quatre premiers mois de l’année, un surplus commercial de 403,1 milliards de $.
L’accumulation des excédents commerciaux chinois crée d’autant plus un malaise en Europe que, dans une ambiance générale de défiance croissante à l’égard de la Chine, tous les pays de l’UE ont conscience que leur marché sera le point d’application alternatif des exportations chinoises après que leur accès à l’Amérique a été sérieusement contraint par les 30% de droits de douane américains décidés lors de la négociation de Genève du 12 mai dernier.
Alors que, selon l’OMC, les exportations chinoises hors Amérique augmenteront de 4 à 9% en 2025, le moins qu’on puisse est que le moral des affaires européennes en Chine n’est pas au beau-fixe.
A Pékin le moral de la chambre de commerce européenne est en berne.
Jens Eskelund, président de la Chambre de commerce européenne en Chine, constate que le climat des Affaires en Chine se durcit. En même temps, malgré les résultats moroses d’une enquête d’opinions menée par la Chambre qu’il dirige, il continue à promouvoir les investissements européens.
Pour lui, c’est encore en Chine que les investisseurs peuvent obtenir le meilleur prix pour leurs composants. Si de nombreux hommes d’affaires européens se plaignent des obstacles administratifs et du manque d’équité de l’appareil du Parti qui privilégie les entreprises locales, il estime que la principale cause du recul des affaires est la faiblesse de la demande. Photo Jessica Lee/EPA, via Shutterstock publiée par le NYT le 28 mai.
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Selon un sondage de la Chambre de Commerce de l’UE dont les résultats ont été publiés le 28 mai, la confiance des entreprises européennes opérant en Chine a atteint un de ses plus bas niveaux historiques depuis la création des enquêtes en 2004. 73 % des personnes interrogées, c’est un record, ont en effet estimé que faire des affaires en Chine était devenu plus difficile.
La tendance pessimiste nourrie par l’incertitude, s’aggrave depuis la Covid-19. Alors que les marques locales sont devenues plus compétitives, la demande globale des consommateurs est restée faible en raison de la crise immobilière et de l’incertitude du marché du travail.
En fort contraste avec le secteur aéronautique et spatial dont les acteurs européens, minoritaires parmi les sondés, jugent que le climat des affaires s’est amélioré, les autres entreprises ont été particulièrement touchées. En 2024, par exemple, l’industrie des cosmétiques a subi une baisse de 45% de son chiffre d’affaires imputée à une sévère baisse de la demande.
Interrogés sur la rentabilité d’investir en Chine pour les deux prochaines années, seulement 12% des sondés étaient optimistes. Tandis qu’à peine 38% considéraient que la Chine resterait à l’avenir une destination d’affaires prioritaire. Le même pourcentage plutôt faible de responsables d’entreprises (38%) déclarait leur intention à court et à moyen terme, d’élargir la surface financière de leur entreprise en Chine.
Un nombre record de 63% des répondants ont déclaré avoir manqué des opportunités commerciales en Chine en 2024 en raison de restrictions d’accès au marché et d’obstacles réglementaires. Les entreprises européennes opérant dans le secteur médical par exemple disent être victimes de discrimination dans les appels d’offres publics favorisant les acteurs nationaux.
Alors que 53% des sondés déclarent qu’ils augmenteraient leurs investissements en Chine si des mesures supplémentaires étaient prises pour améliorer leur accès au marché local, le pessimisme fait écho à l’enquête annuelle menée auprès des entreprises américaines en Chine. Publiée fin janvier, elle révélait qu’un pourcentage record d’entreprises américaines accélérait leurs projets de relocalisation hors de Chine de leur production ou de leurs sources d’approvisionnement.
Pour le Danois Jens Eskelund, représentant de MAERSK qui vit en Chine depuis 25 ans, élu président de la Chambre de Commerce de l’UE en 2023, après en avoir été le Vice-président, entre 2019 et 2021 « Après la crise épidémique] le point d’inflexion pour une vision positive des affaires en Chine n’a pas encore eu lieu. La raison principale en est l’incertitude. »
Globalement l’enquête a mis en évidence l’augmentation considérable des difficultés rencontrées par les entreprises étrangères en Chine depuis que le confinement lié à la pandémie de 2022 qui a perturbé les flux commerciaux et les chaînes d’approvisionnement, tandis qu’en même temps, leur accès au marché est handicapé par des distorsions qui favorisent les entreprises chinoises dont la qualité de l’offre s’est notablement améliorée.
Note(s) :
[1] Mesures financières. Au-delà de la prudence des ajustements monétaires de relance, toujours inférieurs à deux points de pourcentage et des affichages sociaux au profit de la consommation, de la ruralité, des PME et du 3e âge, on notera l’intérêt porté à une meilleure liquidité des capitaux disponibles et la conjonction des efforts pour favoriser la modernisation industrielle et l’innovation dans le secteur des hautes technologies.
A cet effet la Commission de régulation boursière a mis en place un organisme efficace de surveillance des marchés et d’assurance-risques destiné à renforcer la confiance des investisseurs et à encourager leurs mises de fond dans le secteur. Ci-après la liste des mesures prises par l’État, annoncées début mai :
1) Réduction de 0,5% du Ratio de réserve bancaire obligatoire dont le pouvoir estime qu’il libèrera 1000 milliards RMB, soit 138 milliards de $ de liquidités ;
2) Annulation ciblée du taux de réserve obligatoire de 5% à 0% pour les sociétés de financement automobile et de crédit-bail.
3) Réduction du taux d’intérêt directeur de 0,1% et du « taux de repo » inversé à 7 jours de 1,5% à 1,4%, qui devrait faire baisser le taux préférentiel des prêts et inciter la banque centrale à prêter d’avantage.
[NDLR : « Le taux de repo » - contraction de l’anglais « Repurchase agreement » - est un accord de vente et de rachat à court terme entre deux parties. Ex : l’une vend des titres (par exemple, des obligations d’État) à l’autre, avec l’engagement de les racheter à un meilleur prix à une date ultérieure. Le « taux repo » correspond au taux d’intérêt sur ce prêt à court terme.]
4) Toujours avec pour objectif réduire les coûts d’emprunt, baisse des taux structurels de 0,25% notamment pour le financement de l’agriculture, des petites et micro-entreprises (PME) et de divers prêts supplémentaires promis par l’exécutif.
5) Réduction de 0,2% pour un premier achat des taux de prêts immobiliers à 5 ans de 2,85% à 2,60%.
6) Effort significatif de financement des hautes technologies et de la modernisation industrielle par une nouvelle injection de 300 milliards de Yuans (41,4 milliards de $) qui porte l’apport total de l’État à 800 milliards de Yuans (110,4 milliards de $).
7) Établissement d’un fond d’aide de 500 milliards de Yuans (69 milliards de $) à la consommation des ménages et au troisième âge.
8) En cohérence avec la baisse des taux, 300 milliards de Yuans (41,4 milliards de $) d’aide à la ruralité, aux PME, aux micro-entreprises et aux entreprises privées.
9) Création d’un fond de 800 milliards de Yuan (69 milliards de $) destiné à améliorer la liquidité du marché des capitaux en facilitant le refinancement croisé de rachats d’actions, d’obligations et des titres des compagnies d’assurance.
10) Création d’un fond obligataire d’assurance-risques soutenu par la Banque Centrale impliquant les gouvernements locaux et les investisseurs privés, destiné à encourager les investissements dans l’innovation technologique.
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