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›› Lectures et opinions

De Shang Yang à Xi Jinping, l’illusion de la rationalité « Légiste » par Romain Graziani

Détail d’une peinture imaginaire du Premier Empereur des Qin 秦 始皇 datant du XIXe siècle, elle-même reproduction d’un portrait chinois réalisé en 1609, du temps de l’Empereur Wanli, 13e souverain des MING (1368-1644).

Dans l’imaginaire chinois qui ne se référait qu’aux critiques diffusées par les Han, ses successeurs, le « Qin 秦 » a d’abord été dépeint comme un « Légiste tyrannique et inflexible ».

Aujourd’hui encore le personnage est l’objet de débats. Certains le voient comme un tyran paranoïaque et mégalomane d’autres soulignent son rôle crucial dans la construction d’une Chine unifiée et pérenne. Si on en juge par la brièveté de son règne, il est probable que les deux aient raison.

Selon le sinologue britannique Michael Loewe décédé en 2025, « rares sont ceux qui contesteraient l’influence primordiale des réalisations de son règne sur l’histoire ultérieure de la Chine, marquant le début d’une époque dynastique qui s’est achevée en 1911. » (Unification en 221 av-JC par la victoire militaire sur les six autres royaumes combattants de la Chine centrale d’aujourd’hui ; Centralisation de l’État et de la bureaucratie ; Unification des poids et mesures et de la monnaie, Standardisation de l’écriture, Unification et renforcement de la « Grande Muraille » et construction de vastes réseaux de routes et de canaux).


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Au printemps dernier, la connaissance académique française de la Chine ancienne s’est enrichie d‘un ouvrage qui, avec un remarquable souci de synthèse et de l’exactitude des mots, explore avec talent la pensée légiste apparue au IVe siècle av-JC, durant la Période des Royaumes Combattants (481/403 av. JC - 221 av. JC) : « Les Lois et les Nombres, Essai sur les ressorts de la pensée politique chinoise » ed. Gallimard, dans la collection «  Bibliothèque des Histoires ».

L’auteur Romain Graziani, 55 ans, sinologue, philosophe et écrivain français, lauréat de l’École Normale Supérieure de la Rue d’Ulm (1992-1996), professeur en études chinoises à l’École normale supérieure de Lyon, annonce dès le titre son projet iconoclaste, d’analyser la longue rémanence de la pensée légiste dans les rapports entre le pouvoir et le peuple.

Sa réflexion sur « les ressorts de la culture politique chinoise » examine en effet l’hypothèse contradictoire dont il explore lui-même les limites, que le fond philosophique et culturel du pouvoir centralisé chinois ne serait ni le Taoïsme et sa flexibilité libertaire et spontanée ; il ne serait pas non plus le Confucianisme et ses vertus morales conservatrices prônant l’épanouissement individuel par l’étude, en même temps que l’obédience aux rites et la soumission aux hiérarchies, conditions de l’harmonie sociale.

Avec le constant souci de la perspective historique et de la continuité jusqu’à l’époque présente, Graziani nous invite à suivre le fil politique des Légistes depuis Prince Shang 商君 – ou Shang Yang 商鞅, (390 – 338 av. JC) qui fut le Chancelier de l’État de Qin 秦.

Exécuté pour trahison en 338 av. JC, par ses détracteurs jaloux de son pouvoir, Shang Yang, laissa cependant un héritage de réformes qui, continuées après sa mort, construisirent la base spectaculaire de la puissance militaire de l’éphémère « Premier empire Qin » (221-206 av. JC) ayant unifié la Chine, marquant ainsi la fin des Royaumes Combattants (475-221 av. JC).

En même temps, Graziani souligne lui-même que la très courte vie du Premier Empire montre à quel point le carcan de surveillance et des normes légistes étaient humainement peu viables.

Au terme de cette méticuleuse plongée dans la Chine ancienne, découpée en huit chapitres qu’il appelle « un exercice d’élucidation », le « Vieil Empire » émerge pour nous, dit-il, « tantôt comme un miroir, tantôt comme un repoussoir ».

Enfin à la toute dernière phrase de ses « remarques finales », concluant une analyse cheminant au long de plus de quatorze siècles, sur l’importance des nombres pour les Chinois au point qu’ils calibrèrent même la pensée de Sun Zi (544-496 av. JC), le plus célèbre stratège chinois, Graziani forme aussi l’hypothèse peu rassurante que la pensée chinoise normée et chiffrée « à la fois singulière et exemplaire », pourrait de manière prémonitoire, « tracer le profil du monde à venir ».

La mise en garde, renvoie à la tentation de l’actuel pouvoir chinois de mettre la société aux normes et de la surveiller à des fins d’efficacité politique et de sécurité au moyen du « Crédit social » (lire à ce sujet : Le crédit social. De l’utopie vertueuse à « Big Brother »).

Le Légisme une rigueur implacable et impersonnelle.

Statue du « Prince » Shang dont le moins qu’on puisse dire est qu’il était animé d’un fort pessimisme anthropologique. Adepte de la surveillance et de la répression, sa vision de la relation entre le pouvoir et le peuple, opposée à l’harmonie confucéenne par la vertu et la morale, était que « la bienveillance et la justice ne suffisent pas à gouverner. »


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La philosophie de Shang Yang s’enracinait dans le projet de promouvoir un État fort et centralisé, régi par des lois impitoyables articulées d’une part à des peines sévères volontairement excessives sanctionnant les manquements et d’autre part, à des distinctions ostensiblement affichées récompensant la soumission loyale au pouvoir politique.

Ses priorités étaient toutes entières focalisées sur l’agriculture et l’armée, dont le but essentiel était non pas d’enrichir la paysannerie, mais de renforcer l’État tout en s’assurant que la population attachée à la terre facilement contrôlable au moins deux fois par an, lors des semailles et des moissons, resterait toujours apte à faire la guerre.

Un slogan en quatre caractères « Fu Guo 富国 强兵 – Fu Guo Qiang Bing – enrichir l’État et renforcer l’armée » opérait la synthèse de ses priorités dont Graziani note, comme chacun peut le voir, qu’il est toujours en vigueur aujourd’hui, soulignant la pérennité à travers les âges des priorité des pouvoirs chinois centralisés. Ce qui fait de lui , dit-il « le plus vieux slogan du monde. »

A l’apparition de cette profession de foi de la puissance, un débat avait surgi sur l’opportunité d’associer le peuple à l’enrichissement de l’État, notamment initié par Mo Zi – Maitre Mo 墨 子 - 475 – 392 Av-JC).

Stratège, philosophe, pacifiste, adepte de l’amour universel et « ingénieur en tous genres, des instruments d’optique à la machine de siège », connu pour ses engagements contre les féodaux, pour la justice sociale, l’égalité et la redistribution des richesses, Maître Mo fut d’abord adepte du confucianisme avant de s’en démarquer et de former sa propre École.

Celui qui aujourd’hui encore est en Chine, considéré comme le précurseur du socialisme moderne, (en 2018 le programme spatial chinois avait baptisé Mo Zi un microsatellite validant la faisabilité des communications quantiques par satellite.), considérait qu’il n’était pas possible de séparer le peuple de l’enrichissement de l’État.

Mais Shang Yang et les Légistes du collectif de Maître Guan 管 子 - Guan Zi - avaient tranché.

Pour eux, une des conditions essentielles de l’enrichissement de l’État n’était pas l’attention et la bienveillance portées au peuple, mais au contraire son contrôle et sa spoliation pour le soumettre, notamment au moyen de la captation et de la concentration sans partage des ressources intérieures par le souverain (Écrits de Maître Guan, « Quatre traités de l’art de l’esprit. »).

Cité par Graziani, le sinologue chercheur au CNRS Jean Levi va dans le même sens. Se référant au texte de Shang Yang intitulé « Affaiblir le peuple » il confirme que la pensée du fondateur du Légisme stipulait que « la vulnérabilité économique de la société doit systématiquement être considérée comme la condition et la conséquence d’un État fort et d’une armée puissante ». (…)

Autrement dit, pour Shang Yang, « l’oppression du peuple est le prélude à la puissance de l’État. »

Un siècle plus tard, Han Fei, promoteur tardif de la pensée légiste qui se suicida en 233 av. JC en avalant le poison que lui avait fourni son rival LI SI 李斯, premier ministre du Qin qui lui enjoignait de « mourir dignement », élargira la pensée de défiance au peuple de Shang Yang, en fustigeant « l’abondance, mère de l’oisiveté et de l’effronterie, source des critiques contre l’État, à l’origine de l’altération de la pression psychologique des lois sur les sujets du Royaume. »

A ce point de sa pédagogie, Graziani pointe une contradiction avec le Confucianisme.

Conflit entre les édifiantes vertus morales confucéennes et la puissance normative des nombres.

L’imaginaire populaire met en contraste à gauche la bienveillance de Confucius (551-473 av. JC) et à droite la sévérité inflexible de Shang Yang, le réformateur (390-338 av-av.JC).


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Se référant le plus souvent à ses propres traductions des dernières archives disponibles, il note que l’introduction des lois écrites identifiables par tous heurtait de plein fouet la philosophie confucéenne et son « emprise sur la société par une élite nobiliaire régie par un code moral auquel veillaient notamment les chefs de famille, sans besoin de faire intervenir des juges et des magistrats. »

En somme, dit-il, « La force comminatoire des lois – fa 法 -, en s’imposant comme le premier mécanisme de l’ordre public minait le prestige du rite [confucéen] et des hiérarchies qu’il soutenait. »

A côté de l’extrême rigueur des lois, les autres instruments d’un pouvoir idéalement objectif et efficace débarrassé des affects aléatoires du souverain, évoqués dès le titre de l’ouvrage, sont les nombres.
Ce sont eux, dit Graziani, qui permettent par des références fixes et standardisées d’évaluer les performances bonnes ou mauvaises des Mandarins, de les sanctionner ou de les récompenser.

Au passage, Graziani attribue à Mozi, cité plus haut, le mérite d’avoir imaginé les nombres et les mesures comme principaux instruments de la gouvernance. Premier théoricien de la méritocratie, Mozi écrit notamment dans son chapitre 8, « Il convient à présent de se fonder sur les mérites des gens pour leur attribuer une place dans la hiérarchie, une charge et des promotions, après avoir calculé leurs performances. »

Après avoir abandonné, les théories sociales et morales de Mo Zi pour n’en garder que la froide rigueur des évaluations chiffrées objectives, les Légistes en feront l’un des cœurs de leur doctrine idéaliste visant à « dépersonnaliser » le pouvoir.

Leur souci était, dit encore Graziani, d’assurer « La continuité et l’homogénéité des normes de conduite et des principes de décision en les désappareillant du tempérament, de l’arbitraire ou du destin individuel des monarques et des ministres. Bref en leur assurant une pérennité institutionnelle. »

Même dans « l’Art de la guerre » de Maître Sun - 孫子 – contemporain de Confucius et mort cent-cinquante ans avant Shang Yang, dit Graziani, « qu’il s’agisse de l’ordre ou du chaos, tout est une question de nombres » (…).

Il ajoute « qu’au premier chapitre de son traité, Sunzi impose pour la première fois l’idée que la victoire ne dépend pas de la valeur martiale ou de la taille des armées, mais de l’exploitation intelligente de données chiffrées » [1].

Dans le long passage qu’il consacre à Sun Zi, Graziani, souligne en effet une bascule, qui tente d’effacer par la rationalité des nombres, « Le brouillard de la guerre » que Clausewitz étudiera 23 siècles plus tard.

Fait nouveau en cette époque où la guerre change d’échelle et de nature, [par des armes nouvelles comme l’arbalète et des équipements comme les chariots - qui multiplièrent la puissance de frappe et augmentèrent la vitesse de déplacement des troupes] « Le Commandant militaire, ne cherche plus tant à obtenir le soutien des esprits du Ciel, qu’à placer en position dominante son propre esprit en recourant à l’analyse technique des facteurs décisifs qui quantifient toutes les données d’un conflit armé. »

Légisme et métaphysique, synthèse pour tenir à distance l’incertitude. La puissance rémanente du « UN »

Les nombres sont aussi associés à la métaphysique divinatoire du livre des mutations YI JING 易經 dont l’élaboration date du premier millénaire av-JC. Graziani cite Marcel Granet : « Les nombres sont des catégories ontologiques qui permettent de déchiffrer le réel et dont les combinaisons renseignent sur les phénomènes naturels. La notion de nombre a donc très tôt été associée aux croyances et pratiques religieuses. »

Ici les « Huit trigrammes » dont l’agencement par superposition de chacun d’entre eux avec les autres produit « 64 hexagrammes. » qui figurent à la fois la complexité nuancée des situations, et leur impermanence.

Les Huit trigrammes (八卦 ba gua) sont : 乾 Qian, Le Ciel, principe masculin ; 坤 Kun, la Terre principe féminin ou récepteur ; 震 Zhen, Ébranlement, tonnerre, secousse ; 巽 Xun, Flux d’énergie irrésistible auquel il faut se soumettre ; 離 Li, Lucidité, clairvoyance, attachement à la réalité ; 坎 Kan, danger, péril ; 艮 gen, immobilité, stabilité ; 兌 Dui satisfaction intérieure, joie, souplesse alignement.

Selon Graziani, la synthèse entre les nombres et la métaphysique est née de l’aversion chinoise pour l’incertitude. Progressivement, l’ébranlement de la société aristocratique des Zhou ayant dégénéré en d’interminables guerres, l’idée de l’Unité s’est imposée, véhiculée et mise en œuvre par le premier Empire.


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La pensée Légiste croise aussi l’ancestrale pensée métaphysique enracinée dans le traité de divination du « classique des mutations - Yijing 易經 » datant de mille ans av-JC. « Canonisé à la fois dans le corpus taoïste et dans le canon confucéen », dit Graziani, « il est fondé sur l’interprétation des nombres et des symboles graphiques des traits continus et discontinus. ». Comme si la synthèse entre la divination et les nombres répondait à « l’aversion de la pensée chinoise pour l’indéfini ».

Autrement dit, la hantise de l’incalculable et de l’incertitude a abouti à « une vision du Monde en un système normé et fermé par la division à partir de “l’UN”, lui-même assimilé au pouvoir suprême » (NDLR :dont l’archétype politique et militaire de puissance unifiée, héritée de “Fu Guo Qiang Bing“ est bien le “Premier Empire“).

P. 459, Graziani illustre par l’exemple la persistance obsessionnelle de la conception chinoise du « UN » issue du traumatisme de l’éclatement des Zhou et des incessantes guerres qu’il provoqua, en critiquant la défense et l’illustration de l’universalisme à la chinoise de Zhao Tingyang, chercheur à l’Académie des Sciences sociales, l’un des auteurs les plus lus et les plus influents de la Chine d’aujourd’hui, dont l’audience s’étend jusqu’en Europe et en Amérique du Nord ».

Publiée en France en 2018, aux éditions du Cerf, dans « Tianxia, 天下tout sous un même ciel - » la pensée de Zhao prétend opposer l’Occident démocratique articulé au dialogue contradictoire, mais générateur de conflits, à la pensée chinoise inclusive et ontologiquement ancrée à une vision harmonieuse d’un Monde Unifié par la bienveillante volonté du Ciel dont le concept qui remonte à la dynastie Zhou mille ans av. JC est aussi à la racine du « césarisme » récurrent du pouvoir politique chinois.

(A ce sujet lire l’article de J-P Yacine qui, en 2018, pointait du doigt la vision politique d’un monde universel harmonieux et apaisé dont la Chine serait le Centre, par Liu Zhenhua alors membre suppléant du Comité Central et, à l’époque, président de China State Grid Corporation CSGC– 中国国家电网 – : L’énergie globale, selon China State Grid).

Page 465, la critique de cette vision par Graziani qui fustige le truisme tautologique du raisonnement – les choses sont ainsi car c’est dans leur nature métaphysique qu’elles ne soient pas autrement - est sévère. « Face à la démocratie occidentale, bavarde stérile, et biaisée (par la casuistique), s’opposerait le vertueux modèle universel chinois de la tradition chinoise qui, par nature, garderait à cœur d’unir tous les humains sous le Ciel. »

« Mais Ce que Zhao ignore délibérément », ajoute Graziani en substance, « est la liberté des citoyens des pays démocratiques adhérant sans contrainte à un système certes traversé par des dysfonctionnements, mais qui ne leur est pas imposé d’en haut. Alors qu’au mépris de sa propre constitution, l’universalisme idéologique chinois est hostile à toute forme d’altérité ou de débat critique. »

Plus largement la réflexion de Graziani analyse l’utopie Légiste, comme une doctrine dont l’essence est assez largement articulée à la répression et à la défiance des souverains envers le peuple.

L’obsession légiste du contrôle et de la répression. Contrefeux du Zhuangzi

Zhuang Zi 莊子 Maitre Zhuang) né vers 370 et mort vers 300 av-JC, dont les détails de la vie sont peu connus, un des auteurs du livre éponyme « Zhuang Zi » est considéré avec Lao Zi, auteur du Dao De Jing comme le fondateur du Taoïsme. Le sinologue Jean Levi juge que sa philosophie burlesque est à ce point iconoclaste, énigmatique et contradictoire, que la plupart de ses contemporains ne l’auraient pas compris, ce qui provoqua une avalanche de commentaires.

L’ouvrage, qui forme un contraste saisissant avec la sévère rigidité des Légistes, traversé par l’humour et l’irrévérence dont Levi dit qu’il pourrait être comparé à Rabelais, est considéré comme une pièce maîtresse de la littérature chinoise.

Se composant d’une collection d’anecdotes, d’allégories de paraboles et de fables, qui recherchent l’apaisement par la spontanéité naturelle, la communion avec la nature, l’absence de contraintes, il rejette les conventions sociales strictes et invite au relativisme et au scepticisme général touchant à l’anarchie.

L’estampe ci-dessus figure la célèbre parabole du papillon réflexion relativiste sur la réalité où Zhuangzi rêve qu’il est un papillon, mais se demande en se réveillant s’il n’est pas plutôt un papillon qui rêve qu’il est Zhuangzi.


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Ainsi dans « Xian Xue - 先學 Écoles illustres - », Han Fei écrit « Un sage au pouvoir ne doit pas s’attendre que ses sujets fassent spontanément ce qu’il juge être bon ; Il doit les empêcher qu’ils fassent ce qu’il tient pour mauvais » (…) « En conséquence de quoi le souverain ne doit pas consacrer ses efforts à la vertu, mais doit uniquement s’employer aux normes et aux procédures.  »

Autrement dit, commente Graziani, « la gestion ferme de la multitude ignore les exceptions vertueuses, méprise les figures providentielles, renonce à tout espoir de régenter une Nation de sages et agit en fonction du seul objectif de juguler un peuple de brutes et de truands, manipulant sans réserve la crainte qu’inspire son droit de vie et de mort sur chacun ».

En prenant du recul, il est facile d’imaginer qu’une théorie du pouvoir à ce point claquemurée dans le soupçon du souverain et la crainte du peuple, a produit des résistances spontanées dont rend compte le dicton populaire « 天高 – 皇帝元 – le Ciel est haut, l’Empereur est loin ».

Le bastion de résistance le plus efficace s’arc-boute au penseur central du Taoïsme, contemporain de Shang Yang, Zhuangzi, 莊子 (369-288 av-JC), et à son impressionnant texte éponyme « Le Zhuangzi  », somme littéraire et philosophique dont la paternité est contestée, mais dont la puissance libertaire aux limites de l’anarchie s’oppose frontalement aux règles oppressantes du Légisme.

P.211, Graziani, lui-même exégète du Zhuangzi, identifie sa pensée allant jusqu’à la provocation nihiliste comme « la première remise en question du modèle idéal d’objectivité et de mesure chiffrée des Légistes. »

Contre leurs tentatives de déshumanisation, Zhuangzi avait réaffirmé l’inanité de leur « pilotage automatique » et remis à l’honneur la force d’âme et la clairvoyance du souverain.

Le débat n’est pas clos. Pour Graziani, un demi-siècle après le cauchemar des Légistes que fut la forme exacerbée d’arbitraire personnel du Maoïsme, la situation actuelle du pouvoir en Chine qui se réclame parfois de la rigueur implacable du Légisme tout en bafouant par le culte de la personnalité voué à Xi Jinping ses règles de distanciation impersonnelle, recèle une autre contradiction.

Celle d’avoir toujours considéré la loi, non pas comme un moyen d’organisation des sociétés, des Cités et des Nations modernes, mais seulement comme un ensemble de dispositions pénales et d’instruments de restriction des libertés.

Telle est l’hypothèse qui, dans la partie de son livre intitulée « Surveillance et sujétion de l’âge de fer a l’âge digital », permet à Graziani de tirer un fil continu entre Shang Yang qui rejeta les préoccupations sociales de Mo Zi et l’actuel pouvoir chinois de Xi Jinping réfutant l’état de droit au nom des « caractéristiques chinoises. »

Au fond surnage l’idée immuable que toute ouverture bienveillante aux aspirations de liberté du peuple affaiblit le pouvoir en menaçant l’harmonie de l’ancestral archétype politique imprégnant la culture de pouvoir des dirigeants chinois à travers les âges « Fu Guo Qiang Bing. »

Note(s) :

[1P. 120, Graziani énumère la symbolique des nombres. Le Deux, symbole du Tao, dualité dérivée du UN ; Le Trois des puissances du Ciel, de la Terre et de l’Homme ; Le Quatre du cycle des saisons ; Le Cinq des éléments fondamentaux : Terre, Bois, Feu, Métal et Eau ; Le Six des directions de l’espace, du Haut du Bas et des Quatre points cardinaux ;

Le Sept 七, homonyme de 氣 énergie, symbole de vitalité ; le Huit associé au vent soufflant des Huit directions (NDLR, mais aussi symbole de la fortune, également associé aux « Huit immortels » du Taoïsme) ; Le Neuf symbole de la totalité (NDLR : Et de la longévité ainsi que de la puissance éternelle de l’Empereur, associée au symbole du Dragon. )

 

 

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