Your browser does not support JavaScript!

Repérer l'essentiel de l'information • Chercher le sens de l'événement • Comprendre l'évolution de la Chine

Cliquez ici pour générer le PDF de cet article :

Imprimer ou exporter en PDF

›› Economie

Les déboires de Shein. Entre postures bravaches et amateurisme stratégique

Le 2 septembre, l’action Shein a poursuivi son repli lors de la deuxième séance de cotation suivant les débuts du groupe de « fast-fashion » à Hong Kong, clôturant au-dessous de 46 HK$ après avoir perdu plus de 5 %.

Le recul fait suite à une première journée marquée par la volatilité, durant laquelle le titre avait chuté d’environ 10 % avant de se redresser pour revenir près de son prix d’introduction de 48,56 HK$, témoignant des hésitations des investisseurs inquiets des risques posés par les stratégies hors-normes du groupe.


*

On se souvient de l’entrée fracassante en France, rue de Rivoli, dans le monde du prêt-à-porter de l’Enseigne SHEIN 希音, Xi Yin - textuellement « le son/la voix de l’espoir ».

Géant chinois de la vente en ligne ayant osé une intrusion tapageuse dans le macrocosme du commerce physique en magasin, elle avait révolutionné le secteur par sa réactivité spectaculaire aux tendances de la mode, grâce à un algorithme analysant en temps réel sur les réseaux sociaux les fluctuations du goût vestimentaire des consommateurs.

Au-delà d’une stratégie de markéting en prise directe avec l’effervescence virevoltante et fugace aux effets addictifs des plateformes comme Tik-Tok ou Instagram, à la racine de la « Fast Fashion » dont les collections en masse et à bas coût évoluent sans cesse, une partie du succès s’appuyait sur le contournement des droits de douane tirant profit des exemptions fiscales accordées aux petits colis d’une valeur inférieure à 150 €, acheminés par vagues invasives depuis la Chine.

En 2025, 90% du milliard de « petits colis  » traités par les douanes européennes venaient de Chine. En France, leur volume était estimé à des centaines de millions.

En novembre 2025, J-P Yacine avait analysé les fragilités multiples de cette très acrobatique cavalcade de conquête du marché s’affranchissant des nombreuses contraintes industrielles classiques (Entre autres : gestion des stocks, durabilité, écologie, éthique et droit du travail) https://www.questionchine.net/shein-une-invasion-chinoise-face-a-une-europe-entravee .

Pour autant, à l’époque, l’humeur était à l’optimisme et le très discret PDG Xu Yangtian 许仰天, 42 ans (Chris Xu), originaire du Shandong, diplômé de l’université de technologie de Ningbo dans le Zhejiang, envisageait qu’une valorisation en bourse atteindrait 100 milliards de $.

Un an plus tard, le vent a tourné. Après plusieurs tentatives avortées à New-York et à Londres, l’introduction fin août 2026 à Hong Kong, fut une douche froide.

Vents contraires.

Image FW.MEDIA. XU Yangtian, 42 ans, né au sein d’une famille ouvrière pauvre de Zibo, ville industrielle du Shandong est diplômé en 2007 de l’Université des sciences et technologies de Ningbo, dans la province du Zhejiang. En 2011, il avait 27 ans, il lançait Sheinside, une boutique en ligne de robes de mariée basée à Nanjing, qui fut la racine de SHEIN.

Peu après - XU lui-même nie cet épisode - il laissa en plan ses deux associés Li Peng et Wang Xiaohu et disparut emportant avec lui le contrôle des comptes PayPal de l’entreprise. Partant du secteur de la mode nuptiale, Shein a progressivement étendu son activité à l’ensemble de l’industrie de la mode.

Son marketing et sa production de « Fast Fashion » de vente en ligne, ont l’originalité de s’articuler avec une grande réactivité à la demande formulée par les réseaux sociaux dont les signaux - recherches, achats, likes, tendance - sont analysés par des algorithmes qui fournissent les données de bases de la conception de ses produits.

Le modèle piloté par la demande et libéré des stocks s’appuie sur des fournitures à très bas pris venant de Chine qui permet par exemple de proposer des jeans entre 15 et 30 € et des chemisiers entre 9 et 16€, livrables dans le monde entier en ligne.

Xu Yangtian, qui détient actuellement 37 % du capital de l’entreprise, lui-même à la tête d’une fortune personnelle tombée à 7 milliards de $, depuis un pic de 23 milliards de $ en 2022, a récemment été confronté à des vents contraires ayant bloqué ses introductions en bourse à New-York et Londres, avant qu’il réussisse à s’inscrire à la bourse de Hong Kong.

Alors que son entreprise fait l’objet en Occident de nombreuses mesures de contrôle, le gouvernement français a même tenté de l’interdire en raison de la vente de produits illicites à caractère sexuel. En août 2025, après un passage à Singapour, mis sous pression par le gouvernement chinois, il a recentré ses affaires à Canton.


*

L’Enseigne n’a levé que 26,5 milliards de $, très loin de l’optimisme flamboyant des années de vaches grasses 2021-2022. Il y eut un signe avant-coureur. En 2025, malgré une croissance du chiffre d’affaires, le bénéfice net avait chuté de 39% par rapport à 2024. Au premier trimestre 2026, les pertes enregistrées s’élevaient a 99 millions de $.

L’écart entre les espoirs et la réalité signale un affaissement de l’intérêt des investisseurs pour le modèle commercial hors normes de Xu Yangtain et souvent hors régulations.

Plus précisément, le fossé révèle une inquiétude des marchés face aux incertitudes liées au vents contraires de la concurrence des autres plateformes de la vente en ligne ; face aussi aux interrogations sur ses pratiques commerciales et l’éthique du groupe, également accusé - c’était inévitable - de plagiat, dans le contexte aggravant où se coagulent les défiances géopolitiques de l’Occident face à la Chine.

Concrètement le recul des bénéfices suit mécaniquement la suppression, aux États-Unis — deuxième marché de Shein après l’Europe — de l’exonération douanière sur les petits colis dits des « minimis » dont Shein tirait amplement partie.

Conjugué à l’approvisionnement à très bas coûts en chine, l’arrangement qui avait contribué à son ascension fulgurante pour supplanter des acteurs établis du secteur comme Zara et H&M, a vécu.

Depuis le 1er juillet dernier, le vent contraire de l’UE qui, elle aussi, a supprimé la détaxe sur les petits colis s’est ajouté à celui de l’Amérique qui, par ailleurs avait, dès 2024, bloqué l’inscription du groupe à la bourse à New-York en exigeant des enquêtes et des garanties sur l’utilisation supposée de travail forcé dans sa chaîne d’approvisionnement chinoise.

Le contrecoup de la susceptibilité chinoise.

Une usine Shein en Chine. Pékin qui a augmenté la pression sur l’entreprise depuis qu’elle délocalisé son état-major à Singapour, l’accuse, reprenant les critiques occidentales dont les entreprises chinoises au Xinjiang sont elle-mêmes la cible, de ne pas se conformer aux exigences lois du travail.


*

Ce n’est pas tout. Aux désaffections américaine et européenne s’ajoute une pression significative des autorités chinoises ulcérées que le Groupe ait transféré son siège à Singapour en 2021, pour, avant sa tentative d’entrer en bourse à New-York, chercher naïvement à jeter un voile sur ses origines chinoises.

Résultat - c’était évidemment un coup de pied de l’âne - la Commission de régulation boursière directement liée à l’exécutif chinois a contraint Shein qui dépend à 98 % d’une myriade d’ateliers textiles de la région de Canton, à se soumettre à un exercice de transparence total sur ses pratiques de travail, sa gouvernance et sa chaîne d’approvisionnement à partir de ses sous-traitants chinois.

Un audit sans concessions a également été déclenché pour vérifier que ses transferts de données à partir de sa base chinoise de données ne présentent pas de risque de fuite hors de Chine d’informations sensibles compromettant la sécurité nationale.

En août 2025, pris en tenaille, entre les exigences de ses marchés occidentaux et l’agacement de Pékin, le groupe jetait l’éponge. Faisant machine arrière, il décidait de rebasculer officiellement ses affaires en Chine, dans la province de Canton. L’objectif de la manœuvre était d’obtenir l’autorisation de Pékin pour une introduction en bourse à Hong Kong.

Un an plus tard, XU est contraint de mesurer la distance qui sépare la vanité d’un marketing claironnant et la solidité d’une entreprise industrielle et commerciale.

*

Au total, les ennuis de l’entreprise SHEIN viennent de mettre à jour la dangereuse vacuité d’une stratégie seulement articulée à la fragilité des engouements des réseaux sociaux et l’illusion juridique d’une permanence de l’exemption de taxes et des facilités de plus en plus aléatoires, alors même que la libre circulation des marchandises est devenue hypothétique au milieu de la de surenchère de taxes déclenchée par D.Trump.

Une autre faille de la stratégie du groupe fut de faire l’impasse sur les exigences éthiques de ses approvisionnements en Chine comme si elles étaient des variables négligeables.

Sans compter que la susceptibilité nationaliste chinoise n’a pas vraiment apprécié la tactique singapourienne du groupe pour, au milieu des tensions géopolitiques sino-américaines, chercher naïvement à masquer son ancrage chinois avant de tenter une introduction à la bourse de New-York.

 

 

Une économie à deux vitesses

[1er août 2026] • Jean-Paul Yacine

La puissante dynamique des grands projets en dépit des vents contraires

[27 juin 2026] • La rédaction

Guerre en Iran. Sous la résilience économique chinoise, les craintes de l’instabilité

[22 avril 2026] • Jean-Paul Yacine

Excédent commercial record et freinage de la croissance

[25 janvier 2026] • François Danjou

La Conférence centrale sur le travail économique. Une feuille de route pour 2026

[17 décembre 2025] • François Danjou