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癌症村 Aizheng Cun. Les villages du cancer

En examinant les articles de société dans la presse chinoise ces trois derniers mois on s’aperçoit que les deux sujets qui reviennent le plus fréquemment sont la corruption et la pollution.

L’urgence de protéger l’environnement a reçu une publicité supplémentaire quand Pékin connut, durant le seul mois de janvier, 4 épisodes de très forte dégradation de la qualité de l’air. Mesurée plus de 30 fois au-dessus des indices d’alerte, la pollution avait enveloppé la ville d’un très dense brouillard blanchâtre, clouant au sol les avions et obligeant les Pékinois à rester chez eux.

Ému par l’avalanche des critiques sur internet, Wen Jiabao le premier ministre qui aura passé la main dans quelques semaines, a sonné une bien timide alarme en indiquant qu’il fallait « accélérer la restructuration industrielle, promouvoir les économies d’énergie et construire une économie écologique ». Le 29 janvier, la municipalité de Pékin tenait une réunion d’urgence qui décida de fermer temporairement 103 usines polluantes de la grande couronne et de mettre à pied un tiers des véhicules administratifs.

Un mois plus tard, la protection de l’environnement est toujours à l’ordre du jour, mais cette fois, c’est la pollution chimique des rivières qui est sur la sellette, avec un sujet hautement sensible qui court depuis plusieurs années : l’existence en Chine de villages où le taux de cancers est anormalement élevé, précisément à cause des usines qui déversent sans précaution leurs effluents toxiques dans les eaux des rivières.

A bien des égards cette question, humainement catastrophique, touche aux grandes contradictions du développement du pays ; elle renvoie à l’écart de revenus et de mode vie entre villes et campagnes, à l’absence d’état de droit, à la perpétuation de la censure, à la collusion des administrations locales avec les pollueurs, et, enfin, à l’idée, assez peu en phase avec les nouvelles exigences d’accomplissement individuel et de progrès qualitatif, que le développement économique doit rester la priorité, garant ultime de stabilité sociale et de la pérennité du Parti à la tête de la Chine.

Prise de conscience publique de drames déjà anciens.

Jusqu’à présent la question était connue, mais presque taboue, dénoncée seulement par certains journaux critiques, des journalistes audacieux, des chercheurs de l’Académie des Sciences Sociales, ou par quelques scientifiques de renom, comme Xu Guangxian, 92 ans, docteur en chimie formée aux États-Unis. Père de l’industrie des Terres Rares, il pointait déjà du doigt en 2005, les désordres et les ravages de l’exploitation anarchique : « A Baotou, où près de 150 millions de personnes dépendent du fleuve pour leur approvisionnement en eau, tous les poissons sont morts (...) ; Des personnes âgées de 30 ans qui travaillaient près des mines sont mortes d’un cancer, probablement provoqué par une contamination radiologique ».

Dans le même temps, Pan Yue, alors vice-directeur de l’agence chinoise de l’environnement, gendre de Liu Huaqing ancien chef de la marine puis de l’APL - une connexion familiale très protectrice qui l’autorisait peut-être à mettre les pieds dans le plat -, tenait, lui aussi, un discours sans concession sur les effets ravageurs de la pollution, signalant qu’à Pékin, 70 à 80% des cancers mortels du poumon étaient liés à la pollution [1].

Depuis quelques jours, la question des taux anormaux de cancers dans certains endroits de Chine refait surface dans la presse officielle, tandis que les autorités reconnaissent plus clairement la gravité du problème. Le 21 février, le ministère de l’environnement qui présentait une nouvelle fois son plan 2011 – 2015 pour lutter contre « les risques chimiques », reconnaissait le lien entre la pollution et l’explosion des cas de cancer dans certains villages.

Il ajoutait que de fortes concentrations de produits chimiques toxiques, interdits dans de nombreux pays développés, existaient encore en Chine, précisant au passage que, « parfois, elles étaient le fait d’usines étrangères délocalisées. » Trois jours plus tard, le Quotidien du Peuple en ligne et Xinhua publiaient un article qui dénonçait la tendance des administrations locales, y compris celles en charge de la lutte contre la pollution, à camoufler ou à édulcorer la réalité. Tout en reconnaissant l’ampleur de la tâche, il concluait par une mise en garde rappelant la responsabilité des autorités, tenues de « protéger les droits et la santé des personnes ».

La question des « villages du cancer » est connue et documentée depuis la fin des années 90, mais n’a alerté les médias occidentaux que depuis quelques années. En 2009, Deng Fei, journaliste d’investigation et rédacteur d’un blog fréquenté par plusieurs millions de lecteurs avait fait sensation en mettant en ligne une carte google répertoriant une centaine de villages du cancer à travers la Chine [2], où l’on notait de fortes concentrations dans les régions de Wuhan, Shanghai, Henan, Shijiazhuang, Xian, Chengdu, Chongqing, et Pékin.

En 2010, Lee Liu d’origine chinoise, titulaire d’un doctorat de géographie et professeur à l’Université du Missouri [3] publiait, dans la revue américaine « Environment », un long rapport au titre ironique et accusateur « Made in China : Cancer villages ». [4]

Il y signalait que les drames avaient déjà été rendus publics en 1998 par une émission de la télévision centrale CCTV et par le magazine Shenghua Shibao 生化 时报 qui rapportèrent le bilan effrayant du village de Xiaojizhuang dans le Hunan où un habitant sur dix était mort cancer, le plus souvent de l’estomac, du foie, des reins ou du colon. De nombreux journaux avaient emboîté le pas comme le Nanfang Dushi (Sud métropole), le Quotidien du Peuple, le China Dalily, ou le Quotidien de la jeunesse. Leurs bases de données comme celles des publications scientifiques contiennent des dizaines d’articles sur les villages du cancer, également étudiés par de nombreux chercheurs.

L’un d’eux, Lin Jingxin, Directeur du centre de géologie à l’Académie des Sciences a examiné le cas du village de Longling, dans le Shaanxi, peuplé de 154 habitants, dont la première victime mourut en 1974. En 2001, 36 autres étaient emportés par le cancer, qui tua deux familles complètes, tandis que 22 habitants décédèrent suite à de problèmes cardiaques ou neurologiques. Seules 4 familles sur 30 furent épargnées. Les responsables identifiés étaient des aciéries et des usines d’engrais toutes proches. On trouva des traces de métaux lourds dans les cheveux des victimes, dans les cultures et dans les céréales moissonnées.

Selon les dernières informations officielles qui circulent, il existerait plus de 400 villages du cancer dans toute la Chine. Les régions les plus touchées sont la basse vallée du Fleuve Jaune, entre Xian et l’embouchure, la vallée de la Huai et le delta du Changjiang, le sud du Changjiang, le Hunan, la région de rivière des perles, l’est du Sichuan et le sud du Yunnan.


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