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La longue trace de la politique de l’enfant unique. Modernité féministe, liberté sexuelle et recul des traditions familiales.
Au milieu d’autres facteurs, non spécifiques à la Chine, la brutalité de la politique de l’enfant unique, levée en 2015, est non seulement à l’origine du vieillissement accéléré de la population, mais aussi à la racine d’une conception « non productive » des relations sexuelles encouragée par l’appareil.
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En 2015, lorsque le Parti a décidé de mettre fin à la politique de l’enfant unique dont la brutalité après plus de 30 années d’un contrôle drastique des naissances a profondément affecté la socialisation des nouvelles générations qui toutes ont grandi comme enfants uniques, la société s’est réveillée au milieu de profonds changements (lire notre article sur le film magistral Wang Xiaoshuai : « So Long My Son » de Wang Xiaoshuai).
La désaffection pour les relations sexuelles et le recul démographique s’accompagnent en effet de tendances sociétales orientées vers un mariage retardé, l’indépendance professionnelle et financière des femmes, l’augmentation du nombre de divorces avec, en parallèle, l’explosion du nombre de familles monoparentales.
Pour Gabriele Manca, analyste à l’Institut italien d’Études Internationales (ISPI), quand en 1980 l’appareil, inquiet que la masse du nombre handicape la montée en puissance de la Chine, a instauré la politique de l’enfant unique, il n’a pas intégré tous les effets indésirables de son choix.
Notamment l’influence des restrictions sur la sexualité des Chinois.
Ceux nés à l’époque de la politique de l’enfant unique ont en effet développé une nouvelle compréhension des relations sexuelles, « plus libres, mais moins productives », mettant moins l’accent sur la reproduction que sur le plaisir.
A partir du milieu des années 90, la tendance a été renforcée par l’ouverture et les contacts avec les produits culturels occidentaux, musique, romans, magazines, films, séries télévisées, mettant assez souvent en scène des expressions explicites non seulement des relations sexuelles spécifiquement dédiées au plaisir, mais aussi de nouveaux comportements familiaux éloignés de la culture traditionnelle, comme la cohabitation hors mariage et les familles recomposées.
« Néanmoins », précise Gabriele Manca, s’il est exact que l’influence occidentale eut une importance, « la plus grande impulsion est venue du gouvernement chinois lui-même. Pour promouvoir la politique de l’enfant unique, le parti a lancé une campagne d’éducation massive sur la contraception destinée à contrôler la fécondité. »
« Fournissant gratuitement préservatifs et produits contraceptifs, inondant la société de slogans faisant la promotion de l’enfant unique, la campagne politique dont certains aspects coercitifs furent d’une extrême brutalité, a provoqué une rupture nationale du lien entre sexe et fécondité, justifiant en même temps “ le sexe improductif pour le plaisir ” ».
Parallèlement, alors que la pratique sexuelle n’est plus liée à la reproduction, de nombreux sociologues spécialistes des questions de genres et des relations entre sexes comme madame Wang Xiying 王曦影 de l’Université Normale de Pékin, soulignent la floraison publique et sans tabous de pratiques autrefois considérées comme « déviantes » ou même « illégales », telles que le sexe avant ou hors mariage ou entre personnes du même sexe.
En prenant du recul, on ne peut que constater que les facteurs de la rupture entre amour physique et reproduction s’additionnent.
Parallèlement à l’augmentation de la liberté sexuelle, les institutions traditionnelles, comme le mariage, perdent en influence. Deux statistiques illustrent clairement cette tendance : entre 2013 et 2020, le nombre de couples mariés en Chine a diminué de 39,5%, passant de 13,5 millions à 8,1 millions. En même temps, l’âge moyen des premières naissances au sein des couples est passé de 24,1 en 1990 à 27,5 en 2020.
Plus généralement, l’évolution percute la vieille tradition confucéenne encore vivace et complique la perspective d’éduquer une famille nombreuse (sur les frottements entre modernité sans tabous et confucianisme, lire l’analyse de J-P. Yacine en 2017, Modernité et familles élargies. Emancipation des femmes et divorce).
Quel que soit le désir de modernité, « il est toujours difficile d’élever des enfants hors mariage » rappelle G. Manca. « Une preuve de mariage est en effet souvent exigée pour que les parents puissent accéder aux services sociaux gratuits tels que les soins prénatals, le salaire de la mère pendant le congé de maternité et la protection de son emploi. »
C’est pourquoi la baisse du nombre de mariages toujours considéré comme le cadre idéal pour avoir des enfants et les élever, est aussi un facteur important du déclin de la natalité.
Charges matérielles et psychologiques.
S’ajoute enfin le poids psychologique et financier pesant sur les jeunes parents, dont il est important de préciser que l’impact n’est pas limité à la Chine, la dépression sexuelle frappant en général nombre de pays développés.
Une étude réalisée en 2018 par « Relate » une association britannique spécialisée dans les relations sexuelles en couple, montre que 61% des trentenaires déclarent faire moins souvent l’amour qu’ils (ou elles) ne le souhaitent parce que la présence de jeunes enfants les gêne, tandis que 31% déclarent avoir perdu leur libido.
Sans compter qu’en Chine comme ailleurs une proportion importante de jeunes parents se disent stressés par le poids des charges liées à l’achat d’une maison, à l’inflation ou à la dette étudiante, pour ceux qui fréquentent encore l’université.
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Aujourd’hui, dix ans après avoir levé les brutales restrictions de la politique de l’enfant unique instaurées il y a plus quarante ans, l’appareil doit composer avec les nouvelles habitudes de la jeunesse, dont beaucoup percutent de plein fouet la nécessité de rétablir un taux de natalité suffisant pour empêcher l’effondrement de la population chinoise.
