›› Chronique
Une absence flagrante de coordination stratégique.
Photo du gazoduc Power of Siberia 1. Opérationnel depuis 2019, il relie les gisements arctiques russes de Yakutia dans la région d’Irkoutsk à la Chine de l’Est. En revanche, malgré l’insistance russe, Pékin continue d’ignorer le projet Siberia 2 vers la Chine occidentale via la Mongolie. A Pékin l’heure est à la diversification des sources. Devenu le principal client du Qatar, la Chine a récemment signé avec lui deux protocoles d’accord de livraison de gaz.
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Énergie / Arctique.
Dans le secteur de l’énergie où, au cours des deux dernières années - 2022-2024 -, la Chine a acheté 47% des exportations russes de pétrole brut, 46% de son charbon, 27% de son gaz par gazoduc et 22% de son GNL, des discordances et des difficultés ont commencé à apparaitre.
Initialement, la Russie a cherché à contourner les sanctions frappant ses projets de GNL arctique à Yamal en s’appuyant sur la demande chinoise. Mais, alors qu’en 2023, 90% des combustibles fossiles arctiques, 70% du pétrole et 15,5% du fer étaient transportés par voie maritime, les sanctions américaines ciblant les 180 navires de la « flotte fantôme » russe ont commencé à gêner les manœuvres d’évasion y compris celles du flux des technologies chinoises destinées au développement des projets gaziers de Yamal.
Du coup, un hiatus a surgi dans la coordination des projets énergétiques de long terme. Alors que Pékin affirme vouloir augmenter la quantité de gaz importée de Russie par le gazoduc Power of Siberia en Sibérie orientale, les projets d’un deuxième gazoduc – Power of Siberia 2 – vers l’Est de la Chine via la Mongolie n’ont pas progressé malgré les efforts de Vladimir Poutine pour convaincre Pékin de le mener à bien.
Pire encore, lors de leurs rencontres de 2024 à Kazan, ils n’ont pas évoqué le projet, même si, lors d’une interview à la presse chinoise en octobre 2023, V. Poutine s’était montré confiant. En arrière-plan, à la fois un sérieux désaccord sur les prix que la Chine tente de faire baisser en se prévalant d’une chute de sa consommation et l’hypothèse qu’elle cherche une solution alternative, notamment au Kazakhstan.
Un autre déficit de coordination est apparu à la faveur de la guerre en Ukraine à propos de la relation de Moscou et Pékin avec Pyongyang.
Corée du Nord.
C’est peu dire que Pékin s’agace de ne pouvoir tenir rêne courtes cette chasse gardée stratégique qui s’émancipe avec Moscou, alors qu’elle dépend à 90% de ses échanges commerciaux avec la Chine.
A Pékin l’appareil politique voit d’un très mauvais œil que Vladimir Poutine et Kim Jong-un internationalisent le conflit en Ukraine, donnant une image calamiteuse des capacités de combat terrestre du contingent Nord-Coréen dont, selon les services secrets sud-coréens, 4700 tués ou blessés auraient été mis hors de combat en six mois.
Preuve s’il en fallait qu’entre Pyongyang et Pékin l’ambiance s’est aigrie, en 2024, aucun événement commun n’a célébré le 75e anniversaire de l’établissement de leurs relations diplomatiques, le 6 octobre 1949.
Plus encore, l’accord bilatéral prévu pour une aide alimentaire chinoise en échange d’un accès aux minéraux stratégiques du nord de la péninsule, est resté dans les limbes, tandis que Pyongyang rendait bruyamment public son nouveau partenariat avec Moscou.
Le 1er novembre 2024, évoquant lors d’une conférence de presse régulière l’engagement en Ukraine du contingent nord-coréen, Lin Jian le porte-parole affirmait ne pas être au courant.
Compte tenu de la fréquence des dialogues sino-russes de sécurité, notamment des discussions portant spécifiquement sur les questions stratégiques en Asie, l’affirmation est difficile à croire. Si elle était avérée, elle témoignerait d’un très choquant manque de transparence dans le partenariat sino-russe.
En Indopacifique, la multiplication des exercices militaires sino-russes soulève aussi la question de leur finalité.
Indopacifique.
S’il s’agissait d’améliorer leur interopérabilité tactique, la question se pose du rôle des forces navales russes en cas de conflit dans le détroit de Taïwan où elles risquent un affrontement direct avec l’aéronavale américaine. En réalité, il est probable que leur coordination ne dépassera pas le stade d’actions hybrides. Celles-ci pourraient se éployer de deux manières.
1. Soit par le sabotage dans la même veine de celui ayant, fin novembre 2022, coupé à seulement quelques heures d’intervalle, deux câbles sous-marins de fibres optiques internet en mer baltique, l’un entre la Suède et la Lituanie, l’autre entre la Finlande et l’Allemagne.
Les soupçons sans preuves s’étaient à l’époque portés sur le cargo chinois Yi Peng III - 伊鹏3号 - qui, venant de Saint-Pétersbourg, avait stoppé dans les parages des sabotages.
2. Soit par des actions de désinformation menées conjointement avec la Russie sur la guerre en Ukraine et symétriquement toujours conjointement sur la question de Taïwan.
Les opérations publiant des photos générées par l’IA insistent par exemple sur les divergences au sein de l’OTAN, sur l’absence de légitimité du Président ukrainien, la résilience de l’économie russe malgré les sanctions, les sentiments prochinois et anti-guerre à Taiwan ainsi que sur les dérives chaotiques de la démocratie de l’Île (lire : Le KMT devient-il une « cinquième colonne » pro-Pékin ?).
A propos de Taïwan une fêlure sino-russe est récemment apparue entre Pékin et Moscou. Quand la déclaration russe faisait état de l’appartenance de l’Île à la Chine sans en préciser le régime, le discours de l’appareil communiste chinois a corrigé en précisant que Moscou avait reconnu son « appartenance à la République Populaire. »
Enfin, le manque de coordination entre Moscou et Pékin apparaît clairement dans leur relation respective au monde.
Quelle coordination globale ?
Signe que Pékin entend ménager ses débouchés européen et américain, sur un mode moins hostile que Vladimir Poutine, le Vice-premier ministre He Lifeng nº14 du BP, en charge de l’économie, proche ami de Xi Jinping, était en Suisse et à Paris du 9 au 16 mai, tout juste après avoir conduit la délégation chinoise aux négociations commerciales de Genève avec Washington.
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Pour aller à l’essentiel, s’il est exact que les deux se retrouvent au sein des BRICS ou de l’OCS pour diffuser une contestation de l’ordre mondial occidentalisé de l’après-guerre, Pékin aux prises avec un freinage de sa croissance, doit aussi concilier sa coopération avec Moscou avec son souci de ménager ses relations avec les États-Unis et l’Europe, ses principaux marchés d’exportation.
Les récentes négociations de Genève sur les droits de douane ayant abouti à un accord entre Scott Bessent et He Lifeng, vice-premier ministre et proche ami de Xi Jinping et la visite de ce dernier en Suisse et en France du 9 au 16 mai sont les meilleurs exemples des intentions chinoises de ne pas se couper des débouchés occidentaux.
A l’Université de Fudan, Zhao Huasheng, expert reconnu de la Russie note que Moscou et Pékin ont des conceptions différentes de la mondialisation et de l’ordre mondial, la Russie mettant l’accent sur les approches anti-occidentales et la Chine sur l’inclusion – il est vrai sous direction chinoise portant son concept de « communauté de destin pour l’humanité 人类命运共同体 -. »
De même, les projets chinois d’organisation globale du monde sous l’égide de Pékin proposant ses initiatives globales de développement 全球发展倡议 ; de sécurité 全球 安全 倡议 et de civilisation 全球 文明 倡议- », n’ont aucune chance de séduire la pensée de renouveau impérial post-guerre froide de Vladimir Poutine.
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Il faut de se rendre à l’évidence, la guerre menée par la Russie en Ukraine a renforcé la coopération sino-russe. Très visible dans les domaines militaire, sécuritaire et commercial, elle affiche une convergence géopolitique de contestation de l’Occident et des États-Unis.
Mais jusqu’à présent, la nécessaire coordination pour harmoniser leurs objectifs stratégiques n’a pas suivi. La réalité est que la Chine et la Russie partagent des visions du monde différentes. Le moins qu’on puisse dire est que leurs routes sont divergentes.
