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Chronique du rajustement des puissances. « La peur au ventre. »

Le texte qui suit n’est qu’une fiction. Et toute ressemblance avec une personnalité réelle ne serait que pure coïncidence. Il n’est pas non plus une irrévérence envers le corps diplomatique, mais le symbole douloureux du rajustement des puissances dans le monde.

Celle de la Chine prenant de l’ampleur, tandis que la Française se rétrécit. Quant à l’Européenne dont il est question ici, elle n’a, à l’évidence, pas encore tenu ses promesses.

Pas une transcription exacte de la réalité donc. Ni non plus une insolence ou un irrespect. En revanche, le texte est une évocation d’un réalisme appuyé des affres que tous les diplomates connaissent au moins une fois dans leur carrière quand les relations avec leur pays d’accueil se tendent.

Encore cet ambassadeur-là a t-il de la chance. Au début des années 90 à Pékin quand la France avait poussé l’impudence iconoclaste jusqu’à vendre des Mirages – 5 à Taïwan , les diplomates français n’avaient même pas accès au Waijiaobu pour se faire engueuler.

Ostracisés jusqu’à devenir transparents, humainement insignifiants et diplomatiquement inexistants, ils en étaient réduits à découper les journaux dans leurs bureaux.

La Rédaction.

*

La peur au ventre

Le téléphone l’arracha brutalement à ce rêve, agréable autant que récurrent. Il se voyait ambassadeur à Pékin, couronnement d’une carrière pourtant jonchée de désillusions. Une couronne d’épines.

Mais comme de coutume, en s’éveillant, il se souvint avec ravissement que le songe n’était pas à la hauteur de la réalité : non seulement il était bien ambassadeur, mais l’entité représentée par sa propre Excellence n’était pas simplement son pays d’origine, dont la sotte ingratitude à son endroit le disputait au manque d’empathie avec l’Empire, c’était un continent entier, certes réduit d’une capitale depuis quelques semaines.

Et dans les limbes du demi-sommeil, il ressentait avec plaisir toute la puissance plénipotentiaire qu’il incarnait : ses qualités peu ordinaires, la justesse de ses vues étaient enfin reconnues !

Il ne put jouir bien longtemps de cette joie profonde qui vient des certitudes.

Une voix trop entendue de maritorne, dont seul un coma profond eût pu le préserver, le houspillait sur le ton habituel de la Mère Ubu. Et dans le flot des invectives se faufilaient, au téléphone, les accents nasillards du Directeur d’Europe occidentale : il était convoqué à l’instant même au Waijiaobu.

Une aube jaunâtre enveloppait la ville : il n’était pas six heures. Poursuivi par les harangues de sa moitié, qui occupait plutôt deux gros tiers de ce vieux couple, il s’habilla en toute hâte, sans prendre le temps d’une toilette même brève, d’ailleurs assez content de l’éluder, car il n’aimait pas l’eau, avala un petit Nespresso et tenta sans succès de joindre son chauffeur.

Ne trouvant pas non plus les clés de la voiture de fonction, il résolut de prendre son vélo, qui rappelait les temps heureux de son année d’études à l’Institut des langues. Comme il avait gardé de cette époque, de plus en plus lointaine, la mode des pantalons à pattes d’éléphant, il prit soin d’y fixer ses pinces à vélo.

La route n’était pas longue et l’exercice matinal plutôt rafraîchissant : la circulation automobile assez réduite, malgré la décrue progressive de l’épidémie, il eut même un sentiment de douceur champêtre en retirant, non sans audace, son masque anti-pollution. Ce qui lui fit soudain penser que, dans sa précipitation, il avait oublié de se munir de protections, comme il en avait pris l’habitude face aux autorités. Mais il était trop tard pour rebrousser chemin.

Il était assis face au Directeur, ou plutôt en contrebas, sa chaise nettement plus basse que celle de son interlocuteur. Il tentait de se soustraire à son regard en fixant les tristes algues d’un mauvais thé vert flottant dans son verre d’eau tiède. Il allait passer un moment pénible, à en juger par l’heure de sa convocation et par le fait que l’on n’eût pas jugé utile de sortir de son placard vitré la théière et ses tasses. Et cela commença.

« Nous pensions que vous étiez un ami de la Chine, Monsieur l’Ambassadeur. Mais nous voyons qu’il n’en est rien. Vos paroles publiques ne sont à l’évidence que des balles traîtresses enrobées de sucre ! Voici un rapport établi par vos services, sous votre autorité, qui dénigre honteusement les courageuses mesures prises dès la première heure par notre pays pour enrayer avec succès ce mal qui répand la terreur ! » (...)

« Vous joignez votre voix à celle des ennemis de la paix pour nous accuser de dissimulation voire de mensonge et de désinformation ! Qu’avez vous fait pour la Chine, depuis dix-huit mois que nous vous avons confié ce poste ? Comme le disait notre Petit Timonier 佔茅廁不拉屎 ! Ai-je besoin de vous rappeler qu’il s’adressait ainsi à tous ces constipés qui occupent les latrines ? » (...)

« Fort heureusement, nous savons tout, et avons pu mettre la main sur ce document fallacieux avant qu’il ne soit envoyé à vos autorités. Je vous donne deux jours pour le corriger dans le sens de la vérité. Vous m’en ferez tenir une copie par nos canaux habituels. »

L’ambassadeur prit le document qui lui était tendu et reconnut, atterré, sa signature sur le bordereau d’envoi. Ce rapport, rédigé par un collaborateur félon, il l’avait avalisé sans le lire ! Et soudain, la peur au ventre, il se sentit mal et regretta amèrement le petit oubli vestimentaire du matin. Il gagna directement le bâtiment de la Délégation pour se mettre aussitôt au travail et dire son fait à l’auteur du rapport diffamatoire.

C’est en retirant ses pinces à vélo, qu’il avait conservées pendant la durée de l’entretien, qu’il mesura toute l’étendue de sa misère.


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