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›› Politique intérieure

Face aux risques de contagion anarchique des trafics en ligne, Pékin, impitoyable, élargit la répression au-delà de ses frontières

Tribunal de Wenzhou, le 29 septembre. 11 trafiquants de jeux en ligne condamnés à mort (photo transmise par la justice chinoise et publiée par CNN.).


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Le 29 septembre dernier, le tribunal populaire intermédiaire de Wenzhou a condamné à mort en première instance onze membres chinois de la famille « Ming », nom d’un des quatre réseaux criminels opérant au nord du Myanmar près de la frontière chinoise.

A la tête d’un empire du crime construit sur la prostitution, la fraude internet et le trafic de drogue, les membres de cette mafia occupaient des postes importants au sein du gouvernement local et des milices armées alignées sur la junte au pouvoir au Myanmar.

Selon CCTV, d’autres membre de la famille ont été condamnés à mort avec sursis, à la réclusion à perpétuité ou à des peines de prison ferme allant de cinq à vingt-quatre ans, assorties d’amendes et de confiscation de biens.

Toujours selon CCTV, la famille qui à son apogée, comptait 10 000 personnes était dirigée était par Ming Xuechang (NDLR : aujourd’hui décédé, éliminé le 15 novembre 2023 par l’armée régulière birmane qui avait probablement camouflé sa mort en suicide) (lire : Au Myanmar le pragmatisme de Pékin aux prises avec le chaos d’une guerre civile), était depuis longtemps liée à un complexe de perdition à la réputation sulfureuse de trafics en tous genres, appelé « Crouching Tiger Villa - la Villa du Tigre accroupi ou “tapi” - » au Kokang, région autonome du nord-est, à la frontière entre le Myanmar et la Chine.

Aujourd’hui, la brutalité des juges chinois est d’autant plus féroce qu’à la frontière sino-birmane les mafieux opérant à cheval sur les deux pays sont liés aux trafics qui furent d’abord ceux du bois, devenus aujourd’hui ceux très lucratifs des jeux en ligne, au cœur des réseaux chinois qui contrôlent aussi le commerce de la drogue (lire : Les nouvelles « Grande Murailles »).

Contagion et ripostes chinoises.

Le 16 juillet 2025, alors que pouvoir à Phnom-Penh est lui-même impliqué dans les trafics dont le PM Hun Sen tire de lucratifs revenus, la police cambodgienne a, pour donner le change, arrêté un millier ”d’esclaves“, à la fois victimes et coupables, opérant des jeux en ligne 24 heures sur 24.


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Laukkaing, capitale du Kokang, est au cœur d’une industrie de l’escroquerie pesant plusieurs milliards de dollars, où les travailleurs sont des esclaves modernes. Victimes d’une traite d’un genre nouveau, ils sont utilisés pour escroquer des inconnus au moyen de stratagèmes en ligne sophistiqués.

L’argent provenant de ces activités illicites a transformé cette ville frontalière jadis laissée pour compte, en une ville-casino florissante noyée dans l’enfer du jeu en ligne.

La lèpre des jeux en ligne a aussi gagné d’autres pays d’Asie du sud-est dont le Cambodge. En janvier 2020, QC avait rendu compte de cette contagion toxique (lire : Au Cambodge, Pékin tente de nettoyer les écuries d’Augias).

« L’industrie des paris sur internet animée depuis Sihanoukville par une armée d’agents rivés par roulement jour et nuit à leurs écrans, canalisait des sommes extraordinaires envoyées en ligne depuis la Chine par les intoxiqués du jeu. » (…) « 200 000 opérateurs animaient 200 sites de jeux en ligne qui, dit “IGamiX”- une société d’analyse de Macao -, généraient “au bas mot” entre 2,7 Mds et 4,5 Mds de $ chaque année, représentant 90% des revenus de la plupart des casinos. »

Alors que la junte birmane tardait à fermer les centres d’escroquerie en ligne, – une priorité sécuritaire urgente pour la Chine où les jeux d’argent sont interdits, – et après des années des reportages désobligeants dans les médias internationaux, ponctués par d’incessantes plaintes de familles de personnes victimes de la traite qui travaillent dans ces centres esclavagistes à sa frontière sud-ouest, la Chine a, il y a deux ans, lancé une sévère campagne de répression.

En novembre 2023, offrant des récompenses comprises entre 14 000 et 70 000 dollars pour leur capture, elle avait émis une série des mandats d’arrêt contre des membres de la famille Ming, accusés de fraude en ligne, de meurtre et de trafics en tous genres.

En décembre 2014, le CSIS de Washington publiait une analyse citant son projet « Human right initiative » explorant le phénomène de la traite des êtres humains dans les centres d’escroquerie forcée des jeux en ligne dont la contagion se répand en Asie du sud-Est.

Reconnaissant que les centaines de milliers d’opérateurs des jeux en ligne sont eux-mêmes des victimes de la traite, l’analyse avançait que l’explosion de l’industrie toxique des jeux en ligne étroitement liée aux groupes criminels chinois datait du confinement impitoyable mis en œuvre en Chine en réaction à la pandémie de Covid-19.

En somme, privées du moyen d’investir leurs capitaux mafieux dans les casinos fermés au public, les familles criminelles ont basculé leurs activités vers la sphère sans limite des jeux en ligne.

Mais l’analyse qui cite aussi un récent rapport de l’agence onusienne pour le crime et la drogue – UN Office of drug and crime - explore aussi la vaste imposture des « deepfake » - qui fabriquent des réalités virtuelles en ligne cautionnées et acceptées par le public dont les émotions sont manipulées par des logiciels sophistiqués utilisant l’IA [1].

De 2022 à 2023, la région Asie-Pacifique a enregistré une augmentation de 1 530% des fraudes deepfakes en ligne, ce qui a incité plusieurs pays, dont la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, à sonner l’alerte contre ce type d’escroqueries.

Naïveté humaine, contagion cupide et opportunité transfrontières pour l’influence chinoise.

Le 31 avril 2024, à l’aéroport de Phnom Penh, un nouveau groupe de 135 suspects impliqués dans des jeux d’argent transfrontaliers illégaux en ligne était escorté vers la Chine depuis le Cambodge par deux avions de China Eastern. Ils faisaient partie d’un groupe de 680 suspects arrêtés par la police cambodgienne travaillant avec la police chinoise. Photo China News)


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La technologie « deepfake » permet aux escrocs de simuler de faux appels à investissement, de rançonner des victimes par le chantage aux fausses images ou vidéos pornographiques ou encore de mettre en œuvre des stratagèmes où les escrocs se font passer pour des policiers, des célébrités ou des proches.

Selon l’ONU, les criminels utilisent également la technologie des « deepfakes » pour contourner les systèmes de vérification numérique et les procédures d’identification des acteurs en ligne.

Le tout crée une nébuleuse virtuelle qui menace les institutions financières classiques. En même temps, elle augmente les difficultés de la lutte contre le trafic et le blanchiment des vastes sommes d’argent issus des jeux en ligne.

Plus généralement, constatant que l’injection d’argent sale issu de l’utilisation peu vertueuse d’internet - 43,8 milliards de dollars par an en Asie du Sud-Est utilisés pour les trafics d’armes, de drogue et d’êtres humains -, favorise l’anarchie à ses portes, notamment au Myanmar, Pékin fait le choix stratégique d’intervenir hors de ses frontières.

Récemment, favorisant encore l’élargissement de l’empreinte chinoise en Asie du Sud-est, Pékin a, avec l’accord des pouvoir locaux et sous l’œil critique de Washington inquiet pour son influence, déployé des policiers en Thaïlande, aux Philippines, au Cambodge, au Laos, au Vietnam et en Indonésie pour lutter contre les escroqueries.

Pour Mina Chiang, fondatrice de l’ONG « Humanity Research Consultancy », basée à Brighton au Royaume Uni, « la Chine ne cache plus ses ambitions d’étendre ses pouvoirs policiers à l’étranger… Parfois même, dit-elle, « au mépris des autorités locales. »

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Enfin, il serait naïf de croire, que les répressions seraient capables de juguler les réseaux criminels à l’origine de l’explosion des escroqueries en ligne. La réalité est que les acteurs mafieux s’adaptent rapidement pour échapper à l’action des pouvoirs publics parfois, séduits par l’argent facile, eux-mêmes gangrénés.

Selon le CSIS, sans une action globale et bien planifiée pour les contrer, les fraudes continueront d’exploiter de nouvelles victimes et de s’étendre à diverses zones géographiques, grâce à l’utilisation des vastes ressources des technologies de pointe.

Note(s) :

[1Mise au point en 2014 par l’ingénieur en informatique américain Ian Goodfellow, Dr de l’Université de Stanford, expert de l’Intelligence artificielle, la fabrication des « deepfake » utilise la technologie dite du « GAN : Generative Adverarial Networks » - mot à mot « Réseaux antagonistes génératifs  ». (…)

En bref « deux algorithmes s’entraînent mutuellement : l’un tente de fabriquer des contrefaçons aussi fiables que possible ; l’autre tente de détecter les faux. De cette façon, les deux algorithmes s’améliorent ensemble au fil du temps grâce à leur entraînement respectif. Plus le nombre d’échantillons disponibles augmente plus le deepfake est crédible ».

D’après les chercheurs de la société Deeptrace, « le nombre de vidéos deepfake publiées en ligne en 2019 étaient d’environ 15000, contre un peu moins de 8000 un an auparavant ».


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