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La première visite officielle de Merz en Chine intervient alors que Berlin et Pékin cherchent à s’appuyer sur des liens économiques vieux de plusieurs décennies pour faire face à l’incertitude mondiale déclenchée par la politique tarifaire et la politique étrangère erratique du président américain Donald Trump.
Tablant sur le pragmatisme, il a en maniant l’euphémisme diplomatique, affirmé qu’avec Xi Jinping, il existait une « bonne coopération avec cependant, certains défis à surmonter ensemble », liés à « des problèmes de concurrence et à la forte capacité [de production] de la Chine ».
Le discours passe sous silence qu’entre la Chine de Xi Jinping et l’Occident, il existe une tension idéologique et une forte « rivalité systémique ».
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Alors que l’Europe désunie restée un infirme stratégique chronique, violemment contestée par D. Trump qui lui tourne le dos, est agressée sur son flanc Est par la Russie dont la guerre est en partie financée par la hausse de ses échanges avec la Chine [1], le voyage du chancelier Merz chez Xi Jinping du 25 au 26 février, dernier en date d’une liste de six partenaires occidentaux venus tenter de réinitialiser leurs relations avec Pékin au milieu du vandalisme des taxes américaines [2], avait l’allure d’une session de rattrapage.
Sorte de « Sideshow » mis en scène en parallèle du grand jeu planétaire entre la Chine et les Etats-Unis, ce premier voyage officiel du Chancelier Merz, était enveloppé de fortes ambiguïtés.
Mêlant les priorités, il visait officiellement à :
1) Attirer les investissements chinois en Allemagne et améliorer l’accès au marché chinois pour les entreprises allemandes ; 2) Rompre avec les intransigeances conflictuelles et, se coulant dans le discours chinois du « partenariat stratégique », reconnaître la nouvelle puissance de la Chine tout en lui rappelant les responsabilités qui en découlent ; 3) Rééquilibrer les échanges commerciaux ; et 4) Inciter la Chine à faire pression sur la Russie pour contribuer à mettre fin à la guerre en Ukraine.
La mission était un difficile exercice d’équilibre entre la cohésion européenne en partie défiante face à la Chine et la promotion des intérêts allemands représentés par les 30 chefs d’entreprises qui accompagnaient le Chancelier, symboles des attentes allemandes pour dit le discours, « une coopération pragmatique ».
Mais la réalité est que, depuis l’époque de la lune de miel entre Li Keqiang et Angela Merkel du milieu des années 2010, le contexte de la relation entre Berlin et Pékin s’est notablement dégradé. Alors qu’il y a quinze ans, le déficit commercial allemand – un des plus faible de l’UE n’était que de 6,5 Milliards d’€ - il était de plus de 26 Milliards pour la France -, il pèse aujourd’hui près de 90 Milliards –. Au passage celui de la France est de 70 Milliards de $ -.
Ce n’est pas tout, depuis la pandémie, il est apparu que l’Union européenne est entre autres, fortement dépendante de la Chine pour ses précurseurs pharmaceutiques, tandis que son marché est envahi par les véhicules électriques subventionnés, en moyenne 20% moins chers, tout aussi performants (lire : L’offensive des véhicules électriques chinois) et ses panneaux solaires qui sont, avec les robots industriels, un des produits les plus emblématiques de la frénétique surproduction industrielle chinoise, pilotée par l’Intelligence Artificielle, dont Louis Gallois disait récemment, en marge du voyage du Président français en Chine, qu’elle était capable de « tout écraser. »
(Lire : Au milieu des tensions, une irrésistible modernisation à marche forcée tous azimuts.
Par-dessus tout, depuis 2025 [3], Pékin utilise comme une arme géopolitique sa domination globale du secteur des Terres rares – la Chine contrôle non seulement 60% de l’extraction et 90% du raffinage, mais elle possède aussi le quasi-monopole de la fabrication des aimants permanents, au cœur de la transition énergétique et des technologies de pointe de l’espace et de la défense -.
Le jeudi 26 février, Friedrich Merz a concrètement mesuré les nouvelles capacités industrielles chinoises, fer de lance de la stratégie d’autosuffisance technologique de Xi Jinping, notamment dans le secteur des microprocesseurs.
Avec des représentants de BMW et Volkswagen, restés malgré la baisse drastique de la demande chinoise depuis 2020 et la concurrence des marques locales, les piliers des exportations allemandes en Chine, il était en effet à Hangzhou, l’un des plus puissants pôles de la puissance de Siemens en Chine [4], également devenu le siège des groupes chinois utilisant les technologies les plus avancées dont DeepSeek (lire : La bourrasque mondiale de DeepSeek, la version chinoise « Lowcost » de Chat GPT), Alibaba et le fabricant de robots humanoïdes Unitree.
Au total, alors que le Chancelier annonçait comme l’une des justifications concrètes du voyage, la commande par la Chine de 120 AIRBUS, le voyage a été l’occasion de l’affichage public d’une dizaine d’accords commerciaux et de coopération.
Ils concernent les secteurs de l’automobile, les machines-outils, l’énergie, la logistique, la finance, le climat, l’agriculture – levée des restrictions pour l’exportation des porcs et des volailles - et même dans le secteur des médias avec un Protocole d’accord entre la ligue allemande de football et China Media Group pour augmenter l’éventail des droits de diffusion des rencontres du championnat allemand et la formation de jeunes talents chinois.
Pour autant, le compte de la « réinitialisation » attendue n’y est pas. La visite a au mieux permis de stabiliser les relations et d’obtenir des promesses commerciales mineures.
Une « réinitialisation » manquée.
En réalité, concentré en priorité sur la gestion d’une relation commerciale difficile, mais cruciale, le voyage n’a pas abouti au changement majeur de rééquilibrage des échanges.
La vérité est que l’harmonisation commerciale selon les règles strictes du marché est politiquement impossible dans le panorama de la production industrielle chinoise, partie intégrante du schéma sociopolitique de montée en puissance articulée à la subvention des champions chinois et au contrôle des coûts et du capital.
C’est pourquoi l’appareil qui perçoit comme une menace pour sa survie la réforme en profondeur de son paradigme intérieur articulé au maintien de l’emploi condition de la stabilité sociale, réfute bec et ongles les accusations de « dumping » des Occidentaux.
Le discours et la stratégie sont immuables et bien rodées.
Soit par la défensive et notamment par le déni pur et simple des accusations jugées « sans fondement » ou « calomnieuses » ; soit par l’offensive.
Renversant les griefs, ils accusant leurs partenaires occidentaux de « protectionnisme » violant les règles de l’OMC. Ou encore, ils mettent en avant que le meilleur coût efficacité n’est pas le résultat de subventions déloyales, mais d’une meilleure efficacité productive du système industriel chinois, capable de fabrications de qualité équivalente à moindre prix - ce qui n’est pas faux –.
La riposte est aussi plus directe quand, en réponse aux enquêtes occidentales sur le non-respect chinois des règles du marché, Pékin adopte la « stratégie miroir » ciblant les subventions européennes appliquées par la Politique Agricole Commune aux secteurs des vins et spiritueux et, avec beaucoup de mauvaise foi, à celui du porc [5].
Enfin. si on considère les résultats de la visite du point de vue stratégique dans le cadre global des tensions sino-américaines augmentées par le rapprochement anti-occidental sino-russe, plus ou moins soutenu par le « Sud Global », le bilan est voisin de zéro.
Non seulement on peut craindre que le nationalisme technologique de Xi Jinping restera sourd aux demandes de Merz de rééquilibrer les échanges, mais encore faut-il se rendre compte que l’inversion des rapports de force modifie la vision chinoise de l’ordre international.
Appuyé sur la puissance incomparable de sa prévalence industrielle et de son dynamisme commercial sans mesure, en partie résultat d’un système de croissance calibré par la frénésie productiviste génératrice de surplus industriels, le Président chinois a clairement fait savoir au Chancelier allemand que son analyse de la situation stratégique ne penchait pas en faveur des occidentaux.
Alors que, dans le même élan que Vladimir Poutine, il prône, la refonte complète du système international dominé par l’Occident, tandis que lui-même continue de menacer militairement Taiwan et de réclamer la souveraineté sur 80% de la Mer de Chine du Sud, le discours officiel de Pékin soigneusement ajusté par l’appareil, reste immuablement apaisant.
Quand bien même il s’est rapproché de l’Iran, de la Corée du Nord et de la Russie de Vladimir Poutine, il saisit l’occasion du vandalisme diplomatique de D. Trump pour, contre l’évidence de ses postures stratégiques, se présenter à tous ses interlocuteurs occidentaux ayant depuis 2025 défilé à Pékin, tous à la recherche d’une improbable réinitialisation de leur relation, comme le pôle rassurant de la stabilité globale.
Mais son biais stratégique est clairement et sans surprise anti-occidental.
Alors que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année, le soutien à Moscou de la Chine qui refuse de peser sur Vladimir Poutine, s’est intensifié. Pékin et ses entreprises fournissent à la Russie une bouée de sauvetage économique vitale grâce à ses achats d’énergie, de minéraux essentiels pour la production de drones et un flux constant de biens à double usage tels que la microélectronique et les équipements industriels (montage photo publié par NIKKEI ASIA, sources Kremlin, Reuters & AP).
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Ainsi, quand Friedrich Merz, le Chancelier d’Allemagne dont la frontière orientale est 1000 km des combats de la guerre au Donbass, a demandé à Xi Jinping de peser de son influence sur Vladimir Poutine pour tenter de faire cesser la guerre en Ukraine dont le bilan humain est de 600 000 morts, dont 400 000 russes et au total selon le CSIS, 1,8 million de pertes pour les deux camps, morts, blessés et disparus, le président chinois lui a opposé une fin de non-recevoir.
Il fallait dit-il sans élaborer, certes privilégier le dialogue, mais avant tout « prendre en compte les préoccupations légitimes de toutes les parties. » Là se situe le hiatus. Quand on connaît les exigences russes [6] pour cesser ses frappes en Ukraine dont une partie continuent à cibler les civils (selon l’AP, 40 000 civils ukrainiens seraient morts depuis 2022), la référence de Xi Jinping aux « souhaits de toutes les parties » sonne comme un cul-de-sac.
Note(s) :
[1] Entre le 22 février 2022 et la fin décembre 2025, le commerce bilatéral sino-russe est passé de 15 à 24 milliards de $ et les importations chinoises de 7 à 13 milliards de $.
[2] L’Australien Antony Albanese à la mi-juillet 2025 ; cinq mois plus tard, le Président français ; en janvier 2026, le Britannique Keir Starmer suivi du Canadien Mark Carney, et, dans la foulée, du 25 au 29 janvier le Finlandais Petteri Orpo, membre de l’OTAN.
[3] Dans le bras de fer avec Washington, Pékin a, depuis la fin 2025, durci le contrôle de ses exportations, exigeant des licences pour tout produit contenant des terres rares chinoises, même manufacturé à l’étranger. Notons au passage que la stratégie de domination est une réaction mimétique à celle des États-Unis qui utilise le levier de la prévalence du Dollar pour contrôler les transactions internationales via le système SWIFT.
[4] Siemens, présent depuis plus de 150 ans en Chine avec 21 centres de R&D, y réalise 13% de son chiffre d’affaires global et emploie 30 000 collaborateurs. Le groupe qui entretient des relations avec 50 000 entreprises chinoises, est en pointe de la numérisation industrielle à Chengdu et Nanjing.
[5] Pour le vin et les spiritueux, Pékin justifie sans nuance les taxes de 35 à 40% infligées en 2025 aux exports européens par les aides européennes – 40 milliards d’€ - à la restructuration des exploitations menacées.
S’agissant du porc, et selon les éleveurs français, les coûts en Chine de certaines parties de l’animal culturellement très appréciées par les Chinois comme les abats, les pieds ou la tête produisent en réalité une survalorisation des prix à l’export par rapport au coût la production en Europe ce qui est l’exact contraire du dumping.
Malgré cela la Chine qui ripostait à l’emporte-pièce aux droits de douane infligés par D. Trump, aux exports chinois aux États-Unis, a frappé les exportations européennes de viande porc et de ses abats d’un éventail de droits allant de +4,9 à +19,8%
[6] L’Ukraine qui doit être dénazifiée, doit reconnaître la souveraineté russe sur la Crimée et les quatre régions partiellement annexées (Donetsk, Louhansk, Kherson, Zaporijjia) et s’en retirer. Elle doit abandonner tout projet d’adhésion à l’UE et à l’OTAN, qui elle-même doit garantir par écrit la fin de son expansion vers l’est et le retour aux déploiements de 1997, année du Pacte OTAN – Russie.