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›› Chronique

Jack Ma s’est évanoui. LA FOURMILIÈRE A PERDU SA REINE

L’ancien « prof d’anglais », self-made man, magnat de la vente et du paiement en ligne était devenu trop puissant. Le Parti aujourd’hui fort de 110 millions de membres, a entrepris de le mettre aux normes de la Chine de Xi Jinping. Comment ? Sans jugement, il a été éliminé de la société, privé de ses contacts, placé au secret et, selon toute vraisemblance, soumis à des séances de rééducation. La méthode brutale souligne la dérive autocrate du pouvoir et l’indifférence aux critiques internes ou externes. A une année du 20e Congrès et du centenaire de la création du Parti, elle exprime une puissante volonté souveraine face aux excès de la finance, ainsi que la détermination de l’appareil à contrôler la société et à tuer dans l’œuf les pouvoirs concurrents.


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Tous les médias en parlent, Jack Ma, l’ancien professeur d’anglais devenu milliardaire à la tête d’un empire de la vente en ligne, construit à l’ombre même de Xi Jinping à Hangzhou, puis dilaté en une vaste féodalité de la finance, a disparu. Depuis La Fontaine, Louis XIV et le très imprudent Nicolas Fouquet, la péripétie qui n’est pas une fable, est un classique de notre histoire de France. Elle est aussi un des fils conducteurs de la grande et petite histoire chinoise.

Depuis le festin de Hongmen (2 siècles av. JC), prémisse de l’élimination de Xiang Yu, par Liu Bang, premier empereur des Han, jusqu’à la chute de Bo Xilai, 22 siècles plus tard, l’histoire de la Chine fourmille d’innombrables épisodes où d’anciens alliés sont brutalement éliminés par le prince ayant pris ombrage de leur pouvoir.

A sa manière caustique, Louis Montalte nous rappelle la lourde rémanence des rivalités de pouvoir et les grands risques que prennent ceux qui le contestent.

La rédaction.

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« …O combien de marins, combien de capitaines, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ! ... »

Selon certaines rumeurs, Jack Ma aurait essayé de négocier en proposant de céder une partie de ses actions à l’État... Un peu comme si la victime d’une agression proposait à son voleur de lui donner une partie de ce qu’il a dans son portefeuille... Franchement, pourquoi n’accepter qu’une partie quand vous pouvez tout prendre...? Mise à part cette naïveté, de quel crime l’accuse-t-on ?

Il est devenu très riche... Disons même, très très très riche... Mais, dans la chine post Deng Xiaoping... la chose est arrivée à des gens très bien et c’est même, a priori, permis.

D’accord, Jack n’était pas un milliardaire discret. Devenu une vedette des médias et des réseaux sociaux, Il se pavanait à la télévision se donnant des airs de sage mi-occidental mi-chinois, capable de dire la vérité aux puissants.

Dernièrement, il était même allé jusqu’à serrer des mains de chefs d’États étrangers pour leur offrir, des masques et des kits sanitaires... Forcément, cela peut irriter des fonctionnaires pointilleux... Peut-être aurait-il été plus avisé d’arroser les Mandarins du régime ou mieux de laisser croire que les cadeaux étaient une munificence impériale.

Il est vrai qu’il s’était aussi laissé aller à critiquer les autorités financières en les traitant d’incompétents et en comparant les banques d’État à des préteurs sur gage... Grave imprudence dans un pays comme la Chine où les ficelles du pouvoir sont étroitement liées aux cordons de la bourse. (lire : Le micro-crédit en ligne percuté par le principe de précaution et la normalisation politique.).

Mais que sont ces anecdotiques frivolités, au regard du symbole ? Jack n’est-il pas ce self-made man, parti de rien, arrivé par lui-même aux plus hauts sommets de la Chine moderne, un des seuls chefs d’entreprises chinois capable de rivaliser avec les monstres américains de la vente en ligne.

Certes, il n’entre pas exactement dans l’épure fabriquée du héros révolutionnaire Lei Feng, soldat modeste, discipliné, fidèle dont la parole consignée dans son journal fabriqué par l’appareil, se résuma à l’éloge de Mao.

Mais tout de même, dans la Chine moderne férue d’innovation qui ne cesse de célébrer l’esprit d’entreprise, sa trajectoire personnelle est un modèle autrement plus édifiant que celui du « fils-de-son-père » devenu Président. Lire à ce sujet : Les planètes se désalignent pour Xi Jinping. Doit-on vraiment s’en étonner ?.
Pour faire rêver les foules, Jack était parfait...

Alors ?

Peut-être bien que la fourmi est devenue trop grosse et trop puissante, tout simplement... Pour dire les choses sans détour, elle a atteint la taille d’une société d’État sans être sous le contrôle de l’État. Les problèmes de « la Fourmi – Ant Group – en Chinois 蚂蚁 集团 ma yi jituan – la Fourmi - » et de son créateur évanoui, pourraient tenir en deux noms : Alipay et son bras armé « Sésame Credit. 芝麻信用 ; Zhīma Xìnyòng ».

Alors que la tête de la Chine est saisie par une paranoïa de contrôle tous azimuts, Alipay régnait en maître sur des centaines de millions de transactions journalières, régies, autorisées ou bloquées par un acteur privé hors du contrôle direct de l’État... Pire, Alipay avait fait main basse sur l’e-monnaie, la future monnaie virtuelle de l’État... Un hold-up avant même que l’argent soit dans la caisse... Un comble !!! Même Arsène Lupin n’y avait pas pensé...

Régulation financière et mise aux normes politiques.

Disparu depuis près de deux mois, - sa dernière apparition publique date de la fin octobre à Shanghai où il avait critiqué le fonctionnement des banques publiques chinoises – Jack Ma est au centre d’une rivalité de pouvoir et d’une opération de contrôle des exubérances financières des grands groupes, notamment « AN’T Financial » filiale d’Alibaba, dont la valorisation financière avant introduction aux bourses de Shanghai et Hong Kong, avait atteint 313 Mds de $, soit dix fois l’offre initiale.

Le 3 janvier, Jack ma a été remplacé à la dernière minute dans l’émission Africa Business qu’il a lui-même créée. « Conflit d’agenda a expliqué le porte-parole d’Alibaba ». Pour l’instant, les actions du groupe de vente en ligne dont la valeur totale est estimée à 183 Mds de $, tiennent bon. Le 28/12/2020, elles valaient 236,90 $, en baisse par rapport à 19 janvier, où elles étaient à 309 $ (moins 23,3%), mais encore très au-dessus du point haut du 11/6/2018 (205 $.)


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Quant à « Sesame Credit », il est le puissant auxiliaire financier du système du Crédit-Social ; un outil utilisé pour, à partir de ses interactions sur les médias sociaux et des achats effectués en ligne, classer les citoyens sur la base d’une variété de facteurs, tels que la loyauté envers le gouvernement chinois et la fidélité aux marques chinoises.

Jean-Paul Yacine l’écrivait en juin 2018 « La nébuleuse des nouveaux “seigneurs du net“ dont certains déploient leur puissance jusqu’aux États-Unis, commence à ressembler à une jungle au sein de laquelle se construisent de puissantes féodalités prenant progressivement la place des anciens groupes publics dont les structures et la gestion sont en cours de modernisation. » (lire : La finance en ligne. Entre ouverture du marché et mise aux normes sociales.).

Difficile d’imaginer que l’État laisserait un tel outil de contrôle et de mise aux normes, entre des mains privées... Comme l’écrit Philippe Aguignier dans une étude sur le groupe ANT parue sur ASIA CENTRE :

« L’épisode de l’annulation de l’IPO de Ant a ainsi révélé des facteurs de tension qui affectent en profondeur la vie économique et politique de la Chine. Le Parti est clairement inquiet des fragilités financières qui menacent l’économie, mais encore plus du pouvoir que la technologie peut placer dans des mains qui ne sont pas les siennes. »

« Il est prêt pour prévenir ces risques à s’attaquer aux géants du digital qui ont pourtant si bien servi ses intérêts jusqu’à maintenant. En assumant le risque d’annuler une opération si spectaculaire et si symbolique, le régime Chinois a aussi au passage donné une nouvelle démonstration magistrale du sentiment de puissance vis-à-vis du monde extérieur qui l’habite depuis maintenant quelques années ».


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