›› Chronique
Le dilemme énergétique de l’Île, le nucléaire et ses déchets.
Chacun sait que Taïwan souffre d’une carence de puissance électrique installée, qui pose un réel problème aux industriels, et à la population. Mais au pouvoir, le DPP reste intraitable sur son opposition dogmatique à l’électricité d’origine nucléaire, au point de compliquer de manière inconsidérée sa propre prétention à débarrasser Taïwan de l’électronucléaire, et donc en priorité de ses déchets. Ce paradoxe hante tous les électeurs, ceux du DPP comme les autres.
Rappelons que la part la plus sensible du cycle électronucléaire concerne son aval, c’est à dire les combustibles nucléaires usés après la production d’électricité. En amont (la fission nucléaire qui génère dans le cœur du réacteur la chaleur faisant tourner turbines et alternateurs) et l’oxyde d’uranium des grappes de combustible ne pose guère de souci.
Mais la fission nucléaire génératrice de la chaleur recherchée crée dans les barres de combustibles deux sous-produits 1) Le plutonium, pour 1% ; et 2) les « produits de fission », pour 4% qui nécessitent de strictes précautions, tandis que l’uranium subsistant, réutilisable, constitue 95% des combustibles usés.
Les produits de fission sont très radioactifs et le resteront très longtemps. On considère que ce sont les réels « déchets » de l’électronucléaire. Leur gestion ne pose pas de problème technique. Elle n’est pas non plus dangereuse (sauf non-respect des normes, comme ce fut le cas à Fukushima).
A condition aussi d’évacuer, dès que possible - après un délai de quelques années de refroidissement - les combustibles usés des « piscines de transfert » des réacteurs - dont l’eau est activement refroidie - vers des entreposages à sec — où le refroidissement est passif et la radioactivité banalement contenue par les emballages pérennes.
En fonction de données économiques, les électriciens et leurs autorités de tutelle décident alors (comme en France, au Japon, et ailleurs) de recycler les combustibles usés au rythme des besoins, et ainsi de « brûler » le plutonium issu du retraitement en le mélangeant à l’uranium également issu du retraitement.
C’est le MOX (mixed oxyde fuel), qui, en France, contribue à la production d’un quart, environ, de l’électricité. Le flux, à ce jour maitrisé en France, du retraitement des combustibles usés permet même de se passer d’entreposage intérimaire à sec.
La Suisse sur ce sujet de la fin de cycle de l’électronucléaire est un pays de référence — en particulier dans le cas de Taïwan, pour des critères de similarité et d’échelle. Mais, bizarrement, pro et anti-nucléaires taïwanais s’accordent pour ne pas visiter Zwilag, et surtout ne pas en comprendre le paisible retour d’expérience.
Entre Bâle et Zurich, le centre Zwilag, bien accepté par la population, abrite en toute quiétude et sans polémique 1) Pour la fraction des combustibles usés recyclée en France des produits de fission vitrifiés, compacts et stables ; 2) Pour la fraction sur laquelle les électriciens suisses n’ont pas encore pris de décision, les combustibles usés extraits des piscines des réacteurs, dans leurs emballages double-usage servant au transport et à l’entreposage.
A Taïwan, l’extrême politisation de l’électronucléaire, le défaut français et les inquiétudes américaines.
Dans l’Île, le processus décisionnel logique - qui aurait pu être comparable à celui de la Suisse, avec une ou les deux options - a été interrompu pour plusieurs raisons, qui ne relèvent pas toutes de la politique anti-nucléaire du DPP.
Comme on le sait, la promesse qu’avait faite la France, dès 1981, de recycler les combustibles usés de Taïwan — en considération d’achats massifs d’uranium enrichi à la Cogema (dès 1983 et jusqu’en 2013) — a été reniée par Anne Lauvergeon lorsqu’elle succéda à Jean Syrota à la tête de Cogema puis d’Areva.
Il y a une vingtaine d’années, l’offre de Taiwan Power Company de recycler à La Hague 3,000 tonnes de combustibles usés fut ainsi rejetée, décevant les Taïwanais qui avaient cru dans les promesses françaises.
La volte-face avait même consterné les électriciens chinois du GuangDong eux aussi intéressés - pour DaYa Bay - par le MOX qui pouvait ainsi en être issu, à bon compte, si Paris et Taipei pouvaient en convenir, avec l’accord de Washington.
Ainsi, furent également déçus les responsables américains concernés, soucieux à juste titre de la présence à Taïwan d’une trentaine de tonnes de plutonium dans les barres de combustibles usés. Pour justifier les soucis américains, on se souviendra que Washington avait, peu après 1975, fait fermer le laboratoire dit de « cellules chaudes », fourni par St-Gobain Nucléaire en 1973, ayant produit quelques centaines de grammes de plutonium, par mois, pour les militaires du ChungShan Institute.
En 1987, Washington fera également fermer le jumeau clandestin de ce laboratoire français.
Aujourd’hui, à ChinShan et KuoSheng, dans l’agglomération de Taipei, à vingt km à vol d’oiseau du palais présidentiel, dans des piscines de transfert sursaturées de manière unique au monde, sont donc sur-accumulées plus de 30 tonnes de plutonium et plus de 120 tonnes de produit de fission, au milieu d’environ 3,000 tonnes de combustibles usés.
Cette quantité non négligeable de plutonium explique pourquoi, depuis quatre décennies, Washington encourage Taïwanais et Français à s’entendre pour un contrat de recyclage qui serait avantageux pour toutes les parties concernées.
On peut également penser que c’est un discret souci également pour Pékin, qui préférerait que Taïwan se débarrasse de son plutonium. Cette sursaturation des piscines de transfert des quatre réacteurs de ChinShan et KuoSheng est aujourd’hui - au-delà des motifs politiques - l’une des raisons techniques de l’arrêt des réacteurs et des soucis énergétiques de l’Île.

