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L’heure est à la frugalité

En raison d’une politique budgétaire plus souple pour aider à relancer l’économie touchée par le coronavirus, le niveau d’endettement a considérablement augmenté en 2020 (270% du PIB contre 246,5% en 2019), l’exécutif cible aussi l’endettement des ménages. Les effets de l’appel à la frugalité se sont faits sentir durant la semaine d’or de la fête nationale où cette année les dépenses des ménages ont chuté de 30% par rapport à 2019. L’exécutif a également demandé aux particuliers de réduire les dépenses somptuaires des mariages et des funérailles.


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Alors que l’avenir d’Evergrande dont les chantiers sont arrêtés, est toujours incertain, et que la crise de l’immobilier vient de produire un début de réaction en chaîne avec les difficultés de « Sinic » et « Fantasia », deux autres holdings immobiliers, touchés par le risque de défaut, le 5 octobre, le régulateur national intimait aux banques publiques l’ordre de réserver leurs prêts aux mines de charbon et aux centrales thermiques.

Voilà qu’au milieu d’une crise de l’énergie provoquée par le contrôle des prix et les ratés de l’approvisionnement en charbon, le pouvoir lance une campagne pour le retour à la frugalité dont les effets commencent à se faire sentir dans la société.

Alors que le Pékin clame sa victoire sur l’épidémie depuis avril 2020, les dépenses des ménages durant la « semaine d’or » de la fête nationale ont baissé de 30% par rapport à l’automne 2019. Le secteur du luxe n’a certes pas été éliminé par le slogan de Xi Jinping prônant une « prospérité pour tous », mais l’affichage de l’opulence se fait plus discret et les premiers dommages collatéraux sont les alcools de luxe, les bijoux et les montres des grandes marques.

Selon une enquête de la société LookLook (étude de marchés, ressources humaines et recrutement), 10% des femmes de la classe moyenne supérieure disent être sensibles aux injonctions du pouvoir pour réduire l’étalage agressif du luxe et garder un profil bas. Dans ce contexte, la consigne des régulateurs vise les prêts excessifs et la profusion des cartes de crédits que certains collectionnent pour exhiber leur rayonnement social.

Dans le collimateur, les dépenses somptuaires pour les funérailles, les opérations de chirurgie esthétique et les dots extravagantes qui accompagnent les mariages. Toutes font souvent l’objet d’emprunts à des taux d’intérêts exorbitants. Elles sont les marqueurs traditionnels du fonctionnement social où l’entregent social des familles - 势力- shili - se mesure aussi à l’ostension des signes de fortune.

Pour autant, alors que le pouvoir s’inquiète de l’accumulation des dettes qui viennent de produire quelques signes de fêlures, la campagne de sobriété qui est aussi une invitation à la pondération sociale, vise surtout à réduire l’endettement des ménages qui ne compte cependant que pour 25% de la dette globale ayant atteint 285% du PIB en 2020, dont près de 60% sont détenus par les entreprises, le reste étant l’effet des déficits publics cumulés par les pouvoirs publics.

Enfin, la campagne de frugalité que Xi Jinping érige en marqueur de sa vision vertueuse hostile à l’endettement débridé attisé par la tradition de l’affichage social, s’insère dans le projet global de renaissance nationale aux « caractéristiques chinoises ».

De l’antique « Livre des Odes » au marxisme.

Affiche de propagande. Sous l’emblème du Parti. 全面 建设 小康 社会. 新 时代, 新思想, 新 目标, 新 征 程. Construire partout la société de modeste prospérité pour l’ère nouvelle, la nouvelle pensée politique et une nouvelle « longue marche ».


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On l’a vu, les racines du projet culturel socio-économique d’élimination de la pauvreté plongent certes dans le marxisme social aux tendances égalitaristes où la propriété privée n’a pas cours – « à chacun selon ses besoins » repris par l’idéal révolutionnaire maoïste, à l’arrière-plan du slogan de « prospérité commune 共同富裕 » -.

Mais Xi Jinping articule aussi sa vision socio-économique du pays à la très longue tradition chinoise, vieille de trente siècles.

Reprenant l’ancestrale utopie du « Livre des Odes – 诗经 - », d’abord évoquée par Deng Xiaoping, puis remise à l’honneur par Hu Jintao n°1 du Parti de 2002 à 2012, il prône une « société de modeste prospérité 小康社会 », où les vertus essentielles étaient la mesure et l’harmonie, à l’opposé de l’affichage ostentatoire des capitalistes de la Chine moderne.

Alors que sous Xi Jinping la parole du Parti est à nouveau émaillée d’une profusion de slogans parfois abscons allant du « rêve chinois 中国梦 » au « futur partagé par l’humanité 人类命运共同 », en passant par les « Huit exigences 八必须 », les « Trois rigueurs et les Trois honnêtetés 三严三诚 », les « Deux centenaires 两个百年 » et les « Quatre confiances 四个 信心 », le retour en force de la vieille utopie de « confort modeste » pourrait apparaître comme un nouvel artifice de propagande.

Mais dans un récent article paru dans la revue en ligne « The Diplomat », le chercheur néerlandais Montijn Huisman qui étudie l’impact global de la Chine à l’Institut des Nouvelles structures économiques de Pékin montre que le concept qui exige de fixer des objectifs chiffrés, est un instrument d’analyse concret.

« 2020 devait être une année triomphale pour la Chine et le Parti communiste chinois (PCC) où le pays était sur le point d’atteindre l’objectif de modeste prospérité. Le produit intérieur brut et le revenu disponible par habitant seraient le double de ce qu’ils étaient en 2010, et aucun citoyen chinois ne vivrait sous le seuil de pauvreté défini par le Parti de 2 300 RMB (340 $). » (…)

« Sauf que l’épidémie devenue pandémie a paralysé l’économie chinoise durant trois mois entraînant une contraction historique du PIB ayant chuté de 6,8% en glissement annuel au premier trimestre 2020. » (…)

« Néanmoins », poursuit Huisman, « dans son rapport annuel au Congrès de mai 2020, le Premier ministre Li Keqiang, faisant preuve d’optimisme, réitérait l’engagement des dirigeants pour une “Xiaokang shehui“ : « Nous gagnerons la bataille contre la pauvreté et atteindrons l’objectif de construire une société modérément prospère à tous égards. » (…)

Mais Huisman pose la question essentielle qui explore les limites de la propagande politique « Cependant, face à la pandémie, quel genre de “Xiaokang“ le gouvernement sera-t-il en mesure d’atteindre, et à quoi ressemblera la catégorie des plus vulnérables, les plus durement touchés par la crise ? »

Le défi d’une société de modeste prospérité.

Les statistiques datent de 2016. Depuis 2019, sous l’effet de la pandémie, la précarité s’est aggravée à la campagne et dans les villes.

Si le nombre de très pauvres a radicalement diminué comme l’indique le graphe, 40% de la population vit encore avec seulement 150 $ par mois. « Insuffisant pour se loger dans les métropoles urbaines », selon le PM Li Keqiang. En comptant les demandeurs d’emplois au sein des 170 millions de migrants intérieurs ruraux, le chômage approcherait les 12%.

Dans les centres urbains, où se trouve sa base politique, le pouvoir craint le décrochage des moins aisés au milieu des risques posés par la crise immobilière, tandis que le dégonflement de la « bulle » menace les propriétaires de la classe moyenne.


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Alors que Deng Xiaoping lui-même avait fixé que, pour réaliser le « Xiaokang », il fallait quadrupler le PIB par habitant entre 1980 et 2000, l’objectif a été atteint.

Dès lors, le Parti pouvait s’estimer sur la bonne voie, à condition de continuer à doubler le PIB par habitant, à chaque tranche de dix années entre 2000 et 2010, puis entre 2010 et 2020. Le défi qui, compte tenu de la contraction de la croissance à partir de 2011, tombée à +7,8% en 2012, puis à seulement +2,3% en 2020 – conséquence de la pandémie -, n’était pas mince, mais il était en phase avec la campagne anti-pauvreté de Xi Jinping.

Pendant les décennies de croissance rapide ayant permis une chute massive de la misère, le peuple chinois acceptait de sévères restrictions de libertés politiques. Les objectifs impressionnants et les promesses du « Xiaokang » énoncés par l’appareil furent précisément les leviers de sa légitimité d’autant que les résultats concrets furent spectaculaires, puisque 120 millions de personnes ont été sauvées de la grande pauvreté.

Aujourd’hui, la croissance ayant durablement chuté, la situation se complique. L’objectif de « prospérité commune » du nouveau slogan devient d’autant plus compliqué que pour l’atteindre, il faut s’attaquer à la situation des migrants. Leur masse de manœuvre reste toujours un gisement de main d’œuvre moins chère, dont la situation sociale est mal prise en compte.

Exemple : les 5,9% de taux de chômage affichés ne tiennent pas compte des sans emploi des 290 millions de migrants, dont 170 millions sont des ruraux. Au point que la proportion réelle des chômeurs pourrait atteindre 12% des actifs, tandis que 40% de la population, souvent rurale, vit avec seulement 160 $ mensuels, dont moins de 15% reçoivent des aides publiques.

Aux yeux du Parti, pourtant, la plus grande menace potentielle pour la stabilité sociale, vient de la classe moyenne urbaine où, du fait de la pandémie et du chômage, une part non négligeable risque de tomber dans la pauvreté.

L’objectif du Xiaokang reste un slogan politique actif, opérationnel et emblématique. Régulièrement les médias officiels republient des discours de Xi Jinping promettant une nouvelle fois la « prospérité modérée » ou affirmant même que l’objectif aurait été atteint. Mais pour ceux des Chinois touchés par la crise et les 40% de pauvres à 150 $ mensuels, le slogan paraît un leurre.


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