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Le progressif désamour chinois pour Bruxelles.
Au fil du temps l’espoir d’un partenariat sans accrocs et toujours « gagnant – gagnant » s’est progressivement délité.
L’élan initial était en partie nourri par l’idée que l’Europe pourrait constituer un contrepoids aux États-Unis. En 2003 Pékin avait même publié un Livre Blanc sur l’UE, le premier consacré à des relations avec un pays étranger. Mais l’engouement chinois a faibli à mesure que le politburo prenait conscience que le « Vieux Continent » n’aurait jamais le poids stratégique capable de balancer celui de Washington. En 2005, les ratés du traité constitutionnel en France et aux Pays Bas incitèrent Pékin à réduire ses élans européens.
Déjà, après le sommet Chine - Europe de décembre 2004 à La Haye, Li Zhaoxing, le ministre des affaires étrangères de l’époque, anticipant peut-être l’importance des problèmes internes à l’UE, avait indiqué que, si la cohésion politique de l’Union faisait défaut, Pékin continuerait à promouvoir ses intérêts auprès de chaque État membre. C’est bien ce que constatent Philippe Le Corre et Alain Sépulchre.
Pékin préfère le face à face avec les pays membres.
Photo du haut : Le 8 avril 2016, Alexis Tsipras et Xi Lirong PDG de COSCO signent un accord pour la cession du port du Pirée contre 368 millions d’€. En bas : Des dockers grecs inquiets pour leur emploi manifestent dans les rues d’Athènes.
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Désormais, la stratégie chinoise qui tire profit de la faiblesse des finances européennes a tendance à délaisser Bruxelles et à s’intéresser à chaque pays séparément, avec une préférence pour les pays de l’Europe Centrale et Orientale, prolongement naturel des investissements chinois en Grèce et dans le port du Pirée.
Ce dernier est désormais entièrement contrôlé par le géant chinois COSCO – seul candidat à la reprise - depuis qu’Alexis Tsipras qui y était pourtant opposé, a, le 8 avril dernier, signé un accord de vente avec le président Xu Lirong, pour un montant de 368,5 millions d’€.
En contrepartie, le Chinois est tenu de respecter quelques obligations. Un article du Monde du 8 avril 2016 expliquait que « selon les termes du contrat, Cosco achètera 51% du port du Pirée moyennant 280,5 millions d’euros, puis 16% au prix de 88 millions d’euros cinq ans après, en fonction des investissements obligatoires qui doivent y être réalisés. Le groupe investit 230 millions d’euros pour y construire un terminal supplémentaire. ».
Cosco y trouve certes ses avantages. Il reste que la transaction qui, vue d’Athènes, a toutes les allures d’un sauvetage dans un contexte économique grec dévasté, a suscité des commentaires alarmistes comme ceux d’Adéa Guillot qui, le 17 avril 2015, signait dans Le Monde un article intitulé « En Grèce le Pirée va devenir un protectorat chinois ».
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Il est un fait qu’entre l’UE et la Chine, l’ambiance n’est plus au beau fixe. Le commentaire d’Adréa Guillot à propos d’un investissement chinois tout de même vertueux et salutaire dans le marasme de l’économie grecque, préfigurait les récents raidissements des hommes politiques allemands contre la reprise par le Chinois MIDEA du groupe de robotique KUKA. Lire notre article La nouvelle agressivité des groupes chinois à l’international mise en perspective
Montée des tensions politiques.
Preuve que les crispations étaient attisées non seulement par la crainte des captations de technologies, mais également par des arrières pensées politiques, le rapport des investissements réciproques Chine – UE est très en faveur des compagnies européennes dans un rapport de 1 à 30.
Au total Le Corre en arrive aux mêmes conclusions que Federica Mogherini dans sa note politique à la Commission, citée plus haut. Dans leurs relations avec la Chine, Bruxelles et les pays membres de l’UE doivent se montrer plus solidaires et exiger la stricte réciprocité dans le droit des affaires et le respect des règles du marché.
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Enfin, Le Corre propose quelques commentaires qui méritent attention sur les conséquences directes du BREXIT.
Le centre des affaires de Londres restera un point d’attraction pour les investisseurs chinois qui l’utilisent comme une chambre de compensation et d’échange du Renminbi – mais des solutions alternatives existent déjà à Francfort, Paris et Luxembourg-.
Quant au marché britannique, il sera considéré par les Chinois pour ce qu’il est, celui d’une économie de taille moyenne, certes avec quelques opportunités, mais au total bien moins vastes que celles offertes par les 450 millions de consommateurs du marché européen.
En particulier le risque existe que le BREXIT dissuade les banques chinoises, comme l’avaient promis Pékin lors des récents sommets, de participer au financement des projets Northern Powerhouse d’aménagement territorial du nord de l’Angleterre (lire aussi Lune de miel entre Londres et Pékin. Le faste monarchique au service du pragmatisme
Avec tous ses défauts, l’UE reste pour la Chine un vaste et riche agrégat commercial, dont les interlocuteurs sont connus et disposent du puissant levier politique d’accorder ou non à Pékin le « statut d’économie de marché ».
Une reconnaissance qui, non seulement donnerait de la « face » au politburo à Pékin, mais ouvrirait aussi un large boulevard aux investisseurs et aux exportateurs chinois. Dans l’état actuel des relations commerciales et après les controverses sur l’acier chinois à prix cassés, le sujet sera l’objet de longues et âpres négociations, sur fond de menaces populistes qui plombent l’avenir de nombre d’exécutifs européens.
Lire aussi Chine – Europe. La guerre de l’acier et le statut d’économie de marché
